Le Grand Prix de France 1954 (XLIe Grand Prix de l'A.C.F.), disputé sur le circuit de Reims-Gueux le , est la trente-sixième épreuve du championnat du monde de Formule 1 courue depuis 1950 et la quatrième manche du championnat 1954.

Contexte avant le Grand Prix Le championnat du monde

À l'exception des 500 miles d'Indianapolis, disputés selon l'ancienne formule internationale, le championnat du monde 1954 se court suivant la nouvelle réglementation de la formule 1 (moteur 2500 cm3 atmosphérique ou 750 cm3 suralimenté, carburant libre), introduite cette même année, après deux saisons de transition en Formule 2 dominées par la Scuderia Ferrari, Alberto Ascari s'étant octroyé deux titres de champion du monde consécutifs. L'as italien a néanmoins quitté l'équipe Ferrari pour Lancia et a remporté début mai les prestigieuses Mille Miglia au volant d'une D24 Sport. En ce début de saison, ayant manqué les premiers grands prix, il n'a toutefois pu défendre son titre, la nouvelle D50 conçue par Vittorio Jano n'étant pas encore au point, et c'est au volant d'une Maserati d'usine qu'il va, avec l'accord de Gianni Lancia, effectuer sa rentrée en monoplace à l'occasion de ce Grand Prix de l'ACF. Maserati utilise depuis le début de saison la nouvelle 250F avec laquelle Juan Manuel Fangio (qui doit faire débuter à Reims la toute nouvelle Mercedes-Benz) a brillamment remporté les Grands Prix d'Argentine et de Belgique. Privée d'Ascari, La Scuderia Ferrari n'affiche plus la même supériorité que les saisons précédentes, son nouveau modèle 553 étant loin d'afficher les qualités de tenue de route et de fiabilité de la célèbre 500 F2; la Scuderia utilise également un modèle intérimaire, la 625, dérivé de la formule 2. Seul constructeur français en lice, Gordini dispose quant à lui de moyens trop limités pour espérer inquiéter les monoplaces italiennes et allemandes. L'épreuve de Reims marque le retour très attendu de Mercedes en Grand Prix, le constructeur allemand ayant développé une monoplace bénéficiant de techniques très modernes.

Grâce à ses deux victoires, Fangio est largement en tête du championnat à la veille de la manche française. Il compte huit points d'avance sur Maurice Trintignant, le pilote français étant cette saison pilote d'usine Ferrari.

Le circuit

thumb|left|alt=Tribune de Reims|La tribune du circuit de Reims-Gueux, photographiée en 2008 (au fond, le virage de Thillois). Utilisé depuis 1926, le circuit a été modifié en 1952 et 1953 et est désormais l'un des plus rapides d'Europe. Long de plus de huit kilomètres, il comporte de longues lignes droites permettant des vitesses très élevées, favorisant le phénomène d'aspiration et les courses en peloton. Depuis 1953, le meeting de Reims propose deux courses internationales, les 12 Heures de Reims, réservées aux voitures de sport, se déroulant du samedi minuit au dimanche midi, en lever de rideau du Grand Prix. Le dernier vainqueur en date est Mike Hawthorn, qui sur sa Ferrari avait obtenu son premier succès en championnat du monde au terme d'un duel épique avec Juan Manuel Fangio.

En 1953 les meilleurs tours avaient été accomplis, aux essais comme en course, à 186 km/h de moyenne. Plus puissantes, les nouvelles formules 1 devraient se montrer nettement plus performantes sur cette piste rapide. Les établissements Pommery, producteurs de champagne, ont d'ailleurs promis une récompense de cinquante bouteilles au premier coureur à atteindre la moyenne horaire de 200 km/h, cent bouteilles pour 201 km/h, deux cents pour 202 km/h et trois cents pour 203 km/h, offre publicitaire qui va accroître l'intérêt des essais qualificatifs.

Monoplaces en lice Ferrari 553 et 625 "Usine" thumb|left|alt=Ferrari 625|La Ferrari 625, dérivée de la célèbre 500 F2 Apparue lors du Grand Prix d'Italie 1953 (en version deux litres), la Ferrari 553 (surnommée Squalo) est loin d'avoir répondu aux attentes de la Scuderia. Équipée cette saison d'un quatre cylindres développant 250 chevaux à 7500 tr/min pour un poids de 620 kg, elle se montre très délicate à piloter et manque de fiabilité. Aussi l'équipe utilise-t-elle, en parallèle, la 625 (dérivée de la 500 F2), moins puissante (240 chevaux à 7000 tr/min), plus lourde (630 kg), mais plus homogène et plus fiable. L'usine a amené deux 553 pour José Froilán González et Mike Hawthorn et deux 625, une attribuée à Maurice Trintignant, l'autre servant de voiture de réserve à la suite de l'indisponibilité de Giuseppe Farina, grièvement brûlé aux jambes lors des essais du Grand Prix Supercortemaggiore à Monza, sa Ferrari Monza s'étant subitement enflammée cause d’une rupture de tuyauterie d'essence. Les deux Ferrari de l'Écurie Rosier sont présentes, la 625 étant destinée à Robert Manzon, Louis Rosier pilotant l'ancienne 500 désormais équipée d'un moteur du type 625. L'Écurie Francorchamps avait engagé une 500 pour Jacques Swaters, mais elle n'apparaîtra pas à Reims, le moteur étant en réparation .

Maserati 250F "Usine" Grâce à Juan Manuel Fangio, prêté par Mercedes pour le début de saison, Maserati a à deux reprises battu Ferrari lors des deux premières manches (en excluant Indianapolis, épreuve atypique du championnat). Si l'Argentin dispose à Reims de sa nouvelle monture allemande, l'équipe italienne peut toutefois s'assurer les services d'un autre grand champion en la personne d'Alberto Ascari, prêté par Scuderia Lancia dont la nouvelle monoplace n'est pas encore au point. Ascari dispose de la voiture (châssis n°2505) utilisée par Fangio en Argentine et en Belgique. Au côté du champion du monde en titre, on retrouve Onofre Marimon et Luigi Villoresi (également sous contrat Lancia), à qui l'usine a attribué la monoplace personnelle de Stirling Moss (châssis n°2508), repeinte en rouge pour l'occasion. Performante, fiable, équilibrée, la 250F est équipée d'un six cylindres en ligne développant environ 250 chevaux à 7200 tr/min, pour un poids de l'ordre de 630 kgL'année automobile 1954-1955 - éditeur : Edita S.A., Lausanne. Quoique courant sur sa voiture personnelle, Sergio Mantovani bénéficie d'un engagement usine, mais l'Italien va déclarer forfait. Trois 250F privées sont également présentes, pilotées par Roy Salvadori (Gilby Engineering), Ken Wharton (qui étrenne la voiture flambant neuve d'Owen Racing) et le Prince Bira. On trouve en outre deux A6SSG (à moteur 250F), aux mains de Roberto Mieres et Harry Schell.

Mercedes-Benz W196 "Usine" thumb|alt=Mercedes W196|La Mercedes W196 dans sa version carénée, capable d'atteindre 290 km/h Pour son retour en Grand Prix, le constructeur allemand a conçu une monoplace très moderne, utilisant des techniques originales. Tout d'abord, la W196 dispose d'une carrosserie enveloppante, spécialement adaptée aux circuits rapides. Le moteur est un huit cylindres en ligne alimenté par injection directe. La commande des soupapes est du type desmodromique, autorisant un régime plus élevé que les traditionnels ressorts. Le carburant utilisé est composé à 45 % de benzol, 25 % d'alcool méthylique, 25 % d'essence, 3 % d'acétone et 2 % de nitrobenzène. La puissance annoncée est de 257 chevaux à 8250 tr/min, et grâce au profilage très étudié (Cx de 0,43), la vitesse de pointe est de l'ordre de 290 km/h (contre 270 pour les Ferrari et Maserati). Malgré son poids élevé (720 kg), qui a nécessité l'utilisation d'imposants tambours de freins, montés "inboard", la W196 bénéficie d'excellentes accélérations, grâce à une boîte de vitesses ZF à cinq rapports parfaitement étagés (contre quatre pour ses concurrentes italiennes). L'usine développe en parallèle une carrosserie ouverte, plus légère et offrant une meilleure visibilité, destinée aux circuits sinueux. Si le meeting de Reims constitue sa première apparition publique, la nouvelle Mercedes a toutefois effectué, depuis mars, de nombreux kilomètres en essais privés, aux mains de Karl Kling, Hans Herrmann et de l'ingénieur Uhlenhaut. Ce dernier a d'ailleurs tourné sur le circuit de Reims quelques semaines avant le Grand Prix, sur une W196 version carburateurs. Trois voitures ont été engagées, pour Juan Manuel Fangio, premier pilote, épaulé par Kling et Herrmann, une quatrième servant de mulet.

Gordini T16 "Usine" En 1954, Amédée Gordini est dans une situation financière très délicate, l'incitant à multiplier les engagements en course (les primes de départ étant le principal revenu de l'équipe), au détriment de la préparation des voitures. Les modèles T16 utilisés en Grand Prix ont été construits entre mars et , d'abord en formule 2 avant de recevoir cette année des moteurs 2,5 litres. L'équipe ne disposant ni du budget ni du temps nécessaires à la fabrication de pièces de rechange, la fiabilité de ces monoplaces âgées de deux ans est problématique, cette situation ayant entraîné en fin de saison dernière le départ de Maurice Trintignant et d'Harry Schell. Jean Behra reste le seul pilote de pointe de l'équipe; le Niçois a exploité au mieux l'agilité de la petite T16 pour s'imposer en mars au Grand Prix de Pau (hors championnat), devant la Ferrari de Trintignant, c'est le seul fait d'armes de Gordini cette saison. Le moteur Gordini Type 23 est un six cylindres en ligne développant environ 230 chevaux à 6500 tr/min. Avec ce moteur, et équipées d'une boîte à cinq vitesses, les T16 pèsent près de 640 kg. L'équipe a engagé trois voitures : Behra est épaulé par Paul Frère et Jacques Pollet. Le pilote belge Georges Berger a également engagé une T16 (il s'agit du châssis n°31, racheté en à l'usine, équipé depuis juin d'un moteur Type 23 mais ayant conservé la boîte à quatre vitesses).

HWM 53 "Usine" La petite équipe HWM, dirigée par John Heath, engage une voiture dérivée de la F2 de la saison passée, équipée d'un moteur Alta de 2,3 litres à injection S.U., pour le pilote britannique Lance Macklin. Malgré son faible poids (moins de 600 kg), cette monoplace ne disposant que de 210 chevaux ne peut espérer un résultat tangible.

Vanwall "Usine" Tony Vandervell avait engagé la toute nouvelle Vanwall Special pour Peter Collins, mais le constructeur britannique a finalement déclaré forfait.

Coureurs inscrits