La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c'est la discrimination de l'ami et de l'ennemi.Carl Schmitt, né le et mort le à Plettenberg, est un juriste (constitutionnaliste, théoricien et professeur de droit) et philosophe allemand, de confession catholique. Il s'engage dans le parti nazi dès 1933 puis en est écarté en 1936.
Il est considéré par certains auteurs comme le juriste officiel du Reich allemand de cette périodeJan-Werner Müller, Carl Schmitt : un esprit dangereux, Armand Collin, 2007, du fait des rapprochements que l'on peut faire entre sa doctrine juridique du décisionnisme et l'évolution institutionnelle de l'Allemagne sous le régime nazi.
Ses principales œuvres sont : Théologie politique (1922), La notion du politique (1932), Théorie de la Constitution (1928), Le Léviathan dans la doctrine de l’État de Thomas Hobbes (1938), Terre et Mer (1942), Le Nomos de la Terre (1950), Théorie du partisan (1963).
Auteur d'une réflexion sur la nature de l'État et des Constitutions, il considère, dans la filiation de la pensée de Jean Bodin, que la souveraineté étatique est absolue ou n'est pas. L'autonomie étatique, selon Schmitt, repose sur la possibilité de l'État de s'autoconserver, en dehors même de la norme juridique, par une action qui prouvera cette souveraineté, c'est le décisionnisme.
Les controverses liées à sa pensée sont étroitement liées à sa vision absolutiste de la puissance étatique et à son antilibéralisme, contrebalancés par ses engagements envers le national-libéralisme, voire le libéral-conservatismeSchmitt se rapproche du libéralisme : « son conservatisme perd son orientation révolutionnaire et tente de s'adapter au contenu libéral de la Constitution de Weimar » (). Schmitt passerait ainsi du « conservatisme révolutionnaire » au « conservatisme libéral » et ses références seraient alors moins de Maistre, Burke ou Donoso Cortés que Constant, Guizot ou Tocqueville () ; cf. notamment Renato Cristi, Le Libéralisme conservateur, Trois essais sur Schmitt, Hayek et Hegel, Kimé, 1993..
Repères biographiques Enfance et jeunesse Carl Schmitt est né le à Plettenberg (province de Westphalie), ville située dans le Sauerland, à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Bonn. Il est issu de la toute petite bourgeoisie sarroise. Il est le deuxième de cinq enfants. Son père, très catholique, était employé d’une caisse d’assurance maladie. La famille est catholique (trois de ses oncles sont prêtres) dans un milieu protestant (la Westphalie a été rattachée à la Prusse en 1815).
Le père est membre du Zentrum, une organisation catholique minoritaire qui s'opposa à Bismarck lors du Kulturkampf. Prussien par ses origines religieuses et provinciales, Carl Schmitt est donc doublement minoritaire. Dès sa jeunesse, il voit le catholicisme subir une triple pression : confessionnelle (de la part du protestantisme), antireligieuse (de la part des idéologies libérales et socialistes) et antiromaine (de la part du pangermanisme).
Il effectue sa scolarité d’abord à l’internat puis au Lycée d’Attendorn. Après son Abitur, son père désire qu'il entre au séminaire alors qu'il souhaite étudier la philologie. Suivant les conseils pressants d’un oncle, il commence des études de droit, fait assez rare pour un enfant de milieu modeste. Il débute au semestre d’été 1907 à l'université de Berlin. Dans cette ville cosmopolite, le jeune homme provincial d’origine modeste fréquente un milieu envers lequel il éprouve une vive répulsion. Après deux semestres à Berlin, il déménage à Munich dans le courant de l’année 1908 et n’y fait qu’un seul semestre avant de partir pour Strasbourg où, en 1910, il reçoit son doctorat des mains de Fritz van Calker après une thèse de droit pénal sur La punition et la culpabilité. Il est habilité en 1915 après sa soutenance de thèse d'habilitation, Der Wert des Staates und die Bedeutung des Einzelnen (l'importance de l'État et la signification de l'individu).
La même année, après avoir obtenu un sursis à son incorporation en qualité d'étudiant, il s’engage comme volontaire dans le premier régiment d’infanterie bavaroise. Blessé aux vertèbres lors de l'instruction, il est déclaré inapte au combat et transféré à l'État-Major militaire de Munich, du fait de sa formation universitaire. Il épouse cette même année Pawla Dorotic, une prétendue comtesse serbe qui se révèle plus tard être une escroc. En 1916, il est nommé sous-officier à l'administration de l'état de siège. Son mariage est annulé en 1924 par le tribunal de Bonn.
Bien que son premier mariage ne soit pas encore annulé par l’Église, il épouse un an plus tard l’une de ses anciennes étudiantes, Duska Todorovic, également Serbe. De ce fait, en tant que catholique, il est exclu de la communion jusqu’à la mort de son épouse en 1950. De ce second mariage naît son seul enfant, une fille prénommée Anima (1931-1983).
En 1918, il est officier d'intendance et reçoit la croix de fer de deuxième classe, une distinction moyenne pour un officier de l'arrière. Il dirige ensuite le bureau VI du Ministère bavarois de la Guerre, bureau chargé particulièrement de la surveillance de la presse de gauche et de la censure.
Après des débuts de professorat à la Handelhochschule de Munich, il enchaîne successivement Greifswald (1921), Bonn (1921), Berlin (1928), Cologne (1933) et à nouveau Berlin à l’université Friedrich-Wilhelm où il enseigne de 1933 à 1945.
Vie de bohème, art, premières publications Il montre très tôt un talent artistique et entreprend quelques tentatives littéraires qu’il rassemblera sous le titre Die große Schlacht um Mitternacht (Le grand combat de minuit). Il rédige un mémoire sur le poète bien connu à l’époque Theodor Däubler. Il est considéré à l’époque comme faisant partie de la « Bohème souabe ». Parallèlement, il fréquente, à Munich comme à Strasbourg, les milieux artistiques d'avant-garde. Il est passionné par Gottfried Benn et l'expressionnisme. Il sera toute sa vie un collectionneur d'art.
Il décrira plus tard ses travaux littéraires comme étant « Dada avant la lettre ». Il se lie d’amitié avec l’un des pères fondateurs du dadaïsme : Hugo Ball, tout comme avec le poète et éditeur Franz Blei ainsi que Robert Musil et Franz Kafka. Juriste esthétisant, il est aussi écrivain politisant et entretient des contacts étroits avec les écrivains lyriques de l’époque, par exemple le poète du catholicisme politique , oublié aujourd’hui. Avec Hugo Ball il fréquente Hermann Hesse, relation qu’il ne poursuivra pas. Ultérieurement, il se liera avec Ernst Jünger – dont il parrainera le second filsJulien Hervier, Ernst Jünger. Dans les tempêtes du siècle, Fayard, 2014, . – ainsi qu’avec le peintre et écrivain .
Peu après son écrit d’habilitation, il publie successivement Romantisme Politique (1919), puis La Dictature (1921). Ses travaux acquièrent vite du succès grâce à la puissance de sa langue et à ses formulations brillantes. Son style nouveau dépasse largement les cercles spécialisés dans le droit, tant il passe pour spectaculaire. Au lieu d’écrire comme un simple juriste, ses textes sont mis en scène de façon à la fois poétique et dramatique, agrémentés d’images mythiques. Ses écrits sont le plus souvent de petites brochures, qui exigent des explications du fait de leurs traits acérés. Schmitt était convaincu que « souvent le destin d’une publication se joue dès la première phrase ». Beaucoup de ses phrases d’ouverture, comme « il y a un affect antiromain », « le concept d’État provient du concept de politique » ou encore « Est souverain celui qui décide de la situation d’exception », vont vite acquérir une grande notoriété.
La publication progressive des volumineuses archives de Carl Schmitt témoigne de la multiplicité des réactions qu'il a déclenchées dans les milieux les plus divers.
À Bonn, il entretient des contacts avec les jeunes catholiques et montre un intérêt croissant pour les thèmes de droit canon. Ceci l’amène en 1924 à entrer en relation avec le théologien évangélique et plus tard converti, Erik Peterson, avec lequel il reste en contact étroit jusqu’en 1933. Il rédige ses réflexions sur le droit canon dans des écrits comme Théologie Politique (1922) ou Catholicisme romain et forme politique (1923 seconde édition avec imprimatur). Schmitt se lie également avec des théologiens catholiques et surtout avec (1886-1936) dont il fait la connaissance au milieu des années 1920, alors que ce dernier était Privatdozent à l’université de Bonn, et avec qui il reste en contact jusqu’à sa mort en 1936.
Publications politiques et conseil sous la république de Weimar Résumé Carl Schmitt est le juriste de la république de Weimar. De 1920 à 1932, son travail consiste en une réflexion sur le régime présidentiel et les modalités constitutionnelles autour desquelles Weimar vit son développement. Schmitt travaille spécialement sur l'article 48 de la Constitution de Weimar. Il est nommé professeur de Droit, à partir de 1921, dans diverses villes, dont Bonn et Berlin. Schmitt apparaît alors comme le champion de la démocratie plébiscitaire et le penseur de la « dictature politique légitime ». Sous cette locution, Schmitt pense à la situation politique d'exception (dans laquelle se trouve enlisée la république de Weimar) qui, pour survivre, a besoin d'un homme fort à la tête d'un État fort.
L'antilibéralisme de Schmitt apparaît dans sa pensée de l'homme providentiel, soutenu par un État homogène, qui sait prendre des « décisions » approuvées directement par le peuple uni dans une nation. Il n'apprécie pas la bourgeoisie, la « classe discutante ». En tant que penseur catholique il ne voit pas d'un bon œil l'aristotélisme des régimes libéraux, fussent-ils d'inspiration thomiste. Les opinions et les actions politiques inspirées par le juste milieu lui inspirent du mépris. Il fait du rapport « ami-ennemi » la clef de voûte de la théorie politique, ce qui pose problème pour déterminer l'ennemi parmi les citoyens (et pas seulement à l'extérieur de la nation). Cela le conduit à développer une philosophie de la décision d'urgence, de la guerre et du combat, où les notions de mal et d'Antéchrist sont présentes.
En situation d'urgence économique et sociale, c'est l'état exceptionnel de la dictature présidentielle qui gouverne par décrets-lois, qui doit s'élever au-dessus de toute alternative fondamentale. Cette situation, Schmitt la voit se réaliser de 1930 à 1932.
Développement En 1924 paraît son premier écrit explicitement politique sous le titre État historique et spirituel du parlementarisme aujourd’hui (Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus). En 1928, il publie son travail scientifique le plus significatif, Théorie de la Constitution (Verfassungslehre), dans lequel il entreprend une analyse juridique systématique de la Constitution de Weimar et fonde ainsi à côté de la classique théorie de l’État, une nouvelle discipline à part entière du droit public : la théorie de la Constitution.
La même année, et bien que cela constitue un recul dans son statut de professeur, il accepte un poste à l’École supérieure de commerce de Berlin. Dans ce Berlin politique, il noue des contacts jusque dans les cercles gouvernementaux, où il développe sa théorie du noyau intouchable de la Constitution, contraire à l’opinion dominante. vignette|Alexander Rüstow, 1960. Avec le précurseur de l'ordolibéralisme et de l'économie sociale de marché, Schmitt défend dans les années 1930 une économie libre dans un État fort.