La Gestalt-thérapie, parfois appelée Gestalt, est à la fois un corpus de concepts et un ensemble de pratiques visant un changement personnel, psychosocial et organisationnel.
Cette approche thérapeutique est centrée sur l’interaction constante de l’être humain avec son environnement. Elle s’intéresse à la manière dont cette interaction prend forme et tente de mettre du mouvement lorsque cette forme est figée et répétitive. En effet, le terme allemand « Gestalt » se traduit par « forme », au sens de « prendre forme », « s’organiser », « se construire ».
Le corpus de concepts s’organise autour de la notion de contact vue comme un processus. La personne en tant qu’organisme est en contact avec l’environnement et aucun organisme ne subsiste sans échange avec l’environnement. La théorie de la Gestalt-thérapie permet de modéliser ce processus en s’appuyant sur une philosophie phénoménologique et pragmatique.
Cette vision des interactions et l’intégration des concepts s’actualisent dans un ensemble de pratiques d’accompagnement des personnes, des groupes et des organisations. L’accent est mis sur l’expérience subjective et la prise en compte de ce qui se passe dans la situation présente.
Le mouvement Gestalt ne bénéficie d'aucune reconnaissance légale ni scientifique et a été plusieurs fois signalé pour ses pratiques et dérives sectaires.
Historique La Gestalt-thérapie est élaborée par Fritz Perlshttps://www.britannica.com/biography/Frederick-S-Perls, psychiatre et psychothérapeute, et son épouse Laura Perls, docteur en psychologie. Redoutant des persécutions antisémites, ils émigrent en 1933 depuis l’Allemagne vers les Pays-Bas, puis l’Afrique du Sud où ils écrivent en 1942 leur premier ouvrage Le moi, la faim, l’agressivité dans lequel ils proposent une révision de la théorie freudienne en soulignant la nécessité d'une saine agressivité. Psychanalyste réputé, Fritz entame en effet avec cet ouvrage une rupture avec le courant psychanalytique. La Gestalt-thérapie prend forme à l'arrivée du couple aux États-Unis, par la rencontre avec l’écrivain Paul Goodman et un cercle de penseurs, dont Paul Weisz et Isadore From. Ils construisent ensemble une théorie et la méthode qui en découle. L'ouvrage fondateur, intitulé Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, paraît en 1951, coécrit par Perls, Hefferline et Goodman. Le premier institut de Gestalt-thérapie est fondé en 1952 à New York avec Laura Perls et Paul Goodman. De son côté, Fritz Perls gagne la Californie où il devient une célébrité médiatique. Depuis, la Gestalt-thérapie s’est développée aux États-Unis au sein du courant de psychologie humaniste-existentielle. Elle arrive en Europe dans les années soixante-dix avec le mouvement du potentiel humain qui valorise les théories psycho-corporelles et émotionnelles.
Sources La Gestalt-thérapie puise à différentes sources : la psychanalyse, que Fritz Perls a pratiquée avant de s'en éloigner. Elle s'inspire également de Sandor Ferenczi (1873-1933) par sa technique active, d'Otto Rank (1884-1939) centré sur le présent plutôt que sur le passé, de Wilhem Reich (1897-1957) valorisant le corps et l'influence de la société et de Karen Horney (1885-1952) sensible à la dimension culturelle ; la Gestalt-psychologie ou Psychologie de la forme, qui naît en Allemagne au début du siècle et rassemble des chercheurs à la charnière entre la philosophie et la psychologie. Le philosophe Franz Brentano (1838-1917) en est le précurseur, ouvrant la voie à la phénoménologie de la perception. S’appuyant sur des expériences concrètes, son élève Christian Von Ehrenfels (1859-1932) énonce une loi fondatrice de sa théorie : « Le tout est supérieur à la somme des parties ». Ce principe est à l’origine de la démarche holistique de la Gestalt-thérapie. Dans le prolongement de ce courant, Kurt Lewin (1890-1947) émigré aux États-Unis, élargit ce principe à la dynamique de groupe et conceptualise la perspective de champ qui influence fortement la Gestalt-thérapie ; la psychologie humaniste, mouvement influent aux États-Unis à partir des années cinquante qui propose une troisième voie entre le béhaviorisme (comportementalisme) et la psychanalyse classique. Ce courant porté par Gordon Allport (1897-1957), Carl Rogers (1902-1987), Abraham Maslow (1908-1970), Jacob Moreno (1889-1974), etc., met au centre de son investigation les trois éléments suivants (Santarpia, 2016, ) : l’autoconscience dans son attitude naturelle à l’autorégulation et au développement, le ressenti émotionnel et la capacité créative de donner un sens aux expériences dans toute leur complexité, incluant les forces irrationnelles (le négatif), la spiritualité et les expériences de conscience modifiée.
Les thématiques suivantes peuvent être ajoutées : les valeurs, la liberté, la responsabilité de l’humain, la narration de l’expérience sensorielle directe, la recherche du positif et de la beauté esthétique dans la vie et l’art.
La Gestalt-thérapie, dans son intérêt pour l'expérience subjective, s'inspire de grands courants philosophiques qui marquent le début du siècle : le pragmatisme américain, philosophie qui se centre davantage sur les effets des phénomènes que sur leurs causes et s’intéresse à la dimension sociale et éducative. William James (1842-1910), Georges Mead (1863-1931) et John Dewey (1859-1952) sont les auteurs les plus souvent cités ; la phénoménologie, mouvement philosophique né en Allemagne au tournant du dans les Recherches Logiques de Husserl. Cette méthode de réflexion invite à suspendre (épochè) tout jugement de réalité pour accueillir l’apparaître des phénomènes qui se présentent à la conscience et décrire leur signification. Les principaux auteurs articulent leur pensée autour de cette base et développent les concepts de conscience (Brentano 1838-1917, qui fut le professeur de Husserl), d’intentionnalité (Husserl 1859-1938), de question de l’être et de Dasein (Heidegger 1889-1976), de corporéité (Merleau-Ponty 1908-1961) ; l’existentialisme, qui ouvre un questionnement sur le statut ontologique de l’homme et sur le sens de l’existence : face aux données incontournables telles la finitude, la solitude et l’incomplétude, quelle marge de responsabilité et de liberté revient à l'individu ? Les travaux des philosophes tels Sartre (1905-1980), Buber (1878-1965) nourrissent ces idées. Dans ce courant, le psychanalyste Binswanger (1881-1966) crée la Dasein-analyse traduite en français par Analyste existentielle ; les sagesses orientales ont influencé Perls et ses collaborateurs. Ceux-ci ont emprunté au Zen et au Taoïsme une posture de lâcher prise et de présence dans l’ici et maintenant.
Concepts fondamentaux La gestalt-thérapie, connue dans le public comme une méthodologie d’intervention clinique, a élaboré des concepts qui ont été posés de façon inaugurale dans un livre princeps en 1951 : Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement .
Cette perspective met l’accent sur la manière singulière de chacun d’être au monde et de contacter ce monde, ouvrant la possibilité d’ajustements réciproques à la frontière-contact. La gestalt-thérapie introduit le concept de « champ organisme-environnement » pour décrire ce qui émerge dans la situation thérapeutique et le concept de « self » pour décrire ce qui se passe à la frontière contact.
Voici la description de ces notions spécifiant comment elles apparaissent dans la pratique : en effet, elles fournissent à la fois une grille de lecture des phénomènes et des orientations dans le travail thérapeutique.
Champ organisme/environnement La théorie du champ proposée par Kurt Lewin affirme l’impossibilité de décrire un comportement humain indépendamment de son milieu. En Gestalt-thérapie, le principe d’indissociabilité du champ organisme/environnement est fondateur : « A tout moment, tout homme fait partie d'un champ, et son comportement est toujours la résultante d'un champ global incluant lui-même et ce qui l'entoure » . Le champ n’existe pas d’une manière permanente en tant qu’entité, mais serait une potentialité qui s’actualise en prenant une forme spécifique. Il se modifie d’instant en instant en lien avec l’évolution des éléments qui composent la situation.
En ce qui concerne la dyade patient-thérapeute, le modèle classique du soin considère que chacun arrive avec son individualité en tant que sujet constitué, porteur d’une identité. Dans l’optique du champ, l’accent est mis sur ce qui se déroule dans l’interaction entre les deux acteurs, sans présupposé. « La perspective de champ nous invite à sortir du dualisme en considérant l'ensemble d'une situation dont les différents éléments s'assemblent pour co-exister ». Cette nouveauté rend possible la transformation de ce qui était déjà constitué, stabilisé. C’est la rencontre qui permet l’émergence du sujet.
Contact Les théories contemporaines du développement donnent de l’importance aux relations précoces de l’enfant avec son entourage. Selon les fondements de la Gestalt-thérapie, tout au long de la vie, ces interactions prennent la forme de séquences de contact entre l’être humain et son environnement animé et inanimé.
Les échanges de l'organisme avec le milieu dans lequel il évolue sont nécessaires à la vie et à la croissance. C’est dans ce sens que les fondateurs de la Gestalt-thérapie parlent du contact comme « expérience première » car du fait d’exister, nul ne peut se soustraire au fait de contacter. « Nous parlons de l’organisme contactant l’environnement, mais c’est le contact qui est la réalité première la plus simple » .
Considérer le contact comme un processus continu d’échange, dans un aller et retour simultané de transformations réciproques est le propre de la Gestalt-thérapie. Dans cette perspective organismique, la situation est prise en compte dans la globalité des échanges que ce soit physiologique, sensoriel, émotionnel, et cognitif.
Frontière-contact « La psychologie consiste à observer ce qui se passe à la frontière-contact entre l'individu et l'environnement : c'est là, à la limite entre les deux, que les événements psychologiques ont lieu. Nos pensées, nos actions, nos comportements, nos émotions sont différentes manières de vivre ces événements qui se passent en lisière, au point de contact. » Cette frontière-contact désigne à la fois ce qui sépare et ce qui relie. C’est l’interface avec le monde qui nous constitue et nous transforme en permanence créant ainsi un « entre » habité de nos présences. Contrairement au sens habituel de la frontière qui contient, délimite et protège, la frontière-contact n’est pas une surface, elle est délocalisée, vibrante et fluctuante tels un trait d’union, un soupir, une virgule, le silence entre deux notes…
Le gestalt-thérapeute s’intéresse à l’expérience à la frontière-contact. Il se centre sur l’entre-deux, connecté à la fois à l’autre et à lui-même. Cette expérience se déroule dans un mouvement continu, dans l’instant présent, intégrant ce qui fut et ce qui sera.
Ajustement créateur Tout contact confronte à la nouveauté d’un champ en perpétuel changement. Face à ce déséquilibre, l’organisme se mobilise dans un ajustement constant pour répondre aux sollicitations du milieu. « Les auteurs de Gestalt-thérapie distinguent l'ajustement conservateur nécessaire à la survie [...] de l'ajustement créateur qui permet la croissance [...] ». Quand le fonctionnement habituel et automatique de l’ajustement conservateur ne suffit pas, l’ajustement créateur entre en jeu pour s’adapter de façon créatrice. La survenue de l’anxiété produite par la nouveauté sollicite le self (défini ci-dessous) qui met en œuvre toutes les ressources de l’organisme.