thumb|Blaise Cendrars en 1907 à Berne.
La Légende de Novgorode serait le premier poème de Blaise Cendrars, publié dans une traduction russe à Moscou en 1907. Ce texte de jeunesse a longtemps été considéré comme perdu, voire comme n'ayant eu d'autre existence que dans l'imagination fertile de son auteur supposé, jusqu'à ce qu'en 1995 un exemplaire en soit découvert par hasard dans une bouquinerie bulgare. Ce premier poème révèlerait, entre autres choses, le secret de l'origine du pseudonyme littéraire que s'était choisi Frédéric Sauser. Mais son authenticité demeure douteuse.
La légende Blaise Cendrars à l'époque de La Légende de Novgorode
thumb|250px|Portrait de Blaise Cendrars peint par Modigliani en 1917.
Frédéric Sauser, qui n'a pas encore à cette époque adopté le pseudonyme de Blaise Cendrars, est envoyé en Russie en 1904 par sa famille, après des études peu brillantes à l'école de commerce de Neuchâtel, afin de servir de secrétaire auprès d'un bijoutier de Saint-Pétersbourg, au service duquel il entre en janvier 1905, juste avant que n'éclate la première Révolution russe.
C'est à cette époque que Frédéric Sauser commence à écrire, et qu'il entame une liaison avec Hélène, une jeune fille probablement issue de la colonie suisse de Saint-Pétersbourg et dont le patronyme serait KleinmannLe nom de la jeune femme reste sujet à spéculations : contrairement à ce qu'affirmait Cendrars, aucun Kleinmann n'habitait à l'adresse qu'il indiquait à Saint-Petersbourg entre 1904 et 1912 (cf. .. Mais en avril 1907, Frédéric est rappelé d'urgence en Suisse, où sa mère est tombée gravement malade. C'est là-bas qu'il apprend la mort d'Hélène, brûlée vive le suivant dans un incendie qu'elle avait imprudemment provoquéCf. Miriam Cendrars, in .. Il aurait alors composé, comme exutoire, un long poème, « une chose sortie de l'inconscientCité par Miriam Cendrars, in . », dira-t-il plus tard : La Légende de Novgorode.
Il en aurait envoyé le manuscrit à l'un de ses amis russes, R.R., qui n'a jamais été identifié. Ce dernier aurait traduit le poème en russe et l'aurait fait éditer, afin de faire une surprise à Frédéric Sauser pour son anniversaire, et de l'encourager à poursuivre dans l'écriture.
Histoire du texte
Blaise Cendrars mentionnait toujours La Légende de Novgorode en tête des bibliographies qu'il dressait lui-même, avec la mention « épuisée » ou « hors commerceMiriam Cendrars, in . ».
Il décrivait ainsi ce livre publié à seulement quatorze exemplaires : « traduit en russe sur le manuscrit de l'auteur par R.R., imprimé en blanc sur papier noir, Moscou, Sozonoff, 1909. Un volume in-12 carré. » Pour le reste, la description qu'il donnait de l'ouvrage, notamment en ce qui concerne le contenu du texte ou le nombre de pages du livre, fut sujette à variations au fil du temps.
Cendrars ayant indiqué qu'il ne possédait pas d'exemplaire de l'ouvrage, et que le manuscrit original en avait été égaré, La Légende de Novgorode fut longtemps considéré comme un livre perdu, ou comme n'ayant jamais existé, son auteur présumé étant connu pour avoir été un « grand affabulateur devant l'ÉternelÉric Naulleau, « Poésies complètes (tome 1) de Blaise Cendrars », in Le Matricule des Anges n°38, mars-mai 2002. » Des chercheurs avaient bien entrepris des recherches dans les bibliothèques publiques de Saint-Pétersbourg et de Moscou, mais en vain : ils ne devaient découvrir « aucune trace, ni de l'auteur, ni du traducteur en russe, ni de l'éditeurMiriam Cendrars, in .. »
L'histoire de La Légende de Novgorode connaît pourtant un rebondissement de taille lorsqu'en 1995, le poète bulgare Kiril Kadiiski retrouve par hasard l'un des 14 exemplaires perdus chez un bouquiniste de SofiaEntretien avec Kiril Kadiiski pour le Courrier international (édition électronique, 5 juillet 2007) : l'exemplaire en question est « un livret endommagé, presque en lambeaux, avec, écrit en russe : Frédéric Sause(r), Légende de Novgorod, traduit du français par R.R. - Sozonov - Moscou-Saint-Pétersbourg - 1907Kiril Kadiiski, cité par Miriam Cendrars, in .. » Le format correspond bien à l'in-duodecimo décrit par Cendrars. Il s'agit d'une plaquette de seize pages, imprimées en caractères cyrilliques, « sur papier ocre clair, foncé et fragilisé par le tempsMiriam Cendrars, in .. »
Retraduit en français, il est publié une première fois en 1996, aux éditions Fata Morgana, en tirage limité de 600 exemplaires et accompagné d'un fac-similé de l'ouvrage découvert en Bulgarie. Une seconde édition révisée paraît l'année suivante, avec des illustrations de Pierre Alechinsky.
Le texte
Contenu du poème
right|300px|thumb|La cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod de nos jours.
La Légende de Novgorode se présente, à l'image des Pâques à New York (1912) et de la Prose du Transsibérien (1913), comme un long poème en vers libres au contenu plus ou moins explicitement autobiographique, dans lequel son auteur se remémore les années qu'il vient de passer en Russie.
Se plaçant sous l'invocation de Rimbaud, le jeune poète commence par décrire sa première fugue :
Et moi, comme un somnambule, je descendais du cinquième étage le long de la gouttière ; moi, ce jour-là, je m'enfuyais de la maison de mon père. Selon Miriam Cendrars, Blaise Cendrars ferait allusion à sa fugue de 1904 .. Le jeune homme, qui « n'a que poésie et amour en tête », entreprend de se rendre en Orient, vers Novgorod, « royaume de l'or puant/des fourrures que du Pôle [...]/ des archers à faces de Mongols nous apportaient. Selon Miriam Cendrars, il s'agit ici d'une « allusion aux fourrures mal tannées qui seront vendues au prix fort. » .. »
Le poème mêle ensuite des allusions historiques à la Révolution russe de 1905« Cette année-là, on tira sur les bosquets le long des chemins comme sur/les grévistes de Gapon » . ou à la guerre russo-japonaise« ...les longues bandes des plaines infinies sur la Russie vaincue » (. Cf. également le commentaire de Miriam Cendrars, ) et des renvois à la vie sociale« Comme moi tu travaillais dans le magasin du célèbre Juif Leuba » (. Leuba était le nom du joaillier chez lequel Frédéric Sauzer travaillait comme secrétaire). et intérieure de son auteur, qui exprime son refus de la vie de commerçant qu'il mène à l'époque« Non, je ne veux pas toute ma vie acheter et vendre,/je veux vivre en aventurier, en vagabond… » (ibid., p.41.). La mort tragique d'Hélène Kleinmann est évoquée de manière à peine voilée :
… et ma mémoire depuis lors est comme la nuit blanche car on a enlevé mon Hélène et Troie est déjà réduite en cendresop. cit., p.38.. Foncièrement, c'est le désir de poésie qui anime la quête du jeune homme :
Je voulais m'engouffrer dans la vie de la poésie Et pour cela il me fallait traverser la poésie de la vie.. Poésie qui est conçue sous le mode de l'écriture et de la vision (« Je veux que la réalité m'apparaisse comme un rêve et vivre dans un monde de visions. »), vision qui ne s'interdit pas les élans vers la prophétie (« ... je voyais les incendies futurs et derrière eux cheminaient les hermines/du rouge empire russe... ».). Ce prophétisme n'est pas dénué d'aspirations mystiques, avec l'évocation de ce vieux moine plusieurs fois mentionné dans le poème, dont on laisse entendre qu'il pourrait être le poète lui-même (« ...et sous la couverture dorée du livre, c'est moi que je voyais,/prêtre dans la pénombre de l'église orthodoxe. Miriam Cendrars, dans son commentaire du poème, parle d'un moine qui encourageait Frédéric Sauzer dans ses lectures bibliques à la bibliothèque de Saint-Pétersbourg . »), et qui réapparaitra au début de La Prose du Transsibérien« Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode », écrit Cendrars en 1913., ainsi qu'avec les adresses à Dieu et au Christ, qui préfigurent les Pâques à New York de 1912.
Le poème se termine avec l'évocation de la « Russie vaincue » au terme de la guerre contre le Japon et l'annonce de son renouveau, à travers l'image du poulain, qui apporte un « sang neuf/à travers la gaze des neiges, et Miriam Cendrars, pour cette interprétation.. »
Commentaires
thumb|300px|Le Transsibérien à Khilok, dans l'oblast de Tchita, en 1903.
L'une des surprises réservée par le texte aux spécialistes de Cendrars qui en ont pris connaissance en 1996 était que La Légende de Novgorode, non seulement préfigure, mais également annonce une partie de l'œuvre future, et notamment la Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, explicitement évoqué, à deux reprises, dans le poème :
Demain quand nous nous enfuirons dans l'express Transsibérien, la petite Jeanne et moi, vers Port-Arthur, vers Kharbine, vers les vagues de plomb de l'Amour où, comme des rondins, les cadavres jaunes remontent toujours en surface.… Qui plus est, là où en 1910 les poèmes de Séquences témoigneront de l'attachement du jeune Cendrars pour l'esthétique du symbolisme finissant, ce premier poème, écrit trois ans plus tôt, porte déjà la marque des grands poèmes modernistes écrits à partir des Pâques à New York (1912), et surtout de la Prose du Transsibérien (1913)Cf. Claude Leroy, in Blaise Cendrars, Du monde entier au cœur du monde, Gallimard, « Poésie », Paris, 2001, p.417..
L'ensemble du poème paraît hanté par le souvenir de la mort d'Hélène, dont le prénom se lit phonétiquement en acrostiche dans le titre même du poème (Légende de NovgorodeClaude Leroy, in Cendrars, op. cit., p.416.), et qui, selon Miriam Cendrars, donnerait la clé du pseudonyme littéraire que s'était choisi Frédéric Sauser, dans lequel on reconnait les mots « braise » et « cendre », révélant que c'est dans le souvenir de la mort de la jeune fille, brûlée vive à Saint-Pétersbourg, qu'il fallait chercher « la tragique origine d'un nom nouveau [...] : Blaise CendrarsMiriam Cendrars, in B. Cendrars, op. cit., p.12.. »
À cette époque j'étais un jeune homme de dix-sept ans Et Novgorod m'accueillit avec ses troupeaux de maisons de bois grâce auxquelles mes ennemis ont pu forcer la citadelle de mon amour inaccessible et ne laisser derrière eux que cendres, que cendres, que cendresB. Cendrars, op. cit., p.38..
Traduction-restitution en français
L'enjeu de la traduction de La Légende de Novgorode en français étant de tenter de reconstituer le texte original perdu, les problèmes qui se posent sont notablement différents de ceux que l'on rencontre habituellement pour une traduction : la langue-source, celle à partir de laquelle le texte est traduit, ici le russe, n'offre pas au traducteur un appui assuré, puisqu'elle-même résulte de la transposition, par endroits maladroite, « comme d'un traducteur inexpérimenté ou ne maîtrisant pas parfaitement la langue écriteMiriam Cendrars, in Blaise Cendrars, op. cit., p.48. » (maladresses qui sont peut-être voulues, soutiennent ceux pour qui le texte est une supercherie littéraireHypothèse formulée par Oxana Khlopina (cf. ).), d'une autre langue-source, le français, devenue à son tour une langue-cible, celle dans laquelle il s'agit de traduire le texte. Le traducteur est donc confronté à la tâche délicate qui consiste, non pas à recréer le texte dans une nouvelle langue, mais à tenter de retrouver le texte original dans sa langue d'écriture : « nul texte-source dans le cas de La Légende…, et donc — nul sol stable pour le texte réécrit », écrit Lioubov Sávova, qui a tenté une restitution du texte français de La Légende de NovgorodeLioubov Sávova, « Entre parole et silence : la traduction-restitution d'un poème perdu de Cendrars » (la « traduction-restitution » de L.Sávova n'est pas celle publiée aux éditions Fata Morgana.).