Jacques Rancière, né le à Alger, est un philosophe français. Il travaille principalement sur l'émancipation intellectuelle des dominés, puis sur la politique et l'esthétique. Entre l'émancipation des dominés, sa réflexion sur la politique et l'esthétique, la littérature et le cinéma, Jacques Rancière élabore une pensée de la démocratie radicale.
Biographie Jacques Rancière naît le à Alger. Après une petite enfance passée en Algérie et à Marseille, Jacques Rancière grandit et étudie à Paris.
Engagement politique et premiers travaux
Élève du philosophe Louis Althusser à l’École normale supérieure d'Ulm, il adhère à l'Union des étudiants communistes. Il participe, en 1965, à l'ouvrage Lire le Capital avec Étienne Balibar, Roger Establet et Pierre Macherey. Très marqué par le mouvement de Mai 68, même s’il n’y prend pas de part directe, il fait son entrée en 1969 aux côtés de Michel Foucault et d'Alain Badiou au département de philosophie de la nouvelle université de Vincennes. En même temps, il milite au sein du mouvement maoïste de la Gauche prolétarienne. Au moment du reflux de l’activité militante post-soixante-huitarde, il se lance dans une recherche dans les archives de l’histoire et de la pensée ouvrières en France au . Cette recherche lui fait s'intéresser au mouvement d’émancipation ouvrière. Il s’attache à mettre en évidence ce mouvement d'émancipation dans sa thèse d’État [thèse publiée en 1981 sous le titre La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier]. Ce titre indique ce qui est pour Rancière le cœur de l’émancipation ouvrière : la rupture du temps répétitif qui enferme l’ouvrier dans le cycle sans fin du travail et du repos. Cette publication est complétée par une anthologie des textes du menuisier saint-simonien Gabriel Gauny (Le Philosophe plébéien, 1985).
Il prend progressivement ses distances avec le marxisme althussérien qu’il dénonce en 1974 dans La leçon d’Althusser comme une philosophie de l'ordre universitaire et de l'ordre social. Dans le même mouvement, il fonde en 1975 avec Geneviève Fraisse et Jean Borreil un Centre de recherches sur les Idéologies de la révolte. La revue de ce centre, Les Révoltes logiques, utilise ce titre emprunté à Rimbaud pour remettre en cause la traditionnelle opposition entre révolte spontanée et révolution organisée et repenser à partir d’un travail de recherche historique la logique des mouvements ouvriers, féministes ou autres.
Ce travail l’amène à une réflexion sur l’égalité intellectuelle qui prend dans les années 1980 une double forme, critique et affirmative. D’un côté, Le Philosophe et ses pauvres (1983), il étudie les idées et textes de Platon, Marx, Sartre et Bourdieu sur la relation entre pensée et hiérarchie sociale, entre position du philosophe et assignation de place à ses pauvres, entre conception philosophique de l'émancipation et interdiction de la parole.
De l’autre côté, il exhume dans Le Maître ignorant (1987) la théorie de l’émancipation intellectuelle formulée dans les années 1820 par Joseph Jacotot. Celle-ci montre que la méthode explicative qui veut faire avancer les enfants et le peuple vers une égalité à venir reproduit en fait indéfiniment la situation d’inégalité. Il invite à un renversement radical de la vision pédagogique du monde, l’égalité n’est pas un but mais un point de départ, une présupposition qu’on s’efforce de vérifier selon ce principe : tous les humains ont une même intelligence. Jacques Rancière est à l'origine de l'ouverture de la réflexion aux discours des exclus du discours.
Enseignant et philosophe
Devenu professeur à l'université de Paris-VIII à partir de 1969 (à Vincennes puis à Saint-Denis) jusqu'à sa retraite comme professeur émérite en 2000, il enseigne aussi à l'European Graduate School de Saas-Fee (Suisse)..
Il publie six livres dans la collection « La Librairie du » aux Éditions du Seuil, de Courts voyages au pays du peuple (1990) aux Voyages de l'art (2023). et seize ouvrages aux éditions La Fabrique.
Recherches et travaux Émancipation intellectuelle C’est cette pensée de l’égalité qui le guide lorsque, à la fin des années 1980 il est amené par les circonstances à une réflexion plus directe sur la politique au moment où s’effondre le bloc soviétique.
vignette|redresse|alt=Photographie d'un microphone sur un banc de l'Assemblée nationale française|Photographie d'un micro sur un banc de l'Assemblée nationale française, au Palais Bourbon (Paris).
Dans La Mésentente (1995) il soutient que « c'est la Mésentente et non pas le consensus qui constitue la démocratie ».
Cette complicité de l’ordre consensuel et des haines et violences nouvelles, il la ponctue à travers une série d’interventions qui suivent les progrès d’un « racisme d’en-haut » appuyé par une part croissante de l’opinion intellectuelle et au fil des Chroniques des temps consensuels qu’il rédige entre 1995 et 2004 pour un grand quotidien brésilien, Folha de S.Paulo. En 2005, il écrit La Haine de la démocratie, ouvrage dans lequel il reprend en l’inscrivant dans l’actualité sa théorie de la nature fondamentalement esthétique de la politique qu’il avait développée dans La MésententeNicolas Duvoux, La haine de la démocratie de Jacques Rancière, Le Philosophoire, 2006/1, , Pages 129 à 134.
Il poursuit en même temps la réflexion sur le pouvoir des mots et les politiques de l’écriture suscitée par son travail sur l’émancipation. Cette réflexion a pour point de départ le passage du Phèdre où Platon dénonce le danger de la lettre écrite qui s’en va parler à n’importe qui. Dans Les mots de l’histoire, sous l'apparence d'un essai sur les manières dont on écrit l'histoire, il aborde la façon dont un discours se revendique comme une science.
vignette|redresse|alt=Photographie du poète français Stéphane Mallarmé|Photographie (épreuve sur papier albuminé) de Stéphane Mallarmé, prise par le photographe Dornac le 22 avril 1893.
Il poursuit ce travail en une réflexion sur la littérature en montrant le rôle joué depuis les romans antiques jusqu’aux récits d’autodidactes du et au Curé de village de Balzac par une fable exemplaire : celle du texte trouvé par hasard qui change la destinée de ceux qui le rencontrent et l’ordre même des places dans la société. Dans La chair des mots et La parole muette, il étudie la posture contradictoire de la littérature : d’un côté, celle-ci appartient au régime « démocratique » de la parole circulant sans maître, qui la lie aux formes d’appropriation sauvages par lesquelles n’importe qui peut entrer dans le royaume des mots. De l’autre, elle s’en sépare en lui opposant, de Balzac à Marcel Proust et aux surréalistes, une parole plus essentielle, une écriture muette, utilisant la puissance des mots pour se distinguer du bavardage du monde.
Cette recherche le conduit à une critique de l’idéologie moderniste héritée de Valéry et développée par le structuralisme des années 1960. Celle-ci voit la modernité littéraire comme une affirmation d’autonomie, opposée à la tradition narrative représentative, incarnée par le roman réaliste du . Jacques Rancière renverse l’argument : c’est le moment réaliste qui constitue la vraie rupture moderne en détruisant les interdits, les hiérarchies et les convenances de l’ordre représentatif des Belles-lettres. Et dans son Mallarmé. La politique de la sirène, il contredit la tradition qui fait de ce poète le pionnier d’une littérature seulement occupée d’elle-même et inventant pour cela une langue pure, séparée des mots de la tribu. Il montre à l’inverse la préoccupation de Stéphane Mallarmé pour une poésie accompagnant les fêtes d’un peuple à venir, son intérêt pour les spectacles populaires et son effort pour introduire dans le langage poétique des formes empruntées à la musique, à la danse ou à la pantomime.
Art et politique : le partage du sensible vignette|redresse|alt=Photographie d'une œuvre d'art de l'artiste belge Marcel Broodthaers|Photographie d'une œuvre de Marcel Broodthaers intitulée Le Corbeau et le renard (1968), conservée au musée Beaubourg (Paris).
À partir de la seconde moitié des années 1990, les contributions de Rancière portent plutôt sur l'esthétique et la théorie de la littérature. Ces livres sur la littérature sont la pointe avancée d’un travail sur l’esthétique. Certains critiques ont voulu y déceler un . Mais cette recherche poursuit le travail qui, de La Nuit des prolétaires aux Mots de l’histoire, a mis en relief la composante esthétique des mouvements d’émancipation et ramené l’esthétique des hauteurs supposées de l’art pur et de la distinction vers la réalité partagée des formes et des transformations de l’expérience sensible. Ce déplacement est systématisé en 2000 dans Le Partage du sensible. Ce partage est défini comme « ce système d’évidences sensibles qui donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les parts et les places respectives ». Rancière invite ainsi à sortir des débats traditionnels sur l’autonomie de l’art ou son asservissement politique : « Les arts ne prêtent jamais aux entreprises de la domination ou de l’émancipation que ce qu’ils peuvent leur prêter, soit, tout simplement, ce qu’ils ont de commun avec elles : des positions et des mouvements des corps, des fonctions de la parole, des répartitions du visible et de l’invisible. »
Sur cette base, Jacques Rancière critique également la théorie de l’art moderne comme art autonome, concentré sur sa seule matérialité, et les pratiques de l’art critique, qui prétendent révéler un ordre caché des choses et susciter ainsi une conscience et une énergie politiques. Il leur oppose un jeu plus complexe de relations à distance, de résonances mais aussi d’écarts entre les formes de la pratique politique et celles des pratiques artistiques. Il le fait à travers diverses conférences et interventions dans des lieux d’art réunies dans Le Destin des images (2003) Malaise dans l’esthétique et Le Spectateur émancipé. Ce dernier recueil, publié en 2008 reprend des conférences données dans des universités, des centres d’art et musées entre 2004 et 2008.
En parallèle, il écrit régulièrement sur l’art moderne et populaire par excellence, le cinéma, à travers ses chroniques des Cahiers du cinéma, ses articles de Trafic et la publication des recueils de La fable cinématographique et des Écarts du cinéma (2011). Il contribue aussi à des catalogues d’expositions collectives (Face à l’histoire, Rouge) ou individuelles (Marcel Broodthaers, James Coleman, Alfredo Jaar, Raymond Depardon, Esther Shalev-Gerz, Éric Rondepierre…).
Régimes de l’art et scènes du régime esthétique Ces interventions dans l’actualité des arts et des débats artistiques, reposent sur un travail à plus long terme sur la notion qu’il propose de substituer à la notion équivoque de modernité, celle de « régime esthétique de l’art ». Rancière montre en effet que la tradition occidentale de l’histoire de l'art recouvre l’existence de trois régimes d’identification bien différents qui permettent ou interdisent à des objets ou performances d’appartenir à une forme d’expérience nommée art.
vignette|alt=Photographie du tournage du film L'Homme à la caméra de Dziga Vertov|Photographie de l'équipe technique de Dziga Vertov lors du tournage de son film L'Homme à la caméra (1929).