Luc Tuymans, né à Mortsel le , est un artiste belge installé à Anvers. Il est une figure clé de la génération des peintres figuratifs européens ayant acquis leur renom à une époque où beaucoup pensaient que le médium de la peinture avait perdu de sa pertinence au sein d'un monde dominé par la nouvelle ère numérique.

Ses sujets de prédilection couvrent autant des événements historiques ou sociaux majeurs tels que l'Holocauste, la colonisation, la religion, la maladie, la mort, que des thématiques apparemment sans importance, voire banales : vêtements, papier peint, broderie, lampes, jouets, décorations de Noël ou encore objets du quotidien.

Luc Tuymans est néanmoins réputé pour ses peintures à l'huile qui examinent notre relation avec l'histoire et confrontent notre tendance apparente à l'ignorer. La Seconde Guerre mondiale, la colonisation ou l'empire Disney sont, pour exemples, des thèmes récurrents dans son œuvre. Une grande partie de son travail traite ainsi de la complexité morale, en particulier de la coexistence du « bien » et du « mal »..

Luc Tuymans peint à partir d'images photographiques ou cinématographiques tirées des médias ou de la sphère publique, ainsi que de ses propres photographies prises au Polaroid ou, aujourd'hui, au téléphone portable.. Parfois ces images de départ sont ensuite retravaillées à la photocopie ou à l'imprimante. L’artiste produit également un grand nombre de dessins et d'aquarelles qui servent de préparation à ses oeuvres.. Le premier jet de chaque tableau, traité à coups de pinceau rapides de peinture mouillée, est executé sur une seule journée. Ses peintures sont, le plus souvent, intentionnellement brouillées ou floues.., ou, en relation avec la photographie, presque surexposées ou sous-exposées. Ces effets picturaux inédits sont le résultat de coups de pinceau délibérés et savamment étudiés, et non pas selon une technique « d'essuyage » comme chez d'autres artistes..

Les oppositions formelles et conceptuelles sont récurrentes dans le travail de Tuymans, qui précise à ce propos « la maladie doit apparaître dans la façon dont le tableau est peint, mais il existe toutefois un plaisir à le réaliser, une sorte de caresse de la toile ». Cette remarque reflète la forme sémantique que l’artiste apporte au contenu philosophique de son œuvre. Fréquemment allégoriques, ses titres ajoutent une couche supplémentaire d'interprétations à son œuvre — une strate existant au-delà du visible. Dans son travail, le sens n'est ainsi jamais figé ; ses peintures incitent à la réflexion dans l'esprit du spectateur.

Une autre caractéristique du travail de Tuymans réside dans le fait qu’il travaille souvent en série, méthode qui permet à une oeuvre d'en générer une autre, et par laquelle leurs représentations peuvent être formulées et reformulées à l'infini. Chaque image de départ est donc analysée et distillée à plusieurs reprises.

Biographie thumb|left|Luc Tuymans, Antichambre, 1985Huile sur toile, 69.9 × 80.1 cm, collection MuHKA musée d'Art contemporain d'Anvers - Collection de la Communauté flamande de Belgique|alt= thumb|left|Luc Tuymans, Body, 1990Huile sur toile, 48.5 × 38.5 cm, collection du S.M.A.K Stedelijk Museum voor Actuele Kunst, Gand|alt= thumb|left|Luc Tuymans, Der diagnostische Blick IV, 1992 Huile sur toile, 57 × 38.2 cm, collection privée, prêt de longue durée au De Pont Museum of Contemporary Art, Tilburg.|alt= Famille et jeunesse Luc Tuymans naît à Mortsel, près d’Anvers, le , d’un père, Antoon Tuymans, Belge flamand, et d’une mère, Elisabeth Dam, néerlandaise..

Durant la Seconde Guerre mondiale, la famille de sa mère rejoint la Résistance néerlandaise et cache des réfugiés, alors que certains membres de la famille de son père auraient sympathisé avec l'idéologie nazie.... Ce fait troublant se retrouve fréquemment au cœur des conversations familiales, soulevant maintes questions morales et sentiments de culpabilité. Avant de jouer un rôle clé dans la peinture de Tuymans, ce sujet est source de fascination et de peur..

Débuts Lorsqu’il a huit ou neuf ans, son oncle l'emmène au musée d'Art de La Haye, où il découvre un tableau de Mondrian. Beaucoup plus tard, lors d’une conversation, il expliquera :

Études À dix-huit ans, Tuymans entame des études d'art aux écoles supérieures des arts Saint-Luc où il reste de 1976 à 1979. Durant cette période, il se rend à Budapest et y découvre les peintures du Greco au musée des beaux-arts de la ville. Lors d'une interview réalisée en 2020, il décrit la vision de ces peintures comme un choc, évoquant la fascination que Le Greco exerce encore sur lui aujourd’hui..

Il poursuit ensuite ses études à La Cambre, école nationale supérieure des arts visuels (ENSAV), à Bruxelles (1979-80) avant d’entrer à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers (1980-82), où il met temporairement la peinture de côté pour se concentrer sur le cinéma..

Au terme de ses études artistiques, Tuymans s'inscrit à l’Université libre de Bruxelles (VUB) en vue d’obtenir une licence en histoire de l'art (1982-1986)Meyer-Hermann, Eva. Luc Tuymans: Catalogue Raisonné of the Paintings, 1972–1994, Volume 1, New York: David Zwirner Books; New Haven: Yale University Press, 2018, pp. 5, 420-445..

Vie privée Tuymans vit et travaille à Anvers.

En 1995, il rencontre l'artiste vénézuélienne Carla Arocha alors qu'il travaille sur sa première exposition américaine à la Renaissance Society à Chicago. Quatre ans plus tard, en 1999, ils se marient..

Parcours artistique

Premières œuvres, 1972–94 Durant la première phase décisive de son développement artistique, la peinture de Tuymans évolue rapidement et il participe à ses premières expositions individuelles et collectives. D’après le catalogue raisonné., il crée près de 200 peintures sur toile ou sur carton au cours de cette période. Sa première peinture connue date de 1972. En 1977, alors qu’il est encore aux études, il peint son premier tableau exposé au public, Autoportrait. Tuymans soumet cette toile au concours national de peinture en Belgique et le remporte..

Entre 1979 et 1980, Tuymans collabore avec Marc Schepers sur deux projets régionaux intitulés Morguen. Les artistes demandent à des familles d'un quartier d'Anvers de leur fournir des photographies sur l’histoire de leurs familles, enrichissant cette collection de documentation qu’ils ont eux-mêmes glanés sur le quartier. L'année suivante, le projet est publié dans le Tijdschrift voor levende Volkskunst (Journal de l'art populaire vivant) sous la forme d'un journal calqué sur le magazine historique Volksfoto. Six mois plus tard, les deux artistes se lancent dans un second projet photographique, se concentrant cette fois sur le quartier des travailleurs autour de l'église Saint-André d’Anvers..

Entre 1980 et 1985, Tuymans décide de mettre la peinture entre parenthèses et se consacre au cinéma expérimental. Il réalise entre autres Feu d'artifice. et prépare un long métrage semi-documentaire qui ne fut jamais réalisé. Certains extraits de film de cette époque lui serviront plus tard d'inspiration pour des peintures.. Lorsque Tuymans reprend ses pinceaux en 1985, il change de technique. Depuis lors, il ne passe jamais plus d'une journée sur le premier jet d'une toile..

À partir de 1978, les peintures de Tuymans se focalisent sur la mémoire européenne de la Seconde Guerre mondiale, confrontant la célèbre question d'Adorno sur l'impossibilité de l'art après l'holocauste et « l'effondrement de toute tradition cohérente en peinture » décrit par Peter Schjeldahl.. L'un des tableaux que Tuymans peint en 1986, intitulé Gaskamer (Chambre à gaz), représente la chambre à gaz de Dachau. Cette peinture est basée sur une aquarelle qu'il a réalisée sur place.. Comme l'a écrit J.S. Marcus du Wall Street Journal, cette peinture

Parmi d’autres peintures de cette période, citons le polyptyque de 1988 Die Zeit (Le Temps) où Tuymans combine un portrait du chef de file nazi Reinhard Heydrich avec deux tablettes d'épinards et un paysage urbain., et sa peinture de 1989 Die Wiedergutmachung (La réparation) représentant les yeux d'enfants tsiganes soumis aux expérimentations médicales nazies..

À la fin des années 1970, Tuymans commence à peindre des autoportraits et des portraits imaginaires, des individus anonymes et des personnages historiques et publics. À première vue, la plupart de ces images ressemblent à des portraits traditionnels ; l'approche est impartiale et non psychologique. Ses portraits ôtent toute individualité, laissant le corps tel un coquillage ; le visage devient pareil à un masque..

Un autre exemple de ses portraits figuratifs est Der diagnostische Blick (Le Regard diagnostique), une série de dix peintures de 1992 d’après des images cliniques d’anatomie et de parties du corps que le peintre trouve dans un manuel de médecine sur les maladies physiques..

Comme l'écrit Meyer-Hermann dans le catalogue raisonné, l'artiste a d'abord élucidé sa démarche théorique dans une proposition – non réalisée – d'exposition de groupe intitulée Virus of the Vanities (Virus des vanités). Il y définit des termes clés et développe une dialectique entre le « virus » comme représentatif du « culte », et la « vanité » en tant que projection de la « culture », opposant également « l'anecdotique » (que l’on retrouve dans des portraits ou natures mortes) au « symbolique » (que l’on retrouve dans les représentations du temps ou de la mort). Pour appuyer ses idées, Tuymans fait référence à neuf de ses peintures datant de 1978 à 1990.

La première exposition de Tuymans aux États-Unis, intitulée Superstition, se tient en 1994 chez David Zwirner à New York (avant d’être présentée plus tard à la Art Gallery of York University à Toronto, à la Renaissance Society de l'Université de Chicago et à l'ICA Institute of Contemporary Arts de Londres). Superstition reflétait le scepticisme et l'indifférence spirituelle de l'humanité tels qu'ils se manifestent dans notre attitude face aux événements historiques récents..

1995–2006 Depuis 1995, la renommée internationale de Tuymans ne cesse de croitre. Il a participé à plus de 140 expositions de groupe et a eu 47 expositions individuelles en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Entre 1995 et 2006, Tuymans a créé 198 œuvres qu'il ordonne en peintures, peintures murales et tapisseries murales..

Organisée en 1995 à la galerie Zeno X d'Anvers et au musée des beaux-arts de Nantes, l’exposition Heimat offre une réponse directe aux événements politiques de l’époque en Flandre et cible directement le nationalisme flamand. Peintes cette année-là, les pièces présentées incluent The Flag, A Flemish Village (Le Drapeau, Un Village flamand), le mémorial flamand Ijzertoren (Tour de l'Yser), un portrait de l'écrivain flamand Ernest Claes intitulé A Flemish Intellectuel (Un intellectuel flamand), et Home Sweet Home. Plusieurs des tableaux exposés dans l’exposition Heimat sont présentées l’année suivante (1996-97) dans l'exposition Face à l'histoire, au Centre Georges-Pompidou à Paris, qui s'attache aux réponses d’artistes modernes aux grands événements historiques et politiques des soixante dernières années. Dans une interview accordée à De Witte Raaf en 2014 au sujet de la série Heimat, Tuymans relate sa répulsion pour le parti politique flamand séparatiste d'extrême droite, le Vlaams Blok (Bloc flamand), parti qui remporta son meilleur résultat électoral à Anvers jamais atteint en 1994. Tuymans déclare sans ambages :