thumb|upright=1.2|alt=L'Art Poétique de Nicolas Boileau|L'Art poétique de Nicolas Boileau décrit les règles classiques de versification française : . La versification française est l'ensemble des techniques employées dans l'expression poétique traditionnelle en langue française et des usages qui y règlent la pratique du vers : regroupement en strophes, jeu des rythmes et des sonorités, types formels de poèmes. Terme au contenu purement technique, la versification se distingue des arts poétiques, qui renvoient à des conceptions à la fois techniques et esthétiques de la poésie revendiquées par une personne ou un groupe.
Cet article regroupe ces données techniques en une présentation générale ; les détails sont présentés dans les pages césure, diérèse, enjambement, hémistiche, hiatus, métrique, rime, strophe, synérèse, vers, etc.
Le vers Métrique Décompte des syllabes L'unité de mesure du vers français est la syllabe. Parler de « pied », par analogie avec le latin ou le grec, est incorrect, comme le relève déjà Joachim du Bellay dans la Défense et illustration de la langue française, et comme l'écrit encore en 1974 Jean Mazaleyrat :
Le mètre est le nombre de syllabes comptées dans un vers. La versification française, qui repose sur le décompte des syllabes, est dite syllabique ; comme il faut et il suffit d'une voyelle pour composer une syllabe, elle est aussi dite vocalique. Le vers suivant contient douze mots d'une syllabe :
Règle du e caduc Le e caduc désigne la voyelle e dont la prononciation « e » varie en fonction de l'environnement syntaxique. Souvent le e caduc est improprement appelé e muet, car la modification de prononciation consiste souvent en une atténuation, voire une disparition, du son « e » (amuïssement).
Le e caduc est associé aux graphies « e », « es » et « ent ». Attention cependant : les terminaisons « -es » et « -ent » n'indiquent pas obligatoirement la présence d'un e caduc (cf. « Miguel de Cervantes », « le couvent », « qu'ils soient », ou tous les verbes à la troisième personne du pluriel de l'imparfait et du conditionnel : « ils voulaient » et « il voulait », tout comme « il voudrait » et « ils voudraient », diffèrent uniquement à l'écrit, par un « -ent » grammatical non prononcé).
En fin de vers, un e caduc associé aux terminaisons « -e », « -es », « -ent », bien qu'il soit prononcé dans la scansion classique, ne compte cependant pas au nombre des syllabes d'un vers (apocope).
thumb|alt=Arthur Rimbaud, manuscrit des Assis.|Arthur Rimbaud, manuscrit des Assis. À l'intérieur du vers, le e caduc en fin de mot ne compte pas toujours comme une syllabe (élision non systématique du e caduc final d'un mot) : il y a élision, et la dernière syllabe ne compte pas, quand le son « e » écrit « -e » est suivi par une voyelle ou un h muet ; il n'y a pas élision, et la dernière syllabe compte, quand le son « e » écrit « -e » est suivi par une consonne, ou quand le son « e » est orthographié « -es » ou « -ent ».
thumb|alt=William Hogarth, Le Poète en détresse.|William Hogarth, Le Poète en détresse. Enfin, le « e » à l'intérieur d'un mot est parfois élidé entre une voyelle et une consonne (syncope) : par exemple, il y a syncope dans « il avouera » (→ a·vou·ra), mais pas dans « avouer » (→ a·vou·er).
Ces règles peuvent provoquer la confusion lors du décompte du e tonique (c'est-à-dire prononcé) et les auteurs cherchent à l'éviter : par exemple, « Dites-le à… » serait remplacé par « Dites-lui de… »
De plus, au Moyen Âge et au , ces règles étaient différentes : le « e » s'élidait souvent à l'hémistiche de l'alexandrin (« césure épique »).
Diérèse et synérèse thumb|upright=1.6|alt=Étymologie du mot « bièvre »|Étymologie du mot « » : venant du gaulois bèbros (latin fiber), la diérèse en « bi·è·vre » est théoriquement injustifiée. Certains sons uniques en prose sont dédoublés dans l'élocution versifiée : « pas·sion » devient « pas·si·on », « dia·mant » devient « di·a·mant ». C'est la diérèse, qui transforme une consonne en voyelle juxtaposée à la voyelle habituelle du mot ; la diction ainsi rallongée parait adoucie.
Deux syllabes en prose peuvent aussi être contractées en une seule dans l'élocution versifiée. « hi·er » devient « hier », « li·on » devient « lion ». C'est la synérèse, qui transforme une voyelle en consonne intégrée à la voyelle majeure du mot ; la diction ainsi abrégée parait plus dure.
Historiquement, diérèse et synérèse suivaient des règles strictes (pleines d'exceptions) basées sur l'étymologie. On trouve, avant Corneille, certains mots de trois syllabes dont les deux dernières sont en synérèse : meur·trier, san·glier, bou·clier, peu·plierGilles Ménage, Observations sur les poésies de Malherbe, 1666.. Les poètes modernes s'affranchissent des origines des mots et utilisent diérèse et synérèse en fonction de considérations métriques, rythmiques, ou esthétiques : la diérèse peut donc servir à favoriser l'articulation du vers et à ralentir la diction, et peut donner une touche archaïque quand elle est utilisée là où elle n'existe plus en français moderne ; la synérèse permet au contraire d'accélérer la diction.
Des dictionnaires, comme le Littré, aideront les plus scrupuleux à se conformer aux règles étymologiques. On trouve sur internet un tableau récapitulatif de l'usage poétique.
Hiatus L'hiatusL'Académie française accepte le hiatus, avec un h aspiré, ou l'hiatus, avec un h muet. Historiquement, c'est l'hiatus qui fut employé. désigne la rencontre de deux voyelles, soit dans le même mot (hiatus interne ; exemple : « maïs »), soit dans deux mots successifs (hiatus externe).
L'hiatus (externe) abonde au Moyen Âge, mais, comme le retrace Georges LoteGeorges Lote, Histoire du vers français, t. VI, Presses universitaires de Provence, 1991, chap. I, p. 165-182, en ligne., il est, au cours même de cette période, progressivement éliminé et Ronsard, en 1565, dans son Art Poëtique françois, formule une quasi-prohibition« Tu eviteras, autant que la contrainte de ton vers le permettra, les rencontres de voyelles et diphtongues qui ne se mangent point : car telles concurrences de voyelles font les vers merveilleusement rudes en nostre langue (...). » que Malherbe et BoileauGardez qu'une voyelle à courir trop hâtée / Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. Nicolas Boileau L'Art poétique, chant I. rendront absolue.
Cette intransigeance est critiquée, par exemple par Paul Valéry, qui parlait de Paul Valéry, Au sujet d'Adonis, 1920., ou par Alexandre-Xavier Harduin qui, en 1757, écrivait Alexandre-Xavier Harduin, Remarques diverses sur la prononciation et l'orthographe, 1757, in Encyclopédie - Hiatus..
Noms basés sur la métrique thumb|upright|alt=Illustration du « Roman d'Alexandre ».|Illustration du Roman d'Alexandre (British Museum). Le nom d'un vers dépend de son nombre de syllabes. Les vers de 1 à 12 syllabes sont appelés : monosyllabe, dissyllabe, trisyllabe, tétrasyllabe (ou quadrisyllabe), pentasyllabe, hexasyllabe, heptasyllabe, octosyllabe, ennéasyllabe, décasyllabe, hendécasyllabe, alexandrin (ou dodécasyllabe).
La poésie française privilégie les vers pairs (ayant un nombre pair de syllabes) : l'alexandrin, qui doit son nom à sa première apparition dans le Roman d'Alexandre (poème narratif anonyme du ), est le mètre le plus utilisé dans la langue française, dans tous les types d'expression poétique comme les textes du théâtre classique ; le décasyllabe, dont l'emploi est dominant jusqu'au milieu du où il est remplacé par l'alexandrin ; l'octosyllabe, sans coupe régulière, se caractérise par la légèreté ; au Moyen Âge, c'est le vers de la poésie lyrique. Il est assez souvent employé en association avec d'autres mètres plus longs ou plus courts ; l'hexasyllabe, qui se rencontre seul ou en association avec l'alexandrin pour en rompre la monotonie et la majesté.
+ Principales métriques en poésie françaiseBruno Vercier et Brigitte Bercoff, La Poésie, Hachette Éducation, 01/04/2014 Brigitte Lancien, Séverine Anouil, Solène Bergevin, Roula Bressange, Maud Clisson, Isabelle Delacroix, Sylvie Descourtieux, Véronique Gillet-Chevais, Gwénaëlle Habert, Gildas Legrand, Jérôme Llaury, Laëtitia Ron, Prépa CRPE tout-en-un, Editions Ellipses, 25/01/2022 Nom de la métrique Nombre de syllabes Exemple (vers) Remarques complémentaires monosyllabe 1 Oui. Très rare seul, utilisé en poésie expérimentale. disyllabe 2 Je vais. Rarement utilisé seul. trisyllabe 3 Il fait beau. Rythme très rapide. tétrasyllabe 4 Je suis parti. Fréquent dans les comptines. pentasyllabe 5 L’ombre danse au mur. Peu courant. hexasyllabe 6 Le vent glisse en silence. Appelé aussi demi-alexandrinMichèle Aquin, La versification, Presses Universitaires de France, 1990 ; consultable sur Hypothèses.org. heptasyllabe 7 Le matin clair s’éveille. Souvent combiné avec d'autres mètres. octosyllabe 8 Il pleut doucement sur la ville. Très courant au Moyen Âge et en poésie lyrique. ennéasyllabe 9 Le silence envahit le grand couloir. Moins utilisé, mais existe. décasyllabe 10 Le soleil se lève sur la plaine immense. Fréquent en épopée médiévale. hendécasyllabe 11 Je rêve aux vastes cieux pleins de promesses. Moins fréquent en français qu’en italien. alexandrin 12 La nature est un temple où de vivants piliers Aussi appelé dodécasyllabe. Le plus classique, surtout depuis le XVII siècle. vers libre Variable Aucun schéma fixe Présent dans la poésie moderne et contemporaine.
Les vers impairs recherchent l'écart et la souplesse ; la mise en cause des mètres traditionnels que constitue l'utilisation des vers impairs apparaît comme une étape vers le vers libre ou le verset poétique, qui marqueront la fin du . Ce type de vers, en particulier ceux de 9 syllabes, ont été recommandés par Verlaine pour leur musicalité et avaient été utilisés par la poésie lyrique destinée au chantMichel Gribenski, « Vers impairs, ennéasyllabe et musique : variations sur un air (mé)connu », paru dans Loxias, Loxias 19, mis en ligne le 06 décembre 2007, URL : Lire en ligne. Il s'agirait d'une remise en cause du modèle métrique, fondée sur un jeu de discordances. Cette conception, reprise par les symbolistes et les « vers-libristes », se rapprocherait de l’impressionnisme musical à venir de Debussy.
Les vers rapportés, comme les vers brisés, peuvent se lire en ligne et en colonne.
Les vers blancs sont des vers dont la métrique est régulière, mais pas la rime ; c'est par exemple le cas dans la prose poétique ou au théâtre, quand le rythme particulier d'une phrase en prose se rapproche d'un mètre traditionnel : cf. Dom Juan « La naissance n'est rien où la vertu n'est pas ! »
Les vers libres n'ont pas de structure régulière.
À l'exception parfois des vers libres, et en dehors de toute considération calligraphique, les vers commencent toujours par une majuscule et se terminent par un saut de ligne.
Rime Une rime est un retour de sonorités identiques à la fin d'au moins deux vers, avec pour base la dernière voyelle tonique. Différente de l'assonance médiévale, la rime impose l'homophonie des sons consonantiques qui suivent la dernière voyelle prononcée. Elle peut être enrichie par la reprise de sons complémentaires qui précèdent la voyelle.
Noms thumb|alt=A, B, C… servent à noter des rimes aux sonorités différentes.|A, B, C… servent à noter des rimes aux sonorités différentes ; si cela est nécessaire, des minuscules indiquent d'autres nuances (ex. : Abc = 3 sonorités ; A vers long, b et c vers courts). Le nom des rimes dépend principalement de leur disposition et des successions de sonorités qui en résultent : AAAA dans les rimes continues ; AABB dans les rimes suivies ou plates ou jumelles (… chanté /… été/… dépourvue /… venue) ; ABAB pour les rimes croisées ou alternées (… pensées /… bruit /… croisées /… nuit) ; ABBA dans les rimes embrassées (… chandelle /… filant /… s'émerveillant /… belle) ; sans ordre dans les rimes mêlées ;