Arthur (ou ArturOrthographe préconisée par Larousse et Encyclopædia Britannica, le pianiste étant d'origine juive polonaise.) Rubinstein, né le à Łódź ( ; Empire russe, actuelle Pologne) et mort le à Genève (Suisse), est un pianiste polonais naturalisé américain. Artiste mondain, très médiatisé et populaire, un des musiciens ayant donné le plus de concerts au cours de cette période, il figure parmi les plus grands pianistes du ..
Refusant de s'enfermer dans une case, Rubinstein couvre un large répertoire qui s'enrichit tout au long de sa carrière. Il fait partie des grands pianistes romantiques : il est considéré, en particulier, comme étant l'un des meilleurs interprètes de la musique de Chopin mais ses interprétations de Brahms, Beethoven ou Schumann par exemple sont aussi très réputées. Rubinstein joue aussi des œuvres du répertoire plus récent, de compositeurs tels que Villa-Lobos, Debussy, Ravel, De Falla, Albéniz ou Saint-Saëns. Enfin, le Polonais est un grand admirateur de Mozart auquel il reste très attaché tout au long de sa vie.
Arthur Rubinstein n'a aucun lien de parenté avec le pianiste et compositeur russe du Anton Rubinstein (1829-1894), bien que la confusion fût très fréquente au tout début de la carrière du pianiste du .
Fondé de son vivant en 1974, le Concours international de piano Arthur-Rubinstein, l'un des principaux concours de piano classique, se tient tous les trois ans (en moyenne) en son hommage.
Biographie
Enfant prodige
vignette|Rue de Piotrkowska à Łódź, où grandit Rubinstein.
Né dans une famille de tisserands polonais de la ville de , en Pologne alors intégrée à l'Empire russe, Arthur Rubinstein est issu d'une famille de confession juive. Sa mère, Felicja, est née à en 1852 où elle a rencontré son futur mari. Ce dernier, Izaac, a vu ses parents tués par les Russes durant l'insurrection polonaise de 1863 ; il errait dès lors en Pologne avant de finalement s'installer à , attiré par la croissance de la ville dans les années 1860. Le couple, qui n’est par ailleurs absolument pas musicien, se marie en 1870 et donne naissance à sept enfants , Arthur étant le dernier de la fratrie, né en 1887. Bien que l'artiste ait tenté, par la suite, de décrire sa ville natale avec une certaine poésie, Łódź est alors en réalité une ville de travailleurs, industrielle, lugubre, sale, malodorante (il n'y a pas de tout-à-l’égout par exemple) et où la contestation sociale gronde.
Pendant que sa sœur aînée prend des leçons de piano sans manifester un grand intérêt, le jeune Arthur, âgé seulement de , essaie de restituer les mélodies familières sur les touches. À cet âge, le garçon joue avec beaucoup plus d'aisance que ses sœurs plus âgées et qui prennent des cours depuis plusieurs années déjà. Il joue à l'oreille, mémorisant et comprenant les partitions à une vitesse prodigieuse. Mais son père préfère qu'Arthur devienne violoniste, instrument à l'époque considéré comme plus noble que le piano. Ses parents doivent néanmoins rapidement s'incliner devant le talent indiscutable et l'amour qui émane de l'enfant quand il joue du piano. Ils décident donc de le conduire à (1845-1914), un professeur de piano respecté mais sans trop de succès, car celui-ci dort constamment pendant les leçons d'Arthur. Ses parents n'abandonnent cependant pas.
Rubinstein donne son premier concert dans sa ville natale en 1894 à l’âge de et, en 1898, le violoniste Joseph Joachim remarque son talent lors d'une interprétation du Rondo de Mozart : il décide alors de le prendre sous sa protection, l’envoie étudier à la Hochschule für Musik de Berlin et le recommande au professeur de piano Karl Heinrich Barth. Le jeune Polonais y apprend lors d'études exigeantes qui durent sept ans toutes les bases nécessaires pour devenir pianiste virtuose. Il entame sa carrière dans la capitale allemande et commence très vite à jouer dans d’autres pays, notamment en Pologne. Pendant son adolescence, il ne va pas au lycée, mais son précepteur lui donne une culture si solide que, dès ses , il lit les littératures polonaise, russe, française, anglaise et allemande dans le texte.
Laborieuse marche vers la reconnaissance
thumb|left|Rubinstein en 1906, à .
En 1904, à , il se rend à Paris où il rencontre Maurice Ravel et Paul Dukas entre autres. Parmi les morceaux qu'il joue lors de son premier concert au Nouveau-Théâtre (correspondant aujourd'hui au théâtre de Paris) figure le Concerto pour piano de Camille Saint-Saëns : le compositeur assiste à la répétition générale et se montre très enthousiaste quant à la prestation du jeune pianiste polonais.
En 1906, Rubinstein fait ses débuts aux États-Unis avant de s'installer à Paris au 25, rue Lauriston.. En 1908, sa situation personnelle se dégrade jusqu’à lui sembler inextricable : la femme dont il est épris lui échappe, il se retrouve profondément seul dans un hôtel à Berlin, très endetté, sans horizon. Devant ce néant apparent, il tente de mettre fin à ses jours mais la tentative échoue — le nœud de la ceinture utilisée pour se pendre n'a pas tenu. Il relate dans ses Mémoires, de manière peut-être quelque peu romancée, s'être mis au piano presque tout de suite après sa tentative, en retrouvant chaleureusement sa musique tant aimée. Par ailleurs, il confiera plus tard que cet événement a représenté un nouveau départ dans sa vie, prélude d'une véritable résurrectionJean Dumur et Guy Ackermann, « Arthur Rubinstein », En direct avec, ..
Dès lors, débute une vraie carrière internationale entre les États-Unis, l’Australie, l’Italie, la Russie et la Grande-Bretagne. vignette|gauche|Les participants de la compétition Anton-Rubinstein, en 1910 (Arthur Rubinstein est tout à droite).
En 1910, il se déplace à Saint-Pétersbourg afin de participer à la compétition fondée dans cette ville par Anton Rubinstein (en transgressant les lois russes de l'époque, lesquelles interdisent à ce Juif polonais de rester plus d'une journée sur place) : s'il ne reçoit pas le premier prix, il bénéficie cependant d'une mention spéciale qui lui ouvre la porte à une coopération avec le grand chef d'orchestre Serge Koussevitzky et des concerts qu'il honore début 1911, mais la Première Guerre mondiale puis l'installation du régime soviétique vont l’empêcher, jusqu'en 1932, de revenir jouer dans le pays.
Durant la Première Guerre mondiale, il vit surtout à Londres où il donne des récitals et accompagne le violoniste Eugène Ysaÿe.
En 1915, le pianiste polonais part en Espagne donner un concert à San Sebastián, en remplacement d'un Français mobilisé.. Il joue, entre autres, le Concerto de Brahms dont l'excellente interprétation conquiert immédiatement les critiques présents : sa renommée est faite et lui permet alors d'entamer une grande tournée dans le pays, entre 1916 et 1917, allant jusqu’à véritablement quadriller toute l'Espagne. Cet épisode lance finalement la carrière internationale de Rubinstein et lui donne un début de notoriété dans le monde des pianistes classiques. Il reconnaît cependant que son succès est aussi dû à la guerre qui, en obligeant nombre de pianistes européens à partir au front, lui laisse un pays sans concurrence notable.
Fort de cette reconnaissance, Rubinstein se voit proposer un contrat en 1917 pour une tournée en Amérique latine, qu'il accepte sans hésiter. Il débarque ainsi à Buenos Aires avec, dans ses valises, une lettre de recommandation que lui avait écrite une danseuse de flamenco espagnole à l'attention du patron d'un important journal local La Nación. Il s'avère que ce dernier est follement amoureux de cette danseuse et, quand il lit la lettre que lui apporte Rubinstein, il fait immédiatement publier en première page de son journal un très élogieux portrait du pianiste polonais. L'arrivée de ce dernier en Amérique latine se fait dès lors sous les meilleurs auspices, la publicité faite est miraculeuse : le premier concert est un triomphe.
Se déclarant profondément dégoûté par l'attitude de l'Allemagne durant ce premier conflit mondial, il va à jamais refuser de se produire dans ce pays, donnant toutefois des concerts aux frontières de la nation germanique pour le peuple allemand qui goûte son art (la dernière représentation de Rubinstein outre-Rhin date donc de 1914). Le biographe et musicologue Harvey Sachs propose une autre raison pour expliquer ce refus de jouer en territoire allemand : il met en avant l'attitude paradoxale de Rubinstein concernant la musique germanique ; si, d'une part, il a reçu à Berlin sa formation et apprécie les compositeurs de langue allemande (Mozart, Brahms ou Schubert), il est, d’autre part, très méprisant vis-à-vis d’interprètes comme Artur Schnabel ou Edwin Fischer. Sachs en déduit que le pianiste polonais, n'ayant pas réussi à percer dans ce pays durant les premières décennies de sa carrière, entretient un sentiment d'infériorité envers ces interprètes, expliquant ainsi sa volonté de ne plus jouer en Allemagne.
Peu après la guerre, le pianiste se rend une première fois à Rio de Janeiro, où il rencontre Paul Claudel, qui y est ministre plénipotentiaire, ainsi que Darius Milhaud, à l'époque secrétaire particulier du premier ; Rubinstein reste ensuite en relation avec les deuxRémy Grumbach, « Arthur Rubinstein raconte sa rencontre avec Paul Claudel », L'invité du dimanche, .. Par ailleurs, son séjour dans la ville brésilienne est un grand succès puisque ses concerts sont particulièrement prisés du public..
En 1919, Rubinstein entame une tournée en Grande-Bretagne, accompagné de la soprano Emma Calvé et du ténor ..
Les voyages successifs que le pianiste entreprend en Amérique latine lui permettent de devenir un spécialiste de la musique latino-américaine.
Rubinstein retourne une seconde fois à Rio de Janeiro en 1920. Si le séjour se passe globalement mal , il en retiendra pourtant un souvenir des plus enchantés. En effet, des connaissances brésiliennes pressent le Polonais de venir écouter un étrange compositeur dont le génie, disent-ils, n'a d'égal que l’émancipation créative. Cet artiste n'est autre que Villa-Lobos, qui gagne alors laborieusement sa vie en tant que violoncelliste dans la fosse d'un obscur cinéma de la ville ; Rubinstein vient l'écouter et découvre, subjugué, son Amazone. Le premier contact entre les deux hommes est cependant tendu puisque le Brésilien est hostile, de facto, à toutes les personnes émanant du monde de la musique savante académique. Cela n'empêche cependant pas Villa-Lobos de se déplacer quelques jours plus tard, accompagné de quelques autres musiciens, à l'hôtel du pianiste polonais pour lui présenter ses compositions : dans l'étroitesse de la chambre, le concert improvisé finit de convaincre Rubinstein du talent du Brésilien, qu'il qualifie de et dont il apprécie beaucoup l'originalité et la palette très colorée. Le compositeur et le pianiste passent la journée ensemble et deviennent rapidement amis ; Villa-Lobos lui raconte sa vie de misère et sa vision musicale, alimentée par la riche musique folklorique brésilienne. Définitivement conquis, Rubinstein décide alors de jouer ses œuvres lors de ses concerts et, malgré les réactions très hostiles qu'il rencontre dans un premier temps , il ne se décourage pas. Finalement, les années passant, le Polonais fait connaître ces compositions à l'international, permettant au compositeur de lancer sa carrière. Villa-Lobos, très reconnaissant, lui dédiera par la suite un morceau, Rudepoêma..
Rubinstein voyage aux États-Unis en 1921 pour y donner deux tournées de concerts, en particulier à New York, en compagnie de Karol Szymanowski ainsi que son proche ami Paul Kochanski.