thumb|upright=0.8|Antoine-Denis Chaudet, Œdipe enfant rappelé à la vie par le berger Phorbas qui l'a détaché de l'arbre, 1801.

Le complexe d'Œdipe (prononcé ) ( en allemand), parfois contracté dans l'expression « l'Œdipe », est une notion centrale de la psychanalyse qui concerne la relation parents-enfants. Il est à mettre en regard dans le champ de la psychologie avec la théorie de l'attachement qui étudie aussi les liens parents-enfants, sans faire référence à cette notion psychanalytique. Introduite par Sigmund Freud dès sa première topique, elle est définie comme le désir d'entretenir un rapport amoureux et voluptueux avec le parent du sexe opposé (inceste) et celui d'éliminer le parent du même sexe (parricide ou matricide), considéré comme rival. Ainsi, un petit garçon qui serait amoureux de sa mère et désirerait tuer son père correspond à l'hypothèse du complexe d'Œdipe.

La légende d'Œdipe qui a inspiré le drame de Sophocle, Œdipe roi, est selon Freud le plus à même de mettre en images le désir universel et inconscient que tout enfant ressentirait. Pour Roger Perron, il désigne .

La théorie psychanalytique identifie trois étapes fondamentales de développement psychoaffectif : le stade oral, le stade anal et le stade phallique lors duquel survient chez le garçon, comme chez la fille mais d'une toute autre manière, le complexe d'Œdipe. C'est de 3 à 5 ans environ que le désir libidinal ferait naitre la phase œdipienne. Le complexe connaîtrait ensuite un déclin puis serait refoulé, disparaissant ainsi de la mémoire consciente. Le refoulement ne serait pas toujours complet chez les filles. Le complexe d'Œdipe, devenu le pivot de la théorie pulsionnelle et métapsychologique de Freud, est considéré comme la notion-clé de la psychanalyse et de ses courants dérivés. L'histoire du complexe d'Œdipe est en effet associée à la théorie freudienne ainsi qu'à l'histoire de la psychanalyse dans son ensemble.

Il n'existe aucune preuve empirique en faveur de l'existence de l'Œdipe. Les recherches en anthropologie (Effet Westermarck ou critique de Claude Lévi-Strauss dans La Potière jalouse) et en psychologie cognitive tendent à l'infirmer. De plus, cette notion est historiquement mobilisée pour culpabiliser et faire taire les victimes d'inceste. Sur ce dernier point en particulier, les cas d'enfants victimes de crimes sexuels dans le milieu familial obligent à dans la théorie et la clinique psychanalytiques.

Genèse de la notion chez Sigmund Freud

L'élaboration initiale de l'Œdipe thumb|upright=1.2|Gustave Moreau, Œdipe et le Sphinx, 1864.

Sigmund Freud commence à élaborer sa théorie du « complexe d'Œdipe » au cours de son auto-analyse.Sur ce sujet de l'auto-analyse de Freud comme moyen de découverte du complexe, lire : Didier Anzieu, L'Auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, PUF, Coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1988, et en particulier le chapitre 3 « La découverte du complexe d'Œdipe », . en le rapprochant de l'histoire du personnage de la mythologie grecque Œdipe, telle qu'elle est narrée par le dramaturge Sophocle dans sa tragédie Œdipe roi. La lettre à Wilhelm Fliess est en effet le seul document qui permette de dater le début de la conceptualisation du complexe, en 1897Lettre à Wilhelm Fliess du 15 octobre 1897 in Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, PUF, Coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 2006, , ... Le neurologue viennois explique ainsi : . Il relie ce au et reprend le thème dans L'Interprétation du rêve Jean-Michel Quinodoz, « Chapitre VII. Le complexe d’Œdipe et l’inconscient », dans : Jean-Michel Quinodoz, Sigmund Freud, Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2015, . . C'est seulement en que apparaît .

En 1900, Freud rend donc publique son hypothèse dans L'Interprétation du rêve (1899, date éditoriale 1900)Dominique Giovannangeli, Métamorphoses d'Œdipe : un conflit d'interprétations, De Boeck Université, 2001, , .: il évoque alors la Freud, L'interprétation du rêve, OCF.P, IV, PUF/Quadrige, 2010, .. Il considère le rêve comme enraciné dans les désirs infantiles : explique Henri F. Ellenberger. Selon ce dernier, Freud pense que .. Freud explique aussi que le cas des névrosés permettrait d'observer des désirs affectueux ou hostiles pour les parents. Dès ce texte, il se réfère explicitement à la tragédie grecque. En 1911, il ajoute que le complexe de castration serait également profondément lié à l'Œdipe, et que, dans la tragédie de Sophocle, l'aveuglement d'Œdipe opère comme substitut de la castration..

D'après Roger Perron, la conception du complexe d'Œdipe aurait été en germe auparavant : Entrée « complexe d'Œdipe », par Roger Perron .. Et c'est à partir de 1906, après discussion sur l'emploi de ce mot, précise Roger Perron, que Freud utilisera fréquemment le terme de « complexe » pour Entrée « complexe », par Roger Perron, ..

Pour Freud, l'origine de l'Œdipe est étroitement liée à l', ce qui fonde également tout l'édifice théorique de la psychanalyse, .. Il constate dans un premier temps, , que . Ces rapports, note-t-il, . L'enfant prend donc ses parents comme des ..

Le mythe œdipienEn 1927, Freud voit également dans l'œuvre de Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov la représentation de la pulsion de mort semble pour Freud la mise en récit d'un complexe psychique universel, ., ce qui est contredit par les anthropologues. Dans la mythologie grecque, Œdipe est le fils de Laïos et de Jocaste, souverains de la ville de Thèbes. Un oracle prédit à Laïos que son fils le tuera et épousera sa mère. Effrayé, Laïos décide d'abandonner Œdipe dans la montagne. Un berger trouve l'enfant et le confie au roi de Corinthe, Polybos, qui l'élève comme son fils, sans lui révéler le secret de ses origines. C'est lui qui lui donne le nom d'Œdipe. Un nouvel oracle prédit à Œdipe qu'il sera le meurtrier de son père et épousera sa mère. Ignorant que Polybos n'est pas son père biologique, il quitte Corinthe pour que la prédiction ne puisse se réaliser. Pendant son voyage, il rencontre Laïos et ses serviteurs. Ils se querellent, pour une question de priorité de passage, et Œdipe tue Laïos, dont il ignore qu'il est son père, et qu'il prend pour le chef d'une bande de voleurs de grands chemins. Lorsqu'il arrive à Thèbes, but de son voyage, il est empêché d'entrer dans la ville par le Sphinx, un monstre qui tue et dévore les voyageurs incapables de résoudre l'énigme qu'il leur propose. Œdipe, rusé, parvient à trouver la solution et défait le monstre. Il devient dès lors un héros adulé par les habitants de la ville, qui finissent par le proclamer roi et lui donnent comme femme la veuve de Laïos, Jocaste, qui en réalité est sa mère. Freud voit dans ce mythe l'illustration idéale des désirs extrêmes infantiles : .. Il remarque en effet que ce complexe se retrouve également dans d'autres drames culturels ; il cite notamment le Hamlet de Shakespeare.

Carl-Gustav Jung a établi un rapprochement entre le complexe d'Œdipe et certains thèmes du Livre des morts tibétains« Si tu es pour renaître mâle, l'apparence du mâle surgissant, une forte colère à l'égard du père naîtra en toi, tandis qu'à la vue de la mère naîtront convoitise et désir concupiscent. Si tu es pour renaître femelle, l'apparence de ta propre mère émergeant, naîtront avec force jalousie et envie, tandis qu'à la vue du père naîtront avec désir concupiscent et affection. Du fait de ces conditions, tu emprunteras le chemin de la matrice, et là même où se rencontrent les gouttes essentielles blanche et rouge, ta conscience, éprouvant simultanément une expérience de joie, s'évanouira dans cet état agréable.» ().

En 1967, Jean Starobinski, dans la préface dHamlet et Œdipe d'Ernest Jones, argue que si Œdipe est le drame du dévoilement, la tragédie d'Hamlet est le drame du « refoulement ».

Histoires de cas et mise en place de la théorie de l'Œdipe

En 1905, Freud publie Trois essais sur la théorie sexuelle, ouvrage fondateur de la psychanalyse. Même si le complexe n'y apparaît pas explicitement., in Erich Fromm, Grandeur et limites de la pensée freudienne, Laffont, Paris, 1980, ., Freud définit tout d'abord la libido comme l'énergie sexuelle aux fondements de la dynamique psychique qui tend à se projeter sur un objet extérieur. En second lieu, il insiste sur les vicissitudes du choix de l'objet d'amour dont la source est pour lui le complexe d'Œdipe.. Il pose donc que la réalité de la sexualité infantile est induite par la mère, et que la tétée est le premier rapport sexuel. De cette sexualité archaïque dépend le complexe d'Œdipe, déterminant à son tour le tabou de l'inceste.. Freud continue de développer son système en expliquant que la libido donne naissance à des perversions sexuelles diverses lorsque le schéma originel œdipien subit des altérations. La libido s'exprimerait aussi au travers d'un symbolisme à signification sexuelle, notamment dans les rêves. L'analyse d'Ida Bauer (Dora) en 1905 est significativeSigmund Freud, Fragment d'une analyse d'hystérie : Dora, in Cinq psychanalyses, Presses Universitaires de France, 2001, Coll. « Bibliothèque de psychanalyse », ..

En 1909, un autre cas d'analyse, célèbre dans la littérature psychanalytique, amène Freud à considérer sa conception du complexe comme validée. Le cas dit du « petit Hans » — de son vrai nom Herbert Graf — suit en effet fidèlement le schéma dramatique œdipien. La phobie du cheval apparaît chez Herbert Graf quand il assiste à la chute d'un cheval et qu'il le voit à terre se débattre. Freud postule que l'inconscient du petit Hans associe son père au cheval, et malgré l'amour qu'il porte à son père, sa mort lui apporterait la jouissance d'être alors le seul prétendant à l'amour maternel. Cela va développer chez lui une névrose phobique, l'impossibilité de sortir dans la rue par crainte d'être mordu par un cheval. Freud « supervise » l'analyse menée indirectement par le père de l'enfant et permet ainsi au petit garçon de surmonter son complexe d'Œdipe.La plupart des cas pratiques, ainsi que les constatations théoriques, élaborés par Freud sont recueillies dans l'ouvrage Cinq psychanalyses (1909)..

Ce n'est cependant qu'en 1910, dans un texte intitulé Contribution à la psychologie de la vie amoureuse qu'apparaît le terme « complexe d'Œdipe», avancé par deux autres psychanalystes officiant à Zurich, Carl Gustav Jung et Franz Riklin. Le mot « complexe » ( en allemand), . est utilisé dès lors en psychanalyse pour désigner des fragments psychiques inconscients à forte charge affective. Freud l'emploie ainsi pour décrire ce qui est pour lui le principal complexe psychique humain, celui qui est constitué dans les premiers temps de vie, en fonction de ses parents : le « complexe nucléaire ». Sa pensée est ensuite développée la même année dans l'essai Un type particulier de choix d'objet chez l'homme, dans lequel il explique que les objets d'amour seraient autant de substituts de la mère. Le cas de la fille est légèrement différent : Freud considère qu'à la place de la peur de perdre son père, elle développe une frustration liée au manque du phallus.

En 1920, il ajoutera une note dans les Trois essais sur la théorie sexuelle :« On dit à juste titre que le complexe d’Œdipe est le complexe nucléaire des névroses et constitue l’élément essentiel de leur contenu. En lui culmine la sexualité infantile, laquelle influence de façon décisive la sexualité de l’adulte par ses effets ultérieurs. Chaque nouvel arrivant dans le monde humain est mis en devoir de venir à bout du complexe d’Œdipe ; celui qui n’y parvient pas est voué à la névrose. Le progrès du travail psychanalytique a souligné de façon toujours plus nette cette signification du complexe d’Œdipe ; la reconnaissance de son existence est devenue le schibboleth qui distingue les partisans de la psychanalyse de leurs adversaires Freud, 1905, Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987,. »

Développements du complexe