Norodom Sihanouk (en , , ), né le à Phnom Penh et mort le à Pékin, est un homme d'État cambodgien, figure dominante de la vie politique de son pays dans la seconde moitié du . Il a été tour à tour et parfois simultanément roi, Premier ministre, du royaume, chef de plusieurs gouvernements en exil, puis à nouveau roi.

Nommé le , à l'âge de 18 ans, roi du Cambodge alors sous protectorat français, il fait accéder son pays à l’indépendance le avant d’abdiquer, le , au profit de son père pour remplir un rôle politique que la constitution refuse à sa fonction royale. Ayant fondé son propre parti politique, le Sangkum Reastr Niyum, Sihanouk dirige sans partage le royaume du Cambodge, d'abord comme Premier ministre, puis, après la mort de son père, en tant que . Il fait, pendant la guerre froide, le choix du neutralisme, mais son hostilité envers l'ingérence américaine en Asie du Sud-Est le pousse à se rapprocher de l'URSS et de la Chine, tout en réprimant les communistes cambodgiens. Dirigeant autocratique, il est chassé du pouvoir le par l'aile droite de son mouvement et forme alors un front de résistance avec ses anciens adversaires communistes, les Khmers rouges. Ces derniers prennent le pouvoir le ; Sihanouk, officiellement chef de l'État, est cantonné dans un rôle de pure figuration. Il démissionne le et est alors assigné à résidence tandis que les Khmers rouges massacrent une partie de la population du pays. Le Cambodge est envahi le par l'armée vietnamienne. Sihanouk, réfugié à l'étranger, prend le la tête d'une coalition qui continue à inclure les Khmers rouges contre l'occupation vietnamienne. Après des accords de paix, il rentre au Cambodge et partage alors le pouvoir avec les anciens communistes provietnamiens, tandis que les Khmers rouges sont exclus de la transition politique. Redevenu roi le , il abdique le .

Qualifié de par le général de Langlade, ancien responsable militaire de l'Indochine française, ses détracteurs lui reprochent son instabilité, alors que ses sympathisants louent sa capacité à retourner des situations qui paraissaient compromises..

Quand il était vénéré comme un dieu-roi, il se faisait appeler Samdech Euv (« Monseigneur Papa »)., mais après son abdication, en 2004, il prit le titre officiel de Preah Karuna Preah Moha Virak Ksatr Preah Vorakreach Beida Cheat en khmer, traduit par dans les langues occidentales..

Considéré comme l'un des pères fondateurs de la francophonie, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Nigérien Hamani Diori., Norodom Sihanouk était également, à ses heures, réalisateur de films.

Étymologie Le nom dynastique « Norodom » dérive du sanskrit « Narottama » : , épithète de Vishnou.

Le prénom Sihanouk est issu du pâli « Sihahanu » : , qui est une épithète du Bouddha et le nom du grand-père paternel de celui-ci.

Famille

Norodom Sihanouk est le fils de la princesse Sisowath Kossamak Nearirath Serey Vatthana, fille du roi Sisowath Monivong et de Norodom Suramarit, lui-même petit-fils du roi .. Il est de ce fait un descendant des deux branches rivales, les Norodom (par son père) et les Sisowath (par sa mère), qui se disputent depuis le protectorat français l’accès au trône et sont aujourd’hui encore les seules à pouvoir fournir des prétendants à l’intronisation.. vignette|alt= Photo de la reine mère lors des obsèques de Norodom Sihanouk|La dernière épouse, Paule-Monique Izzi. Si, comme ses prédécesseurs, il a pratiqué dans sa jeunesse la polygamie, il semble avoir renoncé à cette pratique peu après s’être mis en ménage avec sa dernière compagne qui est restée à ses côtés la majeure partie de sa vie. Il a eu sept épouses et quatorze enfants. : en 1942, il épouse Neak Moneang Phat Kanhol (1920-1969), danseuse étoile du ballet royal ; elle lui donne deux enfants (avant de le quitter en 1945, de se remarier et d'avoir d'autres enfants, dont Chap Nhalyvoud qui devient gouverneur de Siem Reap au début des années 2000.) : la princesse Norodom Bopha Devi (1943-2019) le prince Norodom Ranariddh (1944-2021) également en 1942, il épouse la princesse Sisowath Pongsanmoni (1929-1974), fille du roi Monivong et de Khun Nath, une de ses concubines ; la princesse est ainsi la demi-tante de son époux. Ils ont sept enfants, avant de se séparer en 1951. : le prince Norodom Yuvaneath (1943-2021) le prince Norodom Rachvivong (1944-1973) le prince Norodom Chakrapong (né en 1945) la princesse Norodom Sorya Roeungsy (1947-1976) la princesse Norodom Kantha Buppha (1948-1952) le prince Norodom Khemanourak (1949-1975) la princesse Norodom Botoum Buppha (1951-1976) en 1943, il épouse Anak Munang Thach, une des dernières favorites du roi Monivong avec qui il n'a aucun enfant. Leur liaison n'est révélée par Norodom Sihanouk qu'une soixantaine d'années plus tard. en 1944, il épouse la princesse Sisowath Naralaksha Munikesara (1929-1946), une autre fille du roi Monivong, et donc demi-sœur de Pongsanmoni et de la mère de Sihanouk. Ils ont un fils adoptif : le prince Norodom Naradipo (1946-1976).. en 1946, et de manière officielle le , il se marie avec la princesse Devisa Naralakshmi (1927-2017), qui prend le nom de Norodom Thaveth Norleak ; ils n'ont aucun enfant et ils divorcent à une date inconnue.. en 1949, il épouse (1934-1975), fille d’un dignitaire laotien ; dont il a deux enfants : la princesse Norodom Sucheathvatea (1953-1975) la princesse Norodom Arunrasmy (née en 1955).. en 1952, il se marie avec Paule-Monique Izzi, fille de Jean-François Izzi, un Français d'origine corse, française et italienne, directeur du Crédit foncier de l'Indochine et proche de Norodom Suramarit, père de Sihanouk. La mère de celle qui allait devenir la princesse Monique puis la reine Monineath, Pomme Peang, entretient pour sa part des relations d’amitié avec Khun Nath, la mère de Pongsanmoni. Monique reste aux côtés de Sihanouk jusqu’à la mort du souverain.. Ils ont deux enfants : le prince Norodom Sihamoni (né en 1953), roi du Cambodge depuis 2004 le prince Norodom Narindrapong (1954-2003)

Jeunesse L’astrologue du palais royal ayant prédit au futur monarque un grand destin à la condition qu’il soit très tôt séparé de ses parents, il est élevé d’abord par une arrière-grand-mère maternelle avant d’être confié, à la mort de cette dernière en 1929, à ses grands-parents paternels.

Enfant unique de parents séparés, Norodom Sihanouk estime avoir eu une enfance solitaire et introvertiePrince Norodom Sihanouk, Souvenirs doux et amers, 35-50., alors que d’autres se rappellent un prince turbulent.. Quand son père, prince royal, n’est pas occupé par le protocole, il passe son temps dans des activités sociales..

Après un début de scolarité dans un établissement francophone, l’école primaire François Baudouin de Phnom Penh, il effectue sa sixième au lycée Sisowath, toujours dans la capitale cambodgienne, puis intégre le prestigieux lycée Chasseloup-Laubat de Saïgon afin d’y préparer un baccalauréat de philosophie.

Une partie importante du programme est consacrée à l’histoire et à la culture française. Élève d’un bon niveau mais peu studieux, il excelle dans les matières artistiques, goût qu’il conserve toute sa vie. Son statut royal empêchant les autres Cambodgiens d’avoir trop de contact avec lui, il se lie d’amitié avec plusieurs étudiants français..

Néanmoins, il ne peut terminer ses études et doit retourner à 18 ans au Cambodge pour une mission à laquelle il consacre le reste de sa vie..

Carrière politique Celui dont Gilles Cayatte a vanté la capacité à rebondir et à qui il attribuait neuf vies Gilles Cayatte, Les 9 vies de Norodom Sihanouk, film documentaire de , production France 5, Alegria, INA, 2008., peut se targuer d’un nombre impressionnants de titres, qu’il porte parfois de manière simultanée, tels que roi (deux fois), chef de l'État (deux fois également), président, Premier ministre (neuf fois), chef de front ou de gouvernement en exil et enfin Roi-Père.

Le jeune roi (24 avril 1941)

vignette|Norodom Sihanouk lors de son couronnement.

Les débuts d’un roi (1941-1944) vignette|Le palais royal de Phnom Penh, où s'installa le jeune Roi, Norodom Sihanouk, en 1941. La carrière politique de Norodom Sihanouk débute en 1941, lorsque à la mort de son grand-père le roi Sisowath Monivong, il est appelé à lui succéder sur le trône. C'est aussi l’occasion de la première des nombreuses controverses qui alimenteront sa vie. Alors que sa biographie se contente de déclarer laconiquement qu’il ., il écrit dans ses mémoires qu’il a été choisi par l’amiral Decoux, alors gouverneur général de l’Indochine au détriment de Sisowath Monireth, fils du roi défunt car la France pensait que le jeune roi serait plus facile à manœuvrer que son onclePrince Norodom Sihanouk, Souvenirs doux et amers, .. L’amiral Decoux donne cependant dans ses mémoires une version tout opposée et prétend qu’alors que les autorités coloniales avaient manifesté leur préférence pour Monireth qui était allé suivre une formation militaire en France ; elles avaient dû s’incliner devant l’ancêtre du Conseil du Trône qui choisissait à l’unanimité le jeune Norodom Sihanouk.. On notera quand même que la première version fait quasiment l’unanimité..

Les quatre premières années de son règne, Norodom Sihanouk est un monarque accommodant et un élève volontaire. Ses activités sont fermement contrôlées par l’administration française qui le laisse entreprendre quelques réformes législatives et protocolaires mesurées et l’encouragent à effectuer des visites dans les campagnes, une coutume à laquelle il prend goût et qu’il affectionne durant le reste de sa carrière.

Fin de l’hégémonie française (1945) En , l'empire du Japon prenait le contrôle de l'Indochine, détruisant l'administration coloniale française. Pressé par les Japonais, Norodom Sihanouk proclame l'indépendance du Cambodge, mais sans trop s'avancer dans la collaboration avec le nouvel occupant.. Il est de ce fait très vite mis sous la tutelle de Son Ngoc Thanh, dirigeant nationaliste jusque-là en exil à Tokyo qui, par sa francophobie, offre de meilleures garanties de soutien aux autorités nippones. Son Ngoc Thanh, se proclame chef du gouvernement dans la nuit du 8 au .. Cette première indépendance, toute relative, est de courte durée et prend fin en octobre de la même année, quand les Français revenant aux affaires, emprisonnent Son Ngoc Thanh en métropole et le remplacent sur place par Sisowath Monireth..

Toutefois, la situation au Cambodge n’est plus celle d’avant-guerre et le nouveau chef de gouvernement réclame une certaine autonomie pour son pays ; il obtient la création d’une assemblée au rôle consultatif et la rédaction d’une constitution. Le jeune roi tient alors à sortir de son rôle de figuration et demande deux amendements importants : alors qu’il est prévu d’élire l’assemblée au suffrage censitaire et de favoriser ainsi les élites locales, Norodom Sihanouk insiste pour qu’il lui soit substitué le suffrage universel. Il demande aussi que la rédaction de cette constitution qui devait être l’œuvre d’un comité soit en fait dévolue à l’assemblée éluePrince Norodom Sihanouk, Souvenirs doux et amers, ..

Premiers pas vers l’autonomie (1946-1949) Les élections ont lieu en et voient la victoire du Parti démocrate proche des milieux indépendantistes. À cette occasion, le roi entrave les manœuvres d’intimidation du pouvoir colonial et de Monireth qui pour des raisons diverses veut éviter cette victoire. Il doit ensuite insister auprès de son oncle pour qu’il accepte de laisser la place au Prince Sisowath Youtevong, dirigeant du parti vainqueur..