Gabriel Piguet, né le à Mâcon et mort le à Clermont-Ferrand, est évêque de Clermont pendant la Seconde Guerre mondiale.
Il a reçu la médaille des Justes parmi les nations de Yad Vashem, le .
Biographie Enfance et formation Né le à Mâcon dans une famille de la bourgeoisie catholique, le jeune Gabriel fait d'abord ses études au collège jésuite de Notre-Dame de Mongré et entre au séminaire de Saint-Sulpice à Paris en . Sa mère avait toujours encouragé sa vocation sacerdotale. Il est ordonné prêtre en . Il a alors . Il va poursuivre ses études à la procure Saint-Sulpice de Rome où il se montre un étudiant brillant. Il rentre de Rome avec un doctorat de théologie..
Les débuts de la carrière ecclésiastique En , l'abbé Piguet est nommé vicaire à la cathédrale d'Autun (Saône-et-Loire). Pendant la Première Guerre mondiale, le jeune prêtre est mobilisé comme brancardier. En , il reçoit une balle qu'il gardera dans la colonne vertébrale jusqu'à la mort. Cette blessure lui vaut d'être réformé en . Il retourne alors à Autun et s'investit dans l'action catholique auprès des jeunes, ce qui était souvent la tâche des vicaires à cette époque. Nommé vicaire général du diocèse d'Autun, il continue à développer l'action catholique. Il met également en route la reconstruction du grand séminaire d'Autun touché par ce que l'un de ses collaborateurs appellera plus tard « la maladie de la pierre »C'est le chanoine Henri Jausions, cité dans .. Le , l'abbé Piguet est nommé par le pape évêque de Clermont-Ferrand, succédant ainsi à Jean-François Marnas. Il est consacré le par Hyacinthe-Jean Chassagnon avec comme co-consécrateurs Augustin Gonon et Jean-Marcel Rodié.
Évêque de Clermont Gabriel Piguet est installé le comme centième évêque de Clermont. À cette époque, un évêque comme celui de Clermont avait une autorité directe sur les diocésains et autant de religieuses appartenant aux congrégations de droit diocésain qui sont au service d'une population très majoritairement catholique. L'évêque a également un devoir de vigilance à l'égard de toutes les œuvres catholiques de son diocèse. Des divers témoignages recueillis à la fin du siècle par Randanne et Roquejoffre, il apparaît que Gabriel Piguet est très à l'aise dans ce rôle : tantôt perçu comme particulièrement populaire, tantôt perçu comme légèrement hautain et exigeant à certains égardsVoir par exemple, dans , les témoignages des pères Jausions et Cotte.
À Clermont-Ferrand, comme il l'avait fait à Autun, Gabriel Piguet s'efforce de développer l'Action catholique, en particulier la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), s'inscrivant dans le mouvement de l'Église catholique de reconquête du monde ouvrier. À Clermont-Ferrand, le monde ouvrier est notamment représenté par les employés des usines Michelin. Selon le chanoine Jausions, Gabriel Piguet a défendu, en , les jocistes de Michelin.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le , Gabriel Piguet se conduit en évêque ardemment patriote, en recommandant d'abord aux séminaristes de faire leur devoir :
En , à l'occasion des fêtes de Noël, il évoque les Allemands comme des « Ostrogoths motorisés du »..
L’évêque pétainiste Après la défaite de , comme la quasi-totalité des évêques français, Piguet devient un fervent pétainiste. La ville de Vichy, située une soixantaine de kilomètres plus au nord, où est installée le gouvernement de Pétain n'a pas d'église assez grande pour accueillir les manifestations officielles, et c'est souvent la cathédrale de Clermont-Ferrand qui est utilisée à cet effet. Ainsi, le , devant Pétain et ses ministres, l'évêque de Clermont mêle naturellement le culte de l'homme providentiel à celui de la France.
Logiquement, Piguet, ancien combattant, s'investit dans la légion française des combattants, organisation de masse pétainiste par excellence. Cette adhésion à la légion va de pair avec une condamnation de la Résistance naissante. Lors d'une messe célébrée en à l'intention de la Légion, Piguet n'hésite pas à affirmer en chaire :
Par la suite, après que le nonce apostolique en France, Valerio Valeri, a recommandé aux prêtres et aux évêques plus de discrétion lors des manifestations de la légion, Piguet ne célèbrera plus les messes, mais il y assistera quand même. À Clermont-Ferrand, le , pour le deuxième anniversaire de la Légion, trente mille légionnaires sont réunis en présence de Pétain pour une messe célébrée sur la place de Jaude devant les autorités religieuses et le chef du gouvernement, Pierre Laval..
En paraît la loi sur le service du travail obligatoire (STO). En fait, dans le cadre de la relève, beaucoup de travailleurs français ont déjà pris le chemin de l'Allemagne. La position officielle de l'épiscopat français est qu'il ne faut pas s'opposer au STO, et que cela peut même être une chance pour la jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) d'aller prêcher la bonne parole auprès des travailleurs français réquisitionnés. C'est ainsi que Marcel Callo, jociste originaire de Rennes, se comporta en missionnaire auprès des jeunes travailleurs de Zella Mehlis en Thuringe. Repéré par la Gestapo, il est arrêté le en application d'un décret qui concernait : « l'activité de l'action catholique française parmi les travailleurs français dans le Reich » et déporté à Mauthausen où il meurt d'épuisement le . a béatifié Marcel Callo le .
Le , Piguet soutient la position majoritaire de l'Église de France vis-à-vis du STO :
Sauvetage des juifs Des centaines d'enfants juifs ont été cachés dans les institutions catholiques de la zone libre où les familles juives avaient été nombreuses à se réfugier dans les premières années de l'Occupation. On connaît assez bien l'organisation mise en place par certains évêchés comme celui de Toulouse.. Toutes les institutions religieuses du Massif Central furent très sollicitées, et en particulier celles du diocèse de Clermont. L'implication de Piguet dans ces filières qui ont permis de cacher des enfants juifs dans les institutions de son diocèse est mal connue. Le chanoine Jausions qui fut nommé chancelier de l'évêché en , soutient que dès , Piguet a demandé officieusement à toutes les supérieures de congrégations qui avaient des écoles, que l'on cache des enfants juifs. De façon connue, son intervention directe a permis que trois familles juives, Mina et Henri Berkowitz, Léon Riveline et sa femme Esther Pertchuck et les frères Joseph et Maurice X soient cachées dans des institutions religieuses du diocèse. Ce sont ces interventions qui lui ont valu, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les nations de Yad Vashem, le ., conjointement avec sœur Marie-Angélique Murat, mère supérieure du couvent Sainte-Marguerite à Clermont-Ferrand.
L'arrestation Pour d'obscures raisons, comme il le reconnaîtra plus tard,, Piguet est convoqué par la Gestapo le , puis arrêté lors de la messe pontificale de la Pentecôte qu'il célèbre dans sa cathédrale. Il est interné et finalement déporté au camp de concentration de Dachau en passant par le Struthof. Le seul motif officiel est d'avoir nommé prêtre auxiliaire à Saint-Genès-Champanelle Jean de Viry, un prêtre du diocèse d'Annecy, neveu de François de Menthon, aumônier des scouts et guides de France. Jean de Viry était plus ou moins en lien avec la RésistanceLe indique toutefois : « Recherché par les Allemands comme membre du de l'Armée ».. Piguet lui avait donné un , c'est-à-dire une autorisation de célébrer la messe dans son diocèse, après une intervention en sa faveur de la famille Michelin, dont un membre, Jean Michelin, était responsable des guides d'Auvergne.
Deux autres affaires du même genre sont évoquées au cours des interrogatoires qui se déroulent à la caserne du de Clermont-Ferrand. Ces affaires étaient évidemment dérisoires. Les Allemands ont finalement évité de déporter des évêques beaucoup plus proches de la Résistance tel que Jules Saliège, archevêque de Toulouse. Pierre Laval, un des rares athées déclarés du régime de Vichy, en fait la remarque à Hugo Geissler, chef de la Gestapo pour la zone Sud :
Comme le note Jacques Duquesne, Laval se trouve confirmé quelques jours plus tard dans cette croyance superstitieuse : Geissler est tué à Murat où il dirige une opération contre le maquis du CantalSa tombe demeurera d'ailleurs jusqu'à une époque récente au cimetière des Carmes à Clermont-Ferrand..
La déportation et l'ordination de Karl Leisner Piguet est le seul évêque français à avoir été déporté. Du au , il est acheminé dans un train de déportés jusqu'à la gare de Rothau en Alsace, et de là, conduit jusqu'au camp de Struthof-Natzweiler. En fait, pendant le transport, il a été traité relativement bien, en compagnie du prince François-Xavier de Bourbon-Parme. vignette|Plaque posée en gare de Clermont-Ferrand en .
C'est à l'arrivée à Rothau que l'évêque est plongé brutalement dans l'univers de détresse des camps de concentration. Il est âgé de . Il est frappé à coups de crosse, il s'écroule de fatigue pendant la montée au camp où il doit quitter sa soutane d'évêque pour la tenue rayée. Il passe six jours au Revier c'est-à-dire à l'infirmerie du camp. où il croise le général Delestraint.
Le , Gabriel Piguet arrive au camp de concentration de Dachau où il reçoit le matricule 103.001. Après un séjour de deux semaines au Revier, il est dirigé sur ce qu'on appelle la « baraque des prêtres », en fait un ensemble de quatre baraques hébergeant quelque provenant de toute l'Europe, mais surtout polonais ou allemands. Il passe trois jours au bloc avec les Polonais avant d'être transféré au bloc , avec des prêtres allemands, ce qui est alors ressenti comme une faveur par les prêtres françaisTémoignage du père Cotte, . Le père Cotte raconte même que les prêtres français ont prié, le 25 janvier 1945, pour obtenir le départ de l'évêque qui leur était devenu insupportable.. Les conditions de vie au bloc n'étaient pas aussi dures que dans les autres baraques, et , que dans l'ensemble du camp.
Or, il y avait au bloc un séminariste allemand du nom de Karl Leisner, dont l'état de santé était très faible et qui avait fait part de son désir d'être ordonné prêtre avant de mourir. Ses camarades avaient fait toutes les formalités en demandant les autorisations nécessaires à l'évêque de son diocèse d'origine, le cardinal von Galen, et à celui de l'archidiocèse de Munich dans lequel était situé le camp de Dachau, le cardinal von Faulhaber.. Il ne manquait que la présence d'un évêque à l'intérieur du camp pour pouvoir procéder à l'ordination. Une telle action liturgique ne pouvait avoir lieu qu'à l'insu des Allemands. Gabriel Piguet se laisse finalement convaincre de procéder à une action interdite, tout en insistant que cette ordination respecte intégralement le rituel catholique : .. L'ordination de Karl Leisner qui a lieu le est un moment d'intense émotion pour tous les prêtres qui participent à la cérémonie. Karl Leisner dit sa première messe le . Il réussit à survivre jusqu'à la Libération du camp, mais s'éteint le . Il a été béatifié en par le pape ...
Le , Gabriel Piguet quitte le bloc pour le bunker des prisonniers de marque où les conditions n'ont plus rien à voir avec celle d'un camp de concentration. Les raisons de ce transfert ne sont pas encore élucidées. Parmi ses compagnons de détention, Clément Cotte pense que c'est grâce à l'intervention du Vatican, mais Jean Kammerer n'a trouvé dans les archives diplomatiques du Vatican aucune démarche pour soutenir l'évêque français, comme cela avait été fait pour l'évêque polonais Michel Kozal. En , le pape lui dira qu'il a fait des démarches, mais qu'il n'a reçu aucune réponse des Allemands.