Amedeo Clemente Modigliani (Prononciation en italien standard retranscrite phonétiquement selon la norme API.), né le à Livourne (Italie) et mort le à Paris, est un peintre et sculpteur italien rattaché à l'École de Paris.
De santé fragile, Amedeo Modigliani grandit dans une famille juive bourgeoise mais désargentée qui, du côté maternel en tout cas, soutient sa précoce vocation d'artiste. Ses années de formation conduisent Modigliani de la Toscane à Venise en passant par le Mezzogiorno, avant qu'il ne se fixe en 1906 à Paris, alors capitale européenne des avant-gardes artistiques. Entre Montmartre et Montparnasse, très lié à Maurice Utrillo, Max Jacob, Manuel Ortiz de Zárate, Jacques Lipchitz, Moïse Kisling ou Chaïm Soutine, « Modi » devient une des figures de la bohème. Passé vers 1909 à la sculpture , il l'abandonne vers 1914 en raison notamment de ses problèmes pulmonaires : il revient à la seule peinture, produit beaucoup, vend peu, et meurt à d'une tuberculose contractée dans sa jeunesse.
Il incarne dès lors l'artiste maudit qui s'est abîmé dans l'alcool, la drogue et les liaisons orageuses pour noyer son mal-être et son infortune. S'ils ne sont pas sans fondement, ces clichés se substituent longtemps à la réalité biographique, difficile à établir, ainsi qu'à l'étude objective de l'œuvre. Jeanne Modigliani (1918-1984), fille du couple, est dans les l'une des premières à montrer que la création de son père n'a pas été marquée par sa vie tragique et a même évolué à rebours, vers une forme de sérénité.
Modigliani laisse quelque vingt-cinq sculptures en pierre, essentiellement des têtes de femme, exécutées en taille directe peut-être au contact de Constantin Brâncuși et évoquant les arts premiers que l'Occident découvrait alors. Un aspect stylisé sculptural se retrouve justement dans ses toiles, infiniment plus nombreuses (environ 400) bien qu'il en ait détruit beaucoup et que leur authentification soit parfois délicate. Il s'est essentiellement limité à deux genres majeurs de la peinture figurative : le nu féminin et surtout le portrait.
Marqué par la Renaissance italienne et le classicisme, Modigliani n'en puise pas moins dans les courants issus du postimpressionnisme (fauvisme, cubisme, début de l'art abstrait) des moyens formels pour concilier tradition et modernité, en poursuivant dans une indépendance foncière sa quête d'harmonie intemporelle. Son travail continu d'épuration des lignes, des volumes et des couleurs a rendu reconnaissables entre tous son trait ample et sûr, tout en courbes, ses dessins de cariatides, ses nus sensuels aux tons chauds, ses portraits frontaux aux formes étirées jusqu'à la déformation et au regard souvent absent, comme tourné vers l'intérieur.
Centrée sur la représentation de la figure humaine, son esthétique d'un lyrisme contenu a fait de Modigliani, à titre posthume, l'un des peintres du les plus appréciés du public. Considérant qu'il n'avait pas joué de rôle décisif dans l'histoire de l'art, la critique et le monde académique ont davantage tardé à reconnaître en lui un artiste de premier plan.
Biographie vignette|upright=0.8|alt=Photo noir et blanc et de côté d'une façade de maison en pierre avec porte arrondie et jalousies aux fenêtres|Maison natale de Modigliani (cliché de 1903). Amedeo Modigliani, qui se confiait peu, a laissé des lettres mais aucun journal. Celui de sa mère et la notice biographique qu'elle a rédigée en 1924 constituent des sources partielles. Quant aux souvenirs des amis et relations, ils ont pu être altérés par l'oubli, la nostalgie de leur jeunesse ou leur vision de l'artiste : la monographie d'André Salmon en 1926 en particulier est à l'origine de . Peu attirée par l'œuvre de son père en tant qu'historienne d'art, Jeanne Modigliani s'est efforcée de retracer son parcours réel dues à une sorte de dévotion condescendante pour le disparu. La biographie dont elle livre une première version en 1958 contribue à réorienter les recherches sur l'homme, sa vie et sa création.
Jeunesse et formation (1884-1905) Amedeo Clemente naît en 1884 dans le petit hôtel particulier de la famille Modigliani, via Roma 38, au cœur de la cité portuaire de Livourne. Après Giuseppe Emanuele, Margherita et Umberto, il est le dernier enfant de Flaminio Modigliani (1840-1928), homme d'affaires en butte à des revers de fortune, et d'Eugénie née Garsin (1855-1927), tous deux issus de la bourgeoisie sépharade. Amedeo est un enfant de santé fragile, mais son intelligence sensible et son inappétence scolaire persuadent sa mère de l'accompagner dès l'adolescence dans une vocation artistique qui va vite lui faire quitter l'horizon étroit de sa ville natale.
Deux familles que tout oppose vignette|gauche|upright=0.8|alt=Photo sepia d'un homme assez corpulent en costume trois pièces et d'une femme plus petite en robe longue, une main sur son ventre arrondi|Les parents d'Amedeo en 1884, avant sa naissance. L'histoire familiale qu'a retracée Eugénie et son journal intime en français aident à rectifier les rumeurs entretenues à l'occasion par Amedeo lui-même, selon lesquelles son père descendrait d'une lignée de riches banquiers et sa mère du philosophe Baruch Spinoza.
Sans doute originaires du village de Modigliana, en Émilie-Romagne, les ancêtres paternels du peintre résidaient au début du à Rome, où ils rendaient des services financiers au Vatican : s'ils n'ont jamais été , ils ont acquis en Sardaigne un domaine forestier, agricole et minier qui en 1862 couvre au nord-ouest de Cagliari. Flaminio l'exploite avec ses deux frères et y réside la plupart du temps tout en dirigeant sa succursale de Livourne. Car leur père, chassé pour son soutien au Risorgimento ou furieux d'avoir dû, parce que Juif, se défaire d'un petit bien foncier, a en 1849 quitté les États pontificaux pour cette ville : les descendants des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 y jouissent depuis 1593 d'un statut exceptionnel, les lois livournaises accordant aux un libre droit de circulation, de négoce et de propriété.
Fuyant de même les persécutions des Rois catholiques, les aïeux d'Eugénie Garsin s'étaient établis à Tunis, où l'un d'eux avait fondé une école talmudique de renom. À la fin du , un Garsin commerçant s'est fixé à Livourne avec sa femme Regina Spinoza . Un de leurs fils en faillite émigre avant 1850 à Marseille, où son fils, marié à une cousine toscane, élève ses sept enfants dans une tradition judéo-espagnole ouverte voire libre-penseuse : instruite par une gouvernante anglaise puis à l'école catholique, Eugénie reçoit une solide culture classique et baigne dans un milieu rationaliste féru d'arts, sans tabou notamment sur la représentation de la figure humaine.
Elle n'en est pas moins à son insu promise par son père à Flaminio Modigliani, âgé de trente ans quand elle en a quinze mais plus riche. En 1872, la jeune mariée emménage à Livourne chez ses beaux-parents, où cohabitent quatre générations. Déçue par un train de vie luxueux mais soumis à des règles rigides, elle se sent mal à l'aise dans cette famille conservatrice très patriarcale et de stricte observance religieuse : jugeant les Modigliani prétentieux et ignorants, elle vantera toujours l'esprit des Garsin. Son mari est en outre accaparé par ses affaires, qui périclitent et ne suffisent plus aux dépenses d'une maisonnée nombreuse : en 1884 c'est la banqueroute.
Dans la nuit du 11 au , Flaminio fait entasser sur le lit de sa femme les objets les plus précieux de la maison : en vertu d'une loi interdisant de saisir ce qui se trouve sur la couche d'une parturiente, cela au moins échappera aux huissiers qui se sont présentés au matin en même temps que le bébé. Celui-ci est prénommé Amedeo Clemente, en hommage au frère cadet et préféré d'Eugénie et à leur jeune sœur Clementina morte deux mois plus tôt.
« Peut-être un artiste ? » vignette|upright=0.8|alt=Photo noir et blanc d'une dizaine de garçons assis sur trois rangs|1895, lycée Guerazzi de Livourne : Amedeo est assis au rang, au centre. Très proche de sa mère, « Dedo » connaît une enfance choyée et, nonobstant les difficultés matérielles, son désir de devenir artiste ne suscite aucun conflit, contrairement à ce que pensait André Salmon.
Eugénie Garsin s'installe avec ses enfants dans une maison de la via delle Ville par prudence mise à son nom, et s'éloigne de sa belle-famille comme de son mari parti se refaire en Sardaigne. Elle accueille bientôt son père veuf et deux de ses sœurs : Gabriella, qui vaque au ménage, et Laura, psychiquement fragile. Pour compléter ses revenus Eugénie donne des leçons de français puis ouvre avec Laura une petite école privée, où Amedeo apprend très tôt à lire et à écrire. Soutenue par ses amis intellectuels, cette maîtresse femme stoïque et qui aime écrire se lance en outre dans la traduction (poèmes de Gabriele D'Annunzio) et la critique littéraire.
La légende veut que la vocation de Modigliani se soit subitement déclarée en , lors d'une sérieuse fièvre typhoïde avec complications pulmonaires : l'adolescent n'ayant jamais touché un crayon aurait alors rêvé d'art et de chefs-d'œuvre inconnus, le délire fébrile libérant ses aspirations inconscientes. Il est plus probable qu'il les ait simplement réaffirmées, car il avait déjà manifesté son goût pour la peinture. En 1895, où il avait souffert d'une grave pleurésie, Eugénie qui le trouvait un peu capricieux s'était demandé si un artiste ne sortirait pas un jour de cette chrysalide. L'année suivante il réclamait des cours de dessin et vers treize ans, en vacances chez son père, réalisait quelques portraits.
Initié depuis longtemps à l'hébreu et au Talmud, Amedeo se réjouit de faire sa Bar-mitzvah mais ne se montre en classe ni brillant ni studieux : non sans inquiétude sa mère le laisse à quatorze ans quitter le lycée pour l'académie des Beaux-Arts .
De Livourne au Mezzogiorno Après deux années d'études à Livourne, Modigliani effectue pour sa santé et sa culture artistique un voyage d'un an dans le sud. vignette|gauche|upright=0.9|alt=Tableau montrant des navires à voile et un coin de quai|G. Micheli, Dans le port de Livourne, huile sur toile, 1895.
Aux Beaux-Arts de Livourne, Amedeo est le plus jeune élève de Guglielmo Micheli, peintre de paysage formé par Giovanni Fattori à l'école des Macchiaioli : se référant à Corot ou Courbet, ceux-ci ont rompu avec l'académisme pour se rapprocher du réel et prônent la peinture sur le motif, la couleur plutôt que le dessin, les contrastes, une touche légère. L'adolescent rencontre entre autres Renato Natali, Gino Romiti, qui l'éveille à l'art du nu, et Oscar Ghiglia, son meilleur ami malgré leur écart d'âge. Il découvre les grands courants artistiques, avec une prédilection pour l'art toscan et la peinture italienne gothique ou Renaissance ainsi que pour le préraphaélisme. Il cherche plus volontiers son inspiration dans les quartiers populaires qu'à la campagne, et loue avec deux camarades un atelier où il n'est pas exclu qu'il ait contracté le bacille de Koch. Ces deux années chez Micheli pèseront peu dans son parcours mais Eugénie note la qualité de ses dessins, seuls vestiges de cette époque. vignette|upright=01.1|alt=Panneau sculpté en bas et haut-relief représentant deux arbres et quatre hommes dont un agenouillé|Camaino, Monument funéraire de Cassone della Torre (détail), 1318, Basilique Santa Croce de Florence. Amedeo est un garçon courtois, timide mais déjà dans la séduction. Nourri chez sa mère de discussions ardentes, il lit au hasard les classiques italiens et européens. Autant que pour Dante ou Baudelaire il s'enthousiasme pour Nietzsche et D'Annunzio, la mythologie du « Surhomme » rencontrant sans doute ses fantasmes personnels . De ces lectures provient le répertoire de vers et de citations qui lui vaudra à Paris sa réputation, peut-être un peu surfaite, de grande érudition. Cet restera en revanche toute sa vie indifférent à la question sociale et politique, voire au monde qui l'entoure.