Les Sonates du Rosaire (), également connues sous le titre de Sonates du Mystère, constituent un cycle de quinze sonates pour violon avec basse continue et une passacaille pour violon seul, œuvre majeure du compositeur Heinrich Ignaz Franz Biber composée vers 1678. Le cycle porte les numéros à 105 dans le catalogue de ses œuvres.
Les Sonates du rosaire et sans doute de la musique baroque dans son ensemble. C'est aujourd'hui l'œuvre la plus célèbre et la plus fascinante de son auteur, considérée comme et .
Conçue hors de tout cadre liturgique, l'œuvre s'inspire néanmoins d'un programme religieux : elle est destinée à favoriser la prière et la méditation autour d'épisodes caractéristiques de la vie des deux personnages principaux du rosaire : Marie et Jésus. De caractère intimiste, sans effet de virtuosité, elle s'inscrit dans le cadre de la musique représentative et est imprégnée d'un sentiment profond et mystique : le cycle ouvre à l'auditeur actuel les portes d'un monde empreint d'élégance, de brillance, de délicatesse sonore et de profondeur expressive, mieux qu'aucun autre cycle de sonates du . L'art de Biber, , , annonce les architectures sonores que par l'ampleur du lyrisme soliste, la richesse du contrepoint et le coloris des timbres de la partition. Tous ces éléments font des Sonates du Rosaire un véritable joyau du baroque autrichien.
Publiées au début du , il fallut attendre soixante ans pour disposer d'un enregistrement intégral sur disque. Exigeante pour l'instrumentiste confronté à un accord inhabituel de son instrument (la scordatura), l'œuvre se développe sur une durée variant d'une heure quarante à deux heures vingt, pour les interprétations les plus lentes. La dernière pièce, une passacaille pour violon seul, est aujourd'hui au répertoire de nombreux violonistes.
Rosaire et fête de l'ange gardien vignette|gauche|upright=1|alt=Tableau représentant une femme habillée en rouge tenant une rose dans sa main, une auréole au-dessus de sa tête|Vierge au jardinet, Maître rhénan anonyme, premier quart du (Musée de l'Œuvre Notre-Dame, Strasbourg). Le rosaire consiste en un cycle répétitif de Ave Maria, entrecoupées de Pater et de Gloria Patri. Le chapelet tenu en main, composé de grains, permet de compter les prières. Outre ses avantages spirituels, la réputation du rosaire catholique est sans doute liée à la facilité de récitation, son apaisante répétitivité et sa connexion intime avec les Saintes Écritures et la vie du Christ.
Bien qu'on trouve des rosaires dès le dans l'iconographie, et des pratiques orientales semblables composées sur la récitation des , le rosaire est introduit formellement par saint Dominique (1170–1221) au (1214). La pratique a été ensuite conseillée par saint Pierre Canisius (1521–1597), un des premiers jésuites, saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673–1716) en France et saint Alphonse de Liguori (1696–1787) en Italie.
La victoire de la chrétienté lors de la bataille de Lépante, le , est attribuée, selon Grégoire XIII, à la récitation de cette prière mariale. Le pape institue dès lors une fête pour le premier dimanche d'octobre, la Solennité de rosaire.
vignette|upright=1.1|alt=Dessin d'un paysage, au premier plan un vieil arbre, au fond un grand bâtiment blanc.|Maria Plain, vers 1750.
À Salzbourg, l'archevêque Maximilian Gandolph, installé par la Réforme catholique . Sous son épiscopat, l'archevêché ravive la dévotion mariale, notamment par la prière du rosaire. Entre 1671 et 1673, il fait construire une église de pèlerinage, Maria Plain, non loin de Salzbourg, qui est consacrée le . Un immense rosaire y pend du sommet de l'abside.
À Salzbourg et à Vienne, en octobre, était célébré le mois du Rosaire. Chaque soir, l'un des trois chapelets sur les mystères était lu : mystères joyeux, mystères douloureux, mystères glorieux. De la musique était jouée à cette occasion, soit instrumentale, soit vocale. Il est probable que Biber a fait entendre le cycle à cette occasion, mais plutôt au sein de la chapelle de Lorette, chapelle privée de Maximilian Gandolph sur le Mont des Nonnes à Salzbourg . La passacaille aurait été interprétée le , pour la fête de l'ange gardien, et les autres sonates durant le mois.
+ Semaine du Rosaire Jour Mystère Lundi Joyeux Mardi Douloureux Mercredi Glorieux Jeudi Joyeux Vendredi Douloureux Samedi varié
En pratique, chaque jour de la semaine était consacré à un type de mystère en alternance. Le samedi étant mobile entre les trois, selon les années.
Selon le violoniste Gunar Letzbor, les ouvrages de l'époque baroque consacrés au rosaireUne étude ancienne sur le rosaire et la poésie, permet de prendre conscience de la quantité de littérature sur le sujet, mais le pan germanique est hélas quasi absent. insistent sur la nécessité de l'émotion, pour Le propos musical est donc de favoriser, de participer à ce d'émotion.
Dans ses Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola conseille aux méditants des pratiques de dramatisation et de visualisation, stimulées par des textes mais aussi des images. Dès lors,
Loyola organise la méditation en plusieurs étapes qui se retrouvent partiellement traduites dans les Sonates de Biber. Ainsi les préludes précèdent les méditations, et chaque méditation est suivie d'un colloque où l'on demande l'intercession de la Vierge pour une vertu particulière. Dans les Sonates du Rosaire, la traduction musicale de tels colloques se retrouve dans l’Annonciation et la Crucifixion par le biais de l’Aria suivi de ses variations. Ces dernières sont avec Marie.
Les cérémonies et processions des fêtes religieuses devaient s'organiser sur plusieurs plans : des lectures, des prières de dévotion portées par des peintures permettant de se représenter chacun des épisodes et enfin la musique, qui permettait de dégager l’atmosphère correspondant au mystère évoqué ce soir-là. La cérémonie dans son ensemble entraînait un état méditatif et recueilli, chaque élément étant comme un facilitant la dévotion. Dans ce contexte, les seize Sonates n'étaient pas destinées à être jouées dans leur continuité, comme elles le sont aujourd'hui en concert ou sur disque.
En dehors de ces sonates, Biber a composé une grande partie de son œuvre autour de la dévotion mariale, comme en témoignent son Stabat Mater, son Salve Regina, les Vesperæ et divers psaumes à la Vierge.
La fête de l'ange gardien (), adossée à Matthieu 18:10, est instituée par le pape Clément IX en 1677, et pratiquée à Salzbourg, chaque . Dans le recueil, la passacaille finale en est la représentation musicale.
Manuscrit et histoire Les Sonates du Rosaire n'ont survécu que par un unique et somptueux manuscrit conservé à Munich, dans la Bibliothèque du Land de Bavière (Bayerische Staatsbibliothek), sous la référence Mus. Ms. 4123. La copie y a été déposée en 1890 lors de la succession du géologue munichois, Karl Emil von Schafhäutl, également chimiste et musicologue, sans que l'on sache rien de son parcours antérieur.
Le manuscrit est composé de 80 pages, la première étant consacrée à la dédicace, mais sans page de titre. Les pages sont écrites au recto et au verso. La pagination figure sur les bords extérieurs de chaque feuillet, alternativement à droite et à gauche, près de la ligne supérieure de la portée du violon ou près de la vignette au début de chaque sonate. Il y a huit portées sur chaque page, groupées par deux : une pour le violon, l'autre pour la basse chiffrée. Seule la note de basse y est notée avec, éventuellement, un chiffrage donnant l'harmonie et les modulations. Le copiste n'hésite pas à laisser vide les dernières portées pour commencer un nouveau mouvement de la sonate à la page suivante. Au début de chaque Sonate, l'indication de l'accord du violon précède le début de la musique, selon l'usage.
vignette|alt=Image d'une partie de partition|Exemple de guidon en bout de ligne et le début de la portée suivante. Pour ce qui est de la partition elle-même, le musicien a précisé, outre les noms de chaque pièce (tels qu’Allemande, Variatio ou Passacaille), les indications de tempo (Grave, , , ) et d'intensité (piano et forte). Quelques liaisons indiquent des tenues, deux notes legato, les points des notes détachées, et même les staccatissimo figurés alors par un trait vertical qui fut mal interprété par le premier éditeur. En revanche, il n'y a aucune indication de doigtés ou de coups d'archet — les sonates VII et VIII exceptées, ce qui semble en rapport avec le thème : Flagellation et Couronnement d'épines. En bout de ligne sont indiquées la ou les premières notes de la portée suivante grâce à un guidon, autant pour le violon que pour la basse.
Malgré la beauté du manuscrit, qui ressemble à une copie d'imprimeur, , il subsiste beaucoup d'erreurs dans la copie, sans doute en raison de la complication de la scordatura. Ce sont très probablement les difficultés techniques de la scordatura, en-dehors de changements dans le goût des amateurs de musique, qui firent sombrer les Sonates du Rosaire dans l'oubli pour les générations classique et romantique. L'œuvre a dû cependant connaître une certaine diffusion à la fin du , puisqu'il subsiste une copie de la Sonate X (présentée comme victoire sur les TurcsManuscrit – conservé au Minoritenkonvents de Vienne sous la cote Ms. XIV 726/80 –, contient 102 sonates pour violon, notamment de Biber et Schmelzer. Un enregistrement d'après ce manuscrit, intitulé justement Der Türken Anmarsch, a été réalisé par John Holloway (violon), Aloysia Assenbaum (orgue), Lars Ulrik Mortensen (clavecin), sur un disque ECM Records 1837 472 4322 .) ainsi que de la Sonate XVI dans une transcription pour luth.
Illustrations vignette|alt=gravure en noir et blanc représentant un homme portant une perruque|Heinrich Biber, par Paul Seel en 1681. Le manuscrit des Sonates du Rosaire ne donne aucun titre, mais chaque sonate est précédée d'une gravure circulaire de de diamètre, soigneusement collée, où est représenté le thème de chaque scène des quinze mystères du Rosaire. La seizième et dernière illustration, dessinée à la plume, représente un ange gardien, tenant la main d'un petit enfant.
L'auteur des vignettes a été identifié grâce à une médaille conservée au couvent Saint-Pierre de Salzbourg. Il s'agit de Paul Seel, médailliste et facteur des sceaux princiers, attaché à la cour de Salzbourg entre 1660 et 1695. C'est également lui qui réalise le portrait de Biber, illustrant la publication d'une œuvre plus tardive, les Sonates de 1681.
Le procédé de la vignette, ou médaillon, accompagnant un morceau de musique, était déjà connu dans le domaine du madrigal. Une pièce du claveciniste Johann Jakob Froberger (1616–1667), la Lamentation faite sur la mort très douloureuse de Sa Majesté Impériale (1657), présente une illustration dans une fenêtre ronde du même type que pour le manuscrit de Biber. On en trouve encore accompagnant les 16 Sonates bibliques (1700) de Johann Kuhnau, qui .
Le cycle des quinze mystères était aussi, comme pour la chapelle personnelle de Maximilian Gandolph, un ensemble de peintures. L'université de Salzbourg, l’Aula Academica créée en 1619, en possède un cycle mis en place en 1637, des peintres Zacharias Miller et Abraham Bloemaert, et reproduites par les gravures du manuscrit. En outre, la peinture représentant l'ange gardien et l'enfantErnst Kubitschek mentionne qu'il pourrait y avoir une relation entre la Congregatio Angelica (qui désignait les classes préparatoires de la faculté) et la Passacaille. Clements (2001) est dubitatif en raison de l'âge de l'enfant de la gravure..., est sur la porte (c'est le thème associé à la passacaille finale). La confrérie du Rosaire se réunissait dans l’Aula Academica autour de ces œuvres picturales.
Dédicace vignette|alt=Gravure en noir et blanc d'un homme portant un habit religieux, une croix pend à son cou|Portrait gravé de l'archevêque Maximilian Gandolph von Künburg, dédicataire des Sonates.