thumb|Laurent Fabius, Premier ministre au moment des faits, acquitté lors du procès de 1999. L'affaire du sang contaminé est un scandale sanitaire, politique et financier ayant touché plusieurs pays dans les années 1980 et 1990 à la suite d'infections par transfusion sanguine. Elle touche plus particulièrement la France par l'ampleur du scandale et des révélations qui sont faites sur le comportement des décideurs médicaux, administratifs et politiques. En raison de prises de mesures de sécurité inexistantes ou inefficaces, de retard dans la prise de décisions préventives de protection et/ou curatives, de défaillances médicales, industrielles et administratives, de nombreux hémophiles et patients hospitalisés ont été contaminés par le VIH ou l'hépatite C à la suite d'une transfusion sanguine.

L'épidémie de sida est identifiée au début des années 1980, mais de longues recherches sont nécessaires avant que l'on ne découvre le VIH et l'on identifie ses modes de transmission, notamment par le sang. L'affaire du sang contaminé est révélée dans plusieurs médias grâce à un journalisme d'enquête particulièrement tenace et à la protection des sources des journalistes, ce qui a permis d'éviter que les personnes ayant révélé l'affaire ne soient inquiétées, mais le délai qui s'est écoulé avant l'adoption de mesures de prévention adéquates a provoqué la contamination, souvent fatale, de plusieurs centaines de personnes..

L'affaire est considérée comme la première crise sanitaire grave et profonde de l'histoire française moderne, par le nombre de victimes, sa durée (1983-2003) et l'intensité de la crise institutionnelle qu'elle engendre au sein de la société civile, politique et médicale.

Hémophilie L'hémophilie est une maladie hématologique génétique à transmission liée au chromosome X. La mère, porteuse saine, la transmet à son enfant (plus souvent le fils que la fille) en raison de la présence du gène défaillant sur l'un des chromosomes X. Si pour la femme, la défaillance de l'un de ses chromosomes sexuels est souvent suppléée par le second, en revanche pour l'homme, qui n'a qu'un chromosome X, il ne peut pallier le gène en raison de l'absence de celui-ci sur son chromosome Y. C'est la raison pour laquelle la femme est souvent « porteuse » de la maladie et rarement malade (il faudrait donc que le père et la mère soient porteurs et transmettent le chromosome X atteint, chacun). Sa proportion est de 1 pour .

La maladie se manifeste par un déficit en facteur de coagulation qui provoque, en cas de chocs, soit des hémarthroses extrêmement handicapantes en cas d'épanchement dans une articulation, soit des hémorragies essentiellement internes. À terme, la maladie sans aucun traitement entraîne des séquelles orthopédiques invalidantes pour le patient. En fonction du génome du patient, la maladie est considérée comme mineure, modérée ou sévère.

Les patients vont bénéficier au fur et à mesure des progrès de la médecine au cours des années 1950 avec la mise au point, en 1955, du cryoprécipité congelé du docteur français Émile Remigy de Nancy permettant de concentrer les protéines facteur VIII nécessaires pour traiter l'hémophilie sévère de type A par injection et conservées au froid. Ces produits sont créés à partir de petits pools de donneurs de 8 à 10 personnes en moyenne, les concentrés mélangeant jusqu'à 500 donneurs différents.

Pour la forme de type B, le facteur IX est nécessaire. Un concentré chimiquement obtenu, la prothrombine, proconvertine, facteur Stuart de l'hémophilie B (ou PPSB) est créée par le professeur Jean-Pierre Soulier, directeur du CNTS de 1954 à 1984 afin de l'injecter en cas de choc.

L'ensemble de ces technologies marque un tournant pour les hémophiles, leur permettant de retrouver une vie sociale au prix d'une surveillance certes constante mais protectrice.

Les patients hémophiles sont au nombre de en France au début des années 1980. La moitié est atteinte d'une forme sévère de la pathologie nécessitant un recours fréquent aux produits dérivés du sang.

Contexte historique de la transfusion sanguine avant la crise 1921 : naissance de la transfusion sanguine française Le système transfusionnel français est créé historiquement en 1921 par le professeur pionnier Arnault Tzanck qui fonde le premier centre de transfusion sanguine à l'hôpital Saint-Antoine. Son initiative est ensuite reprise dans de nombreuses villes, où le don du sang est rémunéré auprès des donneurs.

Bénéficiant des apports de la technologie développée par l'armée américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale, le Centre national de la transfusion sanguine est fondé en 1949 par la caisse générale de la Sécurité sociale.

1952 : obtention d'un cadre législatif Le système est régi par la loi du et permet d'offrir un cadre juridique aux centres de transfusion. Elle donne également les principes du fonctionnement du système français : bénévole, anonyme et absence de profit, issus des principes et des idéaux de non exploitation de la Résistance française. Elle précise notamment : ..

Cette loi fixe les principes de l'organisation de la transfusion sanguine dont la responsabilité est attribuée aux médecins, le législateur prônant le principe de la primauté des considérations médicales sur toute autre considération.

Le code déontologique de la transfusion sanguine est de .

1980 : état de la structure de la transfusion sanguine À l'aube de l'apparition du virus du Sida, le système s'articule autour de cinq composantes distinctes et en principe, complémentaires et interconnectées :

Le Centre national de la transfusion sanguine (ou CNTS) joue le rôle de conseiller auprès des pouvoirs publics, de responsable des recherches et d'enseignement et également de coordinateur de la transfusion sanguine à l'échelle du territoire.

Les centres de transfusion sanguine (CTS), au nombre , sont des établissements de droit privé, chacun dirigé par un directeur nommé par le ministère de la Santé et remplissant une mission d'intérêt général : collecte, conservation et distribution des produits sanguins. Parmi les CTS, les sept plus importants sont ceux de Paris, Strasbourg, Bordeaux, Lyon, Lille, Montpellier et Nancy.

Le ministère de la Santé dont deux organismes internes assurent des missions spécifiques : Le Laboratoire national de la santé (LNS) qui vérifie la qualité des produits sanguins. La direction générale de la Santé (DGS) qui délivre les agréments des CTS et détermine les volumes et les conditions de prélèvements, les normes de préparation, le montant des prix de cession.

Sur le plan politique, le Comité consultatif de la transfusion sanguine, composé d'acteurs de la transfusion sanguine, conseille le ministère de la Santé.

Dans la société civile, les hémophiles sont regroupés depuis 1954 dans l'Association française des hémophiles (AFH). Les donneurs ont créé la Fédération française des donneurs bénévoles (FFDSB).

Chronologie de l'affaire en France

1981 : découverte de la maladie Les premiers cas de sida ont été décrits en 1981La publication le 5 juin 1981 par les de Los Angeles (auteurs : Gottlieb ) d'un article intitulé « Pneumocystic pneumonia » MMWR Morb Mortal Wkly Rep. 1981, , est aussi donnée comme le début officiel de l'épidémie..

Le , le Center for Diseases Control (ou CDC), basé à Atlanta en Géorgie aux États-Unis, organisme qui veille et informe sur la progression de toute maladie à l'échelle du globe, informe dans son bulletin hebdomadaire, le Morbidity and Mortality Weekly Report (MMWR), de l'apparition d'une pneumonie Pneumocytis carinii, peu agressive chez l'homme en temps normal, sauf en cas de déficience du système immunitaire. En parallèle, des médecins américains de New York relayent des cas de décès chez plusieurs de leurs patients homosexuels dus à un type de cancer de la peau appelé sarcome de Kaposi, touchant normalement de manière bénigne les personnes âgées en général. En parallèle, la revue américaine New England Journal of Medicine publie plusieurs articles sur l'existence d'un syndrome d'affaiblissement des défenses de l'organisme avec notamment la chute du taux de lymphocytes T4.

La même année, le chercheur américain Robert Gallo et son équipe font la découverte des rétrovirus humains baptisés HTLV1 et HTVL2 qui parasitent les cellules du système immunitaire.

1982 : progression et extension Le , à Washington, les responsables des Centers for Disease Control d'Atlanta informent les communautés américaines de la transfusion sanguine et des hémophiles des risques liés à la transfusion et l'utilisation des concentrés de .

Baptisé par le grand public « maladie des gays américains », sa contamination, surveillée par le CDC d'Atlanta, touche désormais plusieurs zones géographiques comme Haïti, qui est un lieu de tourisme sexuel, et plusieurs types de populations comme les toxicomanes à l'héroïne, mais également les hémophiles. L'hypothèse d'une transmission par les relations sexuelles mais aussi d'un risque transfusionnel est alors évoquée mais non encore prouvée, l'agent infectieux n'étant pas encore isolé de manière formelle. La maladie provoquant une baisse des défenses immunitaires du corps humain est baptisée AIDS ou syndrome d'immunodéficience acquise (SIDA).

Les virologues Robert Gallo et Myron Essex dirigent leurs recherches vers l'hypothèse des rétrovirus humains HTLV découverts précédemment, sur l'origine de la maladie.

En France, en parallèle, l'équipe du docteur Montagnier, à l'Institut Pasteur, qui avait le premier isolé le virus, met en place une équipe de recherche du vecteur de la maladie.

Le nombre de cas recensés alors est d'une trentaine en France et de 750 dont 8 décédés aux États-Unis avec une progression de trois à quatre personnes nouvellement infectées par jour.

1983 : premières alertes et mesures Le , dans un article paru dans la revue médicale New England Journal of Medicine, Jane Desforges avertit que les affaiblissements immunitaires sont plus nombreux chez les hémophiles recourant à des concentrés, issus du mélange de plusieurs milliers de donneurs que des cryoprécipités où le nombre de donneurs est plus restreint et contrôlé.

En , le professeur Luc Montagnier, avec les professeurs Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann, identifie le virus responsable de l'infection à la suite du prélèvement d'un ganglion infectieux sur un malade atteint des symptômes.

La première publication semblant identifier un virus candidat comme responsable du SIDA date de , sans qu'il soit établi qu'un tel virus est la cause de la maladieCf. La découverte du virus du sida en 1983, sur le site web de l'Institut Pasteur.. Le virus se nommait à l'époque LAV, pour lymphadenopathy associated virus (virus associé à la lymphadénopathie, stade pré-sida de la maladie). On pense encore qu'à l'instar des hépatites, certaines personnes peuvent être porteurs sains, et que seulement 5 % des personnes contaminées risquent de développer la maladie. La traçabilité des lots de produits sanguins n'était pas encore une pratique courante, l'Agence française du sang sera créée par la loi du .

Le , la technique de chauffage de la firme américaine Travenol-Hyland, qui soupçonne une transmission par voie sanguine, est validée. Elle consiste à chauffer à haute température les produits sanguins avant leur mise à disposition. Cette technique se base sur l'hypothèse d'inactivation de virus contenus dans le sang lorsqu'ils sont exposés à une température élevée.

Le , la revue Morbidity & Mortality Weekly Report du CDC d'Atlanta confirme que le virus est transmissible par voie sanguine. En , le gouvernement fédéral américain recommande aux organismes collecteurs de sang d'écarter les sujets potentiellement à risques.