Les relations entre les territoires qui composent actuellement la communauté autonome du Pays basque et la communauté forale de Navarre, en Espagne, constituent un sujet complexe, qui provoque des prises de position différentes, voire opposées. D'un point de vue strictement juridique, la Quatrième disposition transitoire (Disposición transitoria cuarta) de la Constitution espagnole de 1978 prévoit la possibilité pour la Navarre d'intégrer la communauté autonome du Pays basque, en suivant la procédure précisée dans ladite disposition.

right|200px|thumb|Laurak Bat. Photo prise à Zestoa au Guipuscoa

Contexte Les territoires qui composent aujourd'hui la communauté autonome du Pays basque et la communauté forale de Navarre connurent une histoire commune au , lorsqu'ils appartenaient au Royaume de PampeluneURZAINQUI MINA, Tomás, La Navarra marítima, Navarra, Pamiela, 1998.. À noter que le Royaume de Pampelune devient royaume de Navarre sous le règne de Sanche VI de Navarre.. L'Alava et la Biscaye possédaient des statuts juridiques variés.

Une partie de l'Alava formait le comté homonyme. La Biscaye se divisait quant à elle en trois entités : la seigneurie de Biscaye proprement dite, les Encartaciones et le Duranguesado, ces deux derniers territoires ayant incorporé ultérieurement la seigneurie. Les terres d'Alava et celles de Biscaye, ainsi que d'autres territoires, passèrent à plusieurs reprises sous la souveraineté des monarques pamplonais. Ainsi, la Biscaye fut navarraise sous le règne de Sanche III de NavarreSanche III de Navarre parvint à unifier la quasi-totalité des territoires chrétiens (Navarre, León, comté de Castille...) de la Péninsule ibérique, ses possessions étant divisées entre ses héritiers à sa mort., puis, au gré des jeux d'alliance mouvants, de nouveau sous le règne d'Alphonse le Batailleur, roi de Navarre et d'Aragon, jusqu'en 1135. Dans tous les territoires mentionnés existent des villes fondées par les monarques navarrais. En 1135, le comte López Díaz de Haro se soumit définitivement au roi de Castille, Alphonse VI. Après s'être alliée à plusieurs reprises, et selon des modalités diverses, à ce royaume, la seigneurie de Biscaye l'intégrait fermement, la famille comtale de Haro devenant l'un des plus puissants lignages de la Couronne de Castille. Les autres territoires basques furent peu à peu incorporés au royaume castillan. La Navarre maintint son indépendance jusqu'au . C'est alors que se produisit l'invasion du royaume par Ferdinand le Catholique, qui se fit couronner roi de Navarre, et incorpora la Navarre péninsulaire (ou Haute-Navarre) à la monarchie hispanique.

Une fois intégrés à la Couronne de Castille, les territoires historiques d'Alava, du Guipuscoa et de Biscaye, dotés de régimes foraux spécifiques comparables, furent dépourvus d'existence institutionnelle commune jusqu'en 1936. Au début de la Guerre civile, la Seconde République approuva le statut d'autonomie d'Euzkadi, qui demeura en vigueur jusqu'à l'occupation de la Biscaye par les troupes franquistes en 1937.

Avant cette date, quelques propositions et tentatives de rapprochement entre les quatre territoires basco-navarrais avaient été formulées, à la suite de la disparition formelle du royaume de Navarre en 1841.

En 1882, lors de son Congrès de Madrid, le Parti républicain fédéral (le courant le plus à gauche de tout le mouvement républicain espagnol)Voir Parti républicain démocratique fédéral., faiblement implanté en Navarre où il était dirigé par Serafín Olave, décida de rédiger une Constitution dans chacun des États hispaniques. Olave rédigea ainsi la première proposition de « statut d'autonomie » pour la Navarre depuis la Loi de confirmation des Fors (Ley de confirmación de fuerosTexte disponible, en espagnol sur wikisource.) de 1839. La proposition était intitulée « Future Constitution de la Navarre ou Bases rédigées selon l'esprit des anciens fors, adapté aux usages modernes » (Constitución futura de Navarra o Bases redactadas según el espíritu de los antiguos Fueros, acomodado a las formas modernas). Le texte prévoyait que les trois provinces basques restantes, ainsi que la Rioja et la Sixième mérindade (Sexta Merindad, la Basse-Navarre, aujourd'hui en France), pussent incorporer la Navarre, définie comme une « région ».. Les ressortissants de ces territoires pourraient obtenir la qualité de citoyens navarrais.. Le projet fut approuvé par le Parti Fédéral de Navarre lors d'une assemblée réunie à Tudela le .

En 1893 survint la Gamazada. Le ministre des Finances Germán Gamazo tenta de rogner l'autonomie fiscale de la Navarre. S'ensuivit une réaction populaire et institutionnelle, tant de la part des carlistes que des libéraux pro-fueros, significativement appuyés par les trois provinces basques, favorables à l’autonomie forale des quatre territoires basco-navarrais. L'expression « Laurak bat », qui signifie en basque « Les quatre font une », fut employée par les partisans des fors pour se référer aux quatre provinces dotées de régimes foraux.

Les premiers contacts de Sabino Arana Goiri avec la Navarre remontent à 1884, mais ce n’est qu’en 1910 que fut créée la Société d'études basques (Eusko Ikaskuntza), et en 1912 que fut constituée la première assemblée municipale du Parti nationaliste basque (PNV) en Navarre. Le PNV obtint son premier député aux Cortes Generales, Manuel de Irujo, en 1918. Les milieux nationalistes basques éditèrent différentes revues et périodiques, parmi lesquels Napartarra et La Voz de Navarra. L'expansion du nationalisme basque en Navarre coïncida avec la création d’institutions culturelles, telles la Société d'études basques et l'Académie royale de la langue basque (Euskaltzaindia), promues conjointement par les Députations de Navarre, d'Alava, de Biscaye et du Guipuscoa.

Des revendications autonomiques et de restauration du régime foral furent relayées par les mairies en 1918. Lors d'une assemblée réunie à Pampelune le , les cuarentaiunistas, partisans de la Ley Paccionada navarra de 1841 qui abolissait le statut de royaume de la Navarre et en faisait une des quarante-neuf provinces espagnoles, rejetèrent les revendications.

Statut d'Estella

Le Statut d'Estella est connu pour être une confrontation entre l'union autonomiste et catholique d'une part face à un État centraliste et laïc de l'autre.

La Commission des études basques présenta le un "Statut général de l’État basque"Stanley G. Payne, El nacionalismo vasco, 1974, . dans lequel elle déclarait l'institution d'un état basque "autonome dans la totalité de l'État espagnol", formé par les provinces d'Alava, du Guipuscoa, de Navarre et de Biscaye, et dont le nom serait "Euzkadi". Dans cette configuration, le gouvernement central aurait pleine autorité pour la politique étrangère, les communications, la monnaie, le droit du commerce et le droit pénal, les relations entre l'Église et l'État, les élections nationales et les forces armées en général. Le gouvernement basque conserverait la compétence exclusive sur le reste des domaines ainsi que la gestion des compétences étatiques dans le cadre de ses frontières, y compris la police et les forces armées (appelées milices basques).

Le , le PNV accepta ce projet, nonobstant quelques objections, car la compétence des relations avec l'Église restait entre les mains du gouvernement de la République. Les socialistes, les républicains et les carlistes l'appuyaient également, tout en émettant des réserves. 480 des 520 municipalités des quatre provinces donnèrent leur appui initial au projet.

Une assemblée fut convoquée à Pampelune le pour débattre du projet. Elle fut déplacée à Estella, car elle coïncidait avec une assemblée pour la réunification des carlistes. Le projet fut discuté point par point, puis adopté avec une modification importante qui garantissait une autonomie totale dans les relations entre le nouvel état basque et le Saint-Siège, et le droit pour le nouvel état à négocier son propre concordat avec le Vatican.

Le résultat de ce processus de négociation fut connu sous le nom de Statut d'Estella. Lors de l'assemblée des municipalités réunies à Estella, 200 des 220 municipalités navarraises présentes (qui représentaient 89,93 % de la population) appuyèrent le statut basco-navarrais.

Le , une délégation de 420 maires se déplaça à Madrid et remit le projet de statut au président de la République, Niceto Alcalá-Zamora. Les 25 et , le projet fut débattu en commission aux Cortes, où il fut annoncé que l'article portant sur les relations Église-État serait déclaré anticonstitutionnel, entraînant le rejet du projet dans sa totalité.

Le fut approuvée la Constitution de la Seconde République, qui proclamait la séparation de l'Église et de l'État, illégalisait les activités des ordres religieux en Espagne et supprimait l'éducation catholique d'État. Les dirigeants des députations forales des quatre provinces basco-navarraises créèrent une commission pour rédiger un nouveau statut, conforme à la constitution, qui fut officiellement présenté en juin 1932. Le nouveau projet ne faisait pas référence à un État basque, mais à une « unité autonome politico-administrative au sein de l'État espagnol » ("unidad autónoma politicoadministrativa dentro del Estado español"), dont le nom serait « Pays basco-navarrais » (País Vasconavarro en castillan, et Euzkadi en basque).

Le nouveau document ne recueillit pas d'appui massif parmi les carlistes, dont les dirigeants annoncèrent que les membres du parti allaient voter en leur « conscience personnelle ». Alors que beaucoup de carlistes qualifièrent le projet d'anti-foral, le PNV rétorqua que le « fors authentique ne s'adapte pas à la volonté de ceux qui vivent dans le passé, mais à celle de ceux qui vivent dans le présent ».

Le fut convoquée une assemblée des mairies à Pampelune pour voter le nouveau document. En Navarre, 127 municipalités avaient confié à leurs représentants le soin de l'appuyer, tandis que 115 les avaient chargés de s'y opposer. L'assemblée fut célébrée au Théâtre Gayarre de Pampelune, pour décider si la Navarre devait continuer à s'impliquer dans le projet de statut basque à quatre provinces, tel que le stipulait l'article 4 dudit document : Le Pays basque composé des actuelles provinces d'Alava, du Guipuscoa, de Navarre et de Biscaye, constitue une entité naturelle et juridique dotée de personnalité politique propre, et il lui est reconnu comme tel le droit de se constituer et de se gérer par lui-même comme État autonome dans le cadre de la totalité de l'État espagnol El Estatuto Confederal de Estella para Euskal Herria en 1931.

La proposition d'unification fut rejetée par 123 municipalités navarraises (la majorité de gauche et de la Ribera, y compris Pampelune, soit au total habitantsEl Estatuto Vasco (1932-1936), I, disponible sur l’Enciclopedia General Ilustrada del País Vasco sur Auñamendi Eusko Entziklopedia.) contre 109 pour (soit habitants), et 35 abstentions (soit habitants).. La différence entre le vote initial des mairies et le résultat final était dû au fait que huit représentants des municipalités qui l'appuyaient changèrent leur vote au dernier moment, et que huit autres s'abstinrent. L'assemblée fut donc entachée d'irrégularités. En réaction, des membres originaires de différents partis politiques créèrent le groupe Acción autonomista en , qui présenta en septembre une longue étude, argumentée de motifs juridiques, dénonçant des faits concrets. Le journal nationaliste La Voz de Navarra dénonça également le vote de l'assemblée.