Marie Laurencin, née le à Paris 10 et morte le à Paris 7, est une artiste-peintre figurative française, mais aussi une graveuse et une illustratrice, étroitement associée à la naissance de l'art moderne et de l'École de Paris. Décoratrice de ballets néoclassiques ambitionnant, à l'instar de son admirateur Max Jacob, une transgression des genres artistiques, elle a été également une épistolière à la fantaisie déconcertante et a composé des poèmes en vers libres, indissociablesD. Marchesseau, Marie Laurencin 1883-1956, Tokyo, Éditions du Musée Marie Laurencin, 1986, ., dans le cours de son processus de création, de l'expression picturale des scènes fantasmatiques qu'elle représente.
Marie Laurencin a fait de son style, qualifié de « nymphisme », un dépassement tant du fauvisme que du cubisme. Aux côtés des grands artistes de l'époque, notamment Georges Braque, Pablo Picasso, André Derain et Henri Matisse, elle est l'une des pionnières du cubisme comme du dadaïsme. Son style très personnel, critiqué pour sa mièvrerie, répète dans des camaïeux pastels des motifs de princesses et de bêtes féeriques, de fleurs, et d'adolescentes androgynes à la pâleur irréelle.
Compagne pendant six années du poète Guillaume Apollinaire, Flap, comme la surnomme son premier amant Henri-Pierre Roché, épouse finalement, en 1914, le peintre allemand Otto de Waetjen, un pacifiste qui refuse de prendre les armes contre la France, ce qui lui vaut au déclenchement de la Première Guerre mondiale d'être déchue de sa nationalité, spoliée de tous ses biens et contrainte à l'exil, en Espagne. Divorcée, elle retrouve durant l'entre-deux-guerres sa position tout en continuant ses amours avec Nicole Groult, relation discrète mais non cachée qui aura duré une quarantaine d'années. Figure internationale, elle portraiture alors les personnages du Tout-Paris. Sous l'Occupation, elle continue cette vie mondaine et renoue avec ses amis allemands tout en aidant Max Jacob, son complice en ésotérisme, sans réussir toutefois à le faire libérer à temps du camp de Drancy. Elle y est internée à son tour à la Libération dans le cadre d'une procédure d'épuration, échappant de peu au sort des tondues, avant d'être exonérée de toute charge, et, au bout de neuf jours, recueillie par son amie Marguerite Donnadieu (alias Marguerite Duras).
Sa vie comme sa peinture ont suscité de nouveau l'intérêt depuis que le chanteur Joe Dassin l'a évoquée en 1975 dans son plus grand succès populaire, L'Été indien. Adulée au Japon, très peu exposée en France, il faut toutefois attendre 2011 pour qu'une biographie de Bertrand Meyer-Stabley explore sa part d'ombre et le printemps 2013 pour qu'une exposition parisienne la fasse redécouvrir au grand public.
Biographie Jeunesse montmartroise (1883-1904) vignette|Madame Vigée-Lebrun et sa fille, autoportrait par Madame Vigée-Lebrun (1789, Paris, musée du Louvre). Dès l'âge de quinze ans, Marie Laurencin s'ouvre à l'art et croque inlassablement, avec une prédilection pour ce tableau bien qu'elle le juge représentatif d'un art trop sentimentalM. Laurencin, Le Carnet des nuits, Genève, Pierre Caillier, 1956, .. Enfant naturel (1883-1900) Marie Mélanie Laurencin, née en 1883 dans le de ParisAu rue de Chabrol., est la fille « naturelle non reconnue » du député de l'Union républicaine Alfred Toulet (1839-1905) et de Pauline Mélanie Laurencin, brodeuse née dans le Cotentin et installée à Paris depuis 1879. Elle grandit dans le , au de la rue de Chabrol, puis, à partir de sa neuvième année, au du boulevard de la Chapelle. Son père rend régulièrement visite à Pauline (plus jeune que lui de ) et sa fille et assure les dépenses du ménage, mais Marie Laurencin reste dans l'ignorance de sa filiation.
Marie Laurencin suit une scolarité intermittente auprès de religieuses, puis au lycée Lamartine où elle découvre le musée du Louvre et la culture physiqueH. P. Roché, « Marie Laurencin - Portrait plaisant », Les Cahiers d'aujourd'hui, , Paris, 1922, .. Elle passe son baccalauréat en 1901.
École de Sèvres et Académie Humbert (1901-1904) Contre le souhait de sa mère, qui désirait que Marie Laurencin devînt institutrice, cette dernière s'inscrit pour trois ans auprès de Pauline Lambert à l'école de Sèvres pour devenir peintre sur porcelaine. Dans cette optique, elle prend simultanément auprès d'Eugène Quignolot (1847-1921) des cours de dessin organisés le soir par la mairie des BatignollesG. Demenÿ, ill. E. Quignolot, Guide du maître chargé de l'enseignement des exercices physiques dans les écoles, F.-R. de Rudeval, Paris, 1904. où Louis Jouas-Poutrel lui fait découvrir la gravure. Elle prend aussi des leçons auprès de Madeleine Lemaire, peintre mondaine et femme indépendante qui, dans son hôtel du 31 de la rue de Monceau, lui apprend la technique de la brosse appliquée à la peinture florale. Elle dessine des motifs et des figures que sa mère reproduit sur des soieries avant de les broder.
À la rentrée 1902, elle s'inscrit en sus aux séances de l'après midi, ouvertes gratuitement aux femmes, de l'Académie Humbert, 34 boulevard de Clichy à Paris, où les cours sont supervisés de loin par Eugène Carrière. Elle y a pour condisciples Francis Picabia, ainsi que Georges Lepape et Georges Braque. Ces deux compagnons deviennent ses premiers admirateursAndré Beucler, « Dans l'Atelier de Marie Laurencin », Le Haut-Parleur, Montréal, 5 novembre 1950, . et l'encouragent à renoncer à l'artisanat, et à persévérer dans la voie artistique que sa mère désapprouve. Autoportraitiste, elle est déjà son propre sujet de prédilection.
À l'Académie Humbert, elle flirte avec Georges Braque sans que leur relation ne dépasse le stade de la complicité. C'est avec une autre élève, Yvonne Chastel, qu'elle a noué une affection amoureuse réciproque qui durera au long de la vie commune que cette dernière mènera successivement avec Jean-Joseph Crotti, durant les sept premières années de leur mariage, et, hors mariage, avec Marcel DuchampB. Meyer-Stabley, Marie Laurencin, , Pygmalion, Paris, 2011, .. La dernière année de Marie Laurencin à l'école de Sèvres se clôt en juin 1904 par un quatrième projet d'assiette, peu convaincant en regard du travail attendu d'une simple ouvrière, mais très imaginatif. La lecture, faite alors en cachetteM. Laurencin, Le Carnet des nuits, Genève, Pierre Caillier, 1956, ., des Fleurs du mal, précisément du poème LesbosCh. Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXXX, Paris, Poulet-Malassis & de Broise éd., 1857.Le poème, qui date de 1850, est un des motifs de la censure ordonnée le 20 août 1857., la conduit à ses premières tentatives de poésieE.L. Kahn, « Marie Laurencin : une femme inadaptée », in Feminist history of art, Ashgate, Aldershot (Hampshire), 2003, . .. Après une première collaboration avec Pierre LouÿsPierre Louÿs, Sanguines, Paris, E. Fasquelle, 1903., elle dessine ce qui sera sa première aquatinteM. Laurencin, « Chanson de Bilitis », in Catalogue Pierre Berès à livre ouvert, Christie's Paris, 12 & 13 décembre 2012.. Deux ans plus tard, l'apologiste du saphisme la fera graver pour une réédition de son recueil de poèmes, Chansons de BilitisE. Otto, « Memories of Bilitis: Marie Laurencin beyond the Cubist Context », in Genders 1998-2013, Université du Colorado, Boulder, août 2002..
Rencontre de l'avant-garde (1905-1913) L'émancipation Roché-Picasso (1905-1907) C'est à sa majorité, que la mère de Marie Laurencin lui révèle l'identité de son père, alors mourantM. Laurencin, Lettre à Georges Lepape, 22 août 1905..
Sept mois après le décès de ce dernier, en mars 1906, Georges Braque lui présente Pierre Roché, qui a réalisé à l'automne précédent la première vente importante de Pablo Picasso. Ce courtier, spécialisé dans l'« art féminin », devient son premier collectionneur (il acquerra cent quarante de ses œuvresIl conserve en particulier jusqu'en 1930 Les Deux sœurs, peint peut être pour illustrer l'aventure qui fait la matière du roman Deux anglaises et le continent.) mais aussi son amant, bien qu'il la trompe rapidement avec , épouse du peintre anglais Henry Lamb. Il demeurera un correspondant régulier de Marie Laurencin, qu'il surnomme « Flap ». Appuyé par son commanditaire Jacques Doucet, il s'attache à la promotion de son œuvreH. P. Roché, sous le pseudonyme de Jean Roc, « Don Juan et Ophélie », in Don Juan et…, Paris, Éditions de la Sirène, 1921, (quatre chapitres publiés in Fragmens sur Don Juan, Le Recueil pour Ariane, Paris, 1916, 99 ex.).. Il l'introduit dans le cercle de la revue symboliste Vers et prose fondée par Paul Fort que Jean Moréas, succédant à André Salmon, réunit tous les mardis à La Closerie des Lilas pour célébrer le vers libre mallarméen. Elle y fait connaissance de Pierre Mac Orlan et Roland Dorgelès.
En 1907, Clovis Sagot, qui a repéré Marie Laurencin trois ans plus tôt à l'Académie Humbert, lui offre une première exposition dans sa galerie parisienne, rue Laffitte. C'est là que Pablo Picasso la découvreF. Olivier, Picasso et ses amis, Pygmalion, Paris, 2001, .. Il lui montre sa période bleue et sa période rose dont l'influence sera évidente sur ses études d'alors. Au Bateau-Lavoir et à la galerie Berthe Weill, il présente « Coco » à André Salmon, son voisin, André Derain, Robert Delaunay, Kees van Dongen, le Douanier Rousseau, qu'il fréquente depuis six ans, Max Jacob, blesséM. Jacob, « Lettre à M. Jouhandeau, Saint-Benoît-sur-Loire, 19 juin 1924 », in A. S. Kimball, Lettres à Marcel Jouhandeau, Paris, Librairie Droz, 1979, . dans son affectionM. Jacob, « Lettre à M. Jouhandeau, Saint-Benoît-sur-Loire, 4 février 1925 », in A. S. Kimball, Lettres à Marcel Jouhandeau, Paris, Librairie Droz, 1979, . par la légèreté de mœurs de l'ambitieuseM. Jacob, « Lettre à M. Jouhandeau, Saint-Benoît-sur-Loire, 19 juin 1924 », in A. S. Kimball, Lettres à Marcel Jouhandeau, Paris, Librairie Droz, 1979, ., Maurice de Vlaminck, fervent admirateur, Charles Dullin et Harry Baur, qui se produisent dans les cafés de Montmartre. Au printemps, c'est sa première participation au Salon des indépendants. Encouragée par Paul Fort, elle y présente Fleurs dans un vase, aux côtés de ses collègues masculins auprès desquels elle se sent inadaptéeE.L. Kahn, « Marie Laurencin : une femme inadaptée », in Feminist history of art, Ashgate, Aldershot (Hampshire), 2003, . ..
Elle obtient la reconnaissance de ses pairs pour son traitement fauviste de la ligne noire et ses camaïeux orphiques de gris, de bleus et d'ocres. Sa première manière, dite cubiste alors que le cubisme se cherche encore, est à juste titre considérée comme la plus exigeante. Malgré le traitement méprisant réservé aux femmes artistes à cette époque, y compris dans les milieux les plus ouvertsV.g. Jean Cocteau, Carte blanche, Paris, La Sirène, 1920, .V. g. Octave Mirbeau, « Lilith », Le Journal, Paris, : Octave Mirbeau, « Propos galants sur les femmes », Le Journal, Paris, : Guillaume Apollinaire : ., Laurencin participe pleinement à une période hautement fertile de la modernité.
Vivre la bohème Apollinaire vignette|La Muse inspirant le poète. Le couple Laurencin-Apollinaire peint par le Douanier Rousseau en 1909 ( aux œillets, musée de Bâle). Le peintre justifia son dessin caricatural : il fallait pour un grand poète.