vignette|upright|Adolf Hitler par Heinrich Knirr, 1937.

Les Carnets d'Adolf Hitler sont un journal intime prétendument tenu par Adolf Hitler mais en réalité écrit par le faussaire Konrad Kujau entre 1978 et 1983. La soixantaine de carnets composant le journal fut achetée en 1983 pour plus de de Deutsche Marks par le magazine ouest-allemand Stern, qui en céda les droits de publication à différents organes de presse dans le monde. La publication des carnets fut annoncée lors d'une conférence de presse au cours de laquelle plusieurs historiens – dont deux avaient auparavant authentifié les carnets – émirent des doutes sur leur authenticité. Aucun examen scientifique sérieux n'avait été effectué avant la conférence de presse, et les analyses postérieures confirmèrent que les carnets étaient des faux.

Originaire d'Allemagne de l'Est, Konrad Kujau était connu de la police pour des petits délits et des escroqueries. Dans les années 1970, il commença à vendre des souvenirs de guerre nazis qu'il importait clandestinement d'Allemagne de l'Est. Rapidement, il comprit qu'il pouvait accroître considérablement ses bénéfices en présentant les objets vendus comme ayant appartenu à de hauts dignitaires du Reich. Il se lança alors dans une production massive de faux : des tableaux, des poèmes de jeunesse et des lettres attribués à Hitler, jusqu'à ce que l'idée lui vienne, à la fin des années 1970, d'écrire un pseudo-journal intime de Hitler.

Le journaliste qui « découvrit » les carnets et les acheta pour le compte de son employeur était Gerd Heidemann, reporter au magazine Stern, qui nourrissait une fascination obsédante pour le nazisme. Il détourna à son profit une large partie des fonds qui lui avaient été confiés pour acheter les carnets.

Le scandale causé par la publication des carnets eut un retentissement international : Kujau et Heidemann furent condamnés à des peines de prison pour leur rôle dans la fraude, des experts qui avaient cru pouvoir authentifier les manuscrits furent ridiculisés et plusieurs directeurs de journaux durent présenter leur démission.

Contexte L'opération Seraglio vignette|Hans Baur, le pilote personnel de Hitler vers 1930. Le , face à l'avance des troupes ennemies, Hitler admet que la guerre est perdue. Son secrétaire particulier, Martin Bormann, déclenche l'opération Seraglio (« sérail » en italien) : de l'entourage du Führer sont évacués du bunker berlinois vers Berchtesgaden, dans les Alpes bavaroises ; ils transportent avec eux des documents officiels et personnels, ainsi que des objets de valeur. Sous le commandement du général Hans Baur, pilote personnel de Hitler, dix avions partent au petit matin de quatre aérodromes berlinois. Dans l'un de ces avions, conduit par un vétéran du front russe nommé Gundlfinger, prend place Wilhelm Arndt, le majordome personnel de Hitler. Il embarque seize personnes et plusieurs énormes malles. Une demi-heure après le décollage, alors qu'il vient de survoler les ruines de Dresde, l'avion s'écrase, sans doute atteint par un tir américain. Les témoins laissèrent l'avion se consumer, ne pouvant rien faire face à l'incendie. Seules deux personnes ont survécu au crash, l'une meurt deux jours après, la dernière est morte en , quelques mois avant qu'Heidemman en ait connaissance. Les neuf autres appareils, pendant ce temps, ont atteint leur destination. L'accident est authentique dans la mesure où même Heidemman posa au côté des tombes des victimes du crash, étant l'une des plus grandes preuves pour l'authenticité des carnets.

Quand le général Baur rend compte à Hitler de la disparition d'un des appareils et qu'il lui apprend qu'il s'agit de celui qui transportait Arndt, le Führer paraît très affecté, et il aurait, d'après Baur, prononcé la phrase suivante : . Cette phrase est donc la seule indication sur le contenu des coffres, mais elle était suffisante pour stimuler l'imagination des chercheurs et des passionnés : l'idée d'une cachette secrète qui contiendrait des documents personnels d'Adolf Hitler a constitué pendant des décennies une possibilité fascinante, créant un cadre idéal pour une supercherie. Les historiens ont néanmoins déclaré que le contexte pose problème, aucun document n'a probablement survécu au crash les témoignages extérieurs n'accréditent pas à Hitler des mémoires personnelles ou un journal intime, même si certains proches ont confondu avec des rapports ou des minutes. Hitler fit ensuite détruire toutes ses archives restantes (des prises de notes sur sa stratégie militaire) et sa correspondance dans son bunkerAntony Beevor, The Fall of Berlin 1945. Il ordonna à Julius Schaub de faire de même au Berghof et à l'appartement de Prinzregentenplatz. Les autres documents potentiels ont eu beaucoup de vicissitudes durant la fin du Reich la plupart étant volés.

Précédentes supercheries Ultérieurement, il fut remarqué qu'une affaire similaire avait eu lieu dans l'après-guerre, concernant Eva Braun, la compagne d'Hitler. L'acteur Luis Trenker découvrit et fit publier en 1948 le , révélant une grande partie de la vie intime du couple. La supercherie fut dénoncée par les sœurs d'Eva Braun, pointant la chronologie imprécise des entrées, les multiples incohérences et de nombreux passages plagiés des mémoires de Marie von Wallersee-Larisch.

Konrad Kujau Konrad Kujau est né le à Löbau, dans la Saxe, le troisième d'une fratrie de cinq. Il est issu d'une famille modeste, la mort de son père bouleverse la famille, les enfants sont confiés à des orphelinats. Kujau manifeste un talent précoce pour le dessin mais est trop pauvre pour poursuivre des études. Il enchaîne les petits boulots. Le , il s'enfuit à l'Ouest. Il dort dans des foyers de jeunes travailleurs, dans la région de Stuttgart, et mène une vie de petit délinquant pour vols et violences sur son employeur. De 1960 à 1963, il gère un bar-dancing, le Pelikan. vignette|redresse|Konrad Kujau en 1992. Il commence à mentir sur son passé. Il prétend s'appeler Peter Fischer, il se vieillit de deux ans ; il affirme aussi avoir été persécuté par la STASI. Ces mensonges ne paraissent pas avoir eu d'autre but que le plaisir d'inventer des histoires. Kujau retrouve alors vite l'habitude des combines et des petits trafics : il connaît sa première condamnation pour faux, après avoir contrefait des tickets-restaurant pour un montant de . En , lors d'un contrôle de routine, la police découvre qu'il utilise de faux papiers, et il est envoyé une nouvelle fois à la prison de Stammheim. Après sa sortie, il crée avec sa femme une société de nettoyage de vitres, la Lieblang Cleaning Company. Les affaires sont difficiles mais Kujau utilise son talent pour le dessin, en peignant ses clients dans des épisodes glorieux de la Seconde Guerre mondiale, vendant les œuvres jusqu'à pièce, une somme considérable à l'époque.

En 1970, alors qu'il rend visite à sa famille en RDA, Kujau se rend compte que, malgré l'interdiction des autorités communistes, beaucoup de gens ont conservé chez eux des souvenirs militaires nazis : des décorations, des uniformes ou des armes. Il y voit une source de profit facile, en achetant les objets au marché noir et en les revendant au prix fort à l'Ouest parmi les collectionneurs de Stuttgart. Ce commerce était illégal, la législation est-allemande sur la protection du patrimoine culturel interdisant l'exportation de tout objet antérieur à 1945, a fortiori lorsqu'il s'agissait d'armes. Kujau et sa femme firent régulièrement ce trafic et ne furent arrêtés qu'une seule fois à la frontière interallemande, pourtant très surveillée.

En 1974, la situation financière du couple Kujau est devenue florissante. La Lieblang Cleaning company a obtenu la clientèle d'un grand magasin, d'une chaîne de télévision locale et de plusieurs fast-foods. Elle réalise un bénéfice annuel de et emploie une demi-douzaine de salariés. Par ailleurs, le trafic d'objets nazis bat son plein : Kujau s'est constitué un noyau de fidèles acheteurs, qui lui achètent rubis sur l'ongle tout ce qu'il est en mesure de rapporter de ses expéditions en RDA. Kujau en accumula tellement qu'il décide donc de louer une boutique pour y exposer sa marchandise. Le local n'est presque jamais ouvert la journée, mais il devient rapidement un lieu de rendez-vous pour de longues beuveries nocturnes avec des amis et clients collectionneurs. Ces réunions de nostalgiques du nazisme mêlent des personnalités très variées : s'y côtoient d'anciens SS devenus de prospères commerçants ainsi qu'une certaine partie de la société locale dont un receveur des postes, le chef de la police locale, un magistrat du parquet, des prostituées et de petits escrocs.

Progressivement, Kujau commence à introduire des faux parmi la marchandise authentique qu'il écoule. Ses premières contrefaçons sont des certificats destinés à accroître la valeur des objets vendus. Par exemple, un casque authentique de la première guerre mondiale, augmente considérablement de valeur accompagné d'un faux certificat nazi prouvant que c'est le casque d'Hitler qu'il porta à la bataille d'Ypres. Kujau produit essentiellement de faux manuscrits de Hitler, mais il contrefait également des lettres de Göring, Himmler, Bormann, Rudolf Hess et Joseph Goebbels. S'il parvient à imiter assez adroitement l'écriture et la signature de ses modèles, son travail est dans l'ensemble très grossier : il se sert d'articles de papeterie modernes (le papier, l'encre et la colle qu'il emploie n'existaient pas dans les années 1930 et 40) qu'il vieillit en les trempant dans du thé. Son vocabulaire est souvent anachronique et sa langue est truffée de fautesEn particulier lorsqu'il compose en anglais ; on peut ainsi lire dans ce qui se présente comme un exemplaire personnel de Hitler des accords de Munich : we regard the areement signet last night and the Anglo-German Naval Agreement as symbolic of the desire of our two peoples never to go to war with one another againe.. Il ne se donne pas beaucoup de mal car il sait que ses clients sont crédules, et surtout qu'ils ne feront jamais vérifier leurs achats par un expert : la loi allemande interdit l'exposition publique d'objets nazis, et les collections sont tenues soigneusement cachées.

Encouragé par la facilité avec laquelle il écoule sa marchandise, Kujau passe à la vitesse supérieure : il se lance dans la production de faux tableaux et dessins, vendus comme étant de la main de Hitler qu'il peignit pendant deux décennies à Vienne. Le potentiel est important : elles ont l'avantage pour le faussaire d'être faciles à imiter et de ne pas avoir été inventoriées, la production est estimée à plus de . Kujau peut donc donner libre cours à son imagination et choisir des thèmes susceptibles de plaire à ses clients : des caricatures, des nus ou des scènes de combat, alors même que Hitler n'a jamais traité de tels sujets dans ses peintures. Conformément à sa technique maintenant bien éprouvée, Kujau accompagne ces peintures et ces dessins de notes manuscrites supposément écrites par Hitler lui-même, ou par Martin Bormann, qui certifient l'authenticité de l'œuvre. Pour justifier son accès à des objets ayant appartenu à de hauts dirigeants du Reich, Kujau invoque différentes sources, toutes situées en RDA : un ancien responsable de la SS, le directeur corrompu d'un musée historique, et surtout son propre frère, dont il prétend qu'il est général dans l'armée est-allemande.