vignette|304x304px|La Basilique Saint-François-d'Assise, à Assise. C'est l'un des chantiers les plus marquants du Duecento, où les artistes vont se rencontrer et échanger sur l'art, ce qui fera advenir cette « conscience italienne » dans l'art. Duecento /ˌdueˈt͡ʃɛnto/ qu'on rencontre également en Dugento (italien médiéval), désigne le dans l'histoire en Italie et est utilisée dans tous les ouvrages de référence sur les arts de cette période de la pré-Renaissance. C’est une période de transition entre l’art roman et l’émergence progressive du gothique, avec l’émergence d’une « conscience italienne ». Au cours du Duecento, l’Italie a vu émerger une identité artistique propre à elle, s’éloignant des styles byzantins et romans. De plus, c’est à cette époque qu’une langue vernaculaire commence à se former et qu’une littérature italienne émerge. Cette période est marquée par un double mouvement : un renouveau artistique et une affirmation linguistique. Elle ouvre ainsi la voie au Trecento et à la Renaissance.

Contexte politique, social et économique À cette époque, la péninsule italienne est divisée en trois régions principales : le royaume de Naples dans le sud, les États de l'Église au centre, et le royaume d'Italie au nord, qui relève de l'autorité du Saint-Empire romain germanique. Toutefois, le nord se distingue par l’indépendance de ses multiples cités-États, ce qui entraine un paysage politique morcelé : « le Nord de la péninsule à la fin du et au se définit politiquement comme communal, articulé sur ces villes». vignette|Enluminure représentant la Bataille de Montaperti (1260), causée par ce conflit entre Guelfes et Gibelins. Les communes du nord et du centre de l’Italie sont à la fois des centres économiques et des lieux de conflits politiques et sociaux. Elles ont une forte identité locale et connaissent des luttes internes et entre elles. Le « popolo » demande plus de pouvoir, tandis que les élites résistent. Certaines communes deviennent même seigneuriales, annonçant un régime « monarchique ». L’accumulation de richesse par les familles marchandes renforce les inégalités. L’un des principaux conflits du est l’opposition entre les Guelfes, partisans de la papauté, et les Gibelins, alliés du Saint-Empire romain germanique. Ce conflit, qui a commencé comme un affrontement entre l’Empereur et le Pape pour dominer l’Italie, a divisé les cités-États, chacune choisissant son camp. Dans ce contexte, « un pullulement de forces antagonistes » règne, qui animent des rivalités entre les communes. (Prenons le simple exemple de Florence, de Sienne et de la bataille de Montaperti en 1260.) Bien que des divisions politiques et des conflits existent entre les villes, un sentiment d’appartenance à une culture partagée émerge, en raison des coutumes urbaines et des spécificités régionales. Chaque ville a son identité propre, grâce à ses institutions, fêtes et saints locaux. Cependant, l’Italie est avant tout une référence culturelle et mémorielle, plutôt qu’une entité politique. Ce climat de changement constant et d’agitation sert de fondement pour l’identité culturelle future de l’Italie, face au monde en constante évolution : « Tout bouge : les hommes, les paysages, le décor du coin de la rue. Tout change : les instruments et les usages de la vie quotidienne, comme les rouages de la chose publique, les institutions et les formes du politique ».

Un carrefour d'influences vignette|Représentation de saint François d'Assise. Ce bouleversement politique a aussi créé une nouvelle dynamique intellectuelle. L’Italie du se distingue par « la juxtaposition de deux pays distincts, l’un relevant du Saint-Empire et participant à la culture occidentale, surtout par la Lombardie, l’autre par le royaume de Naples et la Sicile, relevant de la culture proprement méditerranéenne et byzantine ». Cette diversité favorise la créativité. L’essor des villes et des universités, ainsi que l’influence des ordres mendiants, ont profondément marqué le paysage religieux et intellectuel, en favorisant la diffusion d’un savoir hors du cadre monastique. En effet, contrairement aux moines cloîtrés, les Franciscains et les Dominicains ont développé une forme de prédication plus accessible:  « Contrairement au moine, qui se retirait du monde pour mener une vie contemplative, l'activité principale du frère, c'est-à-dire un membre d'un ordre mendiant, était de voyager et de prêcher ». Saint François d’Assise (1182-1226) est l’incarnation de ce mouvement. Il prônait une foi plus accessible, basée sur la pauvreté, l’amour de la nature et une relation personnelle avec Dieu. « L'apparition de saint François d'Assise a marqué le réveil de la conscience italienne ; l'interminable rivalité politique du Sacerdoce et de l'Empire devait provoquer une réaction « mystique », le besoin d'une religion plus intime. » Alors que les Franciscains favorisent un style artistique émotionnel et narratif dans leur conception de l’art religieux, les Dominicains, axés sur l’enseignement et le combat contre les hérésies, participent au développement de la théologie. Ces transformations spirituelles et intellectuelles ont renforcé l’identité culturelle italienne en dépassant les divisions politiques. Ainsi, au , une nouvelle vague de créativité émerge, caractérisée par l’influence byzantine et le renouveau de l’art roman.

L'influence byzantine et l'art roman vignette|Exemple de mosaïque byzantine, située dans la Basilique San Vitale de Ravenne. Bien que le Duecento soit considéré comme une période de rupture, l’art byzantin a eu une influence durable, en particulier au début du . Cet héritage, issu des échanges culturels et commerciaux entre l’Italie et l’Orient, s’observe dans divers domaines artistiques, tels que la peinture et la mosaïque. « Même si le monde latin connaît ses propres renaissances, [...] l’art byzantin reste la référence absolue en termes d’art et de spiritualité. Au Moyen Âge, Constantinople apparaît comme le conservatoire d’une civilisation romaine perdue et l’atelier où se conçoivent les images les plus irréprochables. Loin d’être un carcan dont il faut se libérer, l’art byzantin est le terreau sur lequel s’épanouit la première Renaissance italienne. » Les influences ne sont pas des obstacles, mais servent de base pour que les artistes italiens créent leur propre identité. De plus, les pèlerinages ont permis la diffusion des idées et des styles artistiques en Europe. Les pèlerins médiévaux, en se rendant aux lieux saints du christianisme, ont diffusé des idées et des modèles artistiques. Les représentations divines, reproduites dans les lieux sacrés, étaient ramenées dans leurs villes d’origine et parfois même agrandies.

L’art roman, qui a dominé l’Italie jusqu’au milieu du , est encore visible aujourd’hui. « L’Italie romane est, en somme, l’image réduite de la chrétienté tout entière.» De la fin du au début du , de nombreux lieux de culte ont été construits, des cathédrales aux simples églises, reflétant la puissance de l’architecture romane. Elle est marquée par des formes nettes, composée de colonnes et de voûtes arrondies. De plus, les bâtiments religieux sont orientés vers l’est, symbolisant le Christ, et sont en forme de croix. L’art y est intégré sous forme de bas-reliefs illustrant des scènes bibliques.

Une mutation artistique entre tradition et renouveau vignette|Le château de Frédéric II en Pouille, le Castel Del Monte. À partir de 1250 environ, l'art italien connaît une profonde mutation, caractérisée par une prise de conscience progressive de sa « vocation originale ». Cela se manifeste dans divers domaines artistiques : l’architecture en Toscane, la sculpture avec Nicola et Giovanni Pisano, ainsi que la peinture, représentée par les mosaïstes romains et les fresques du chantier d’Assise. Cette période, inspirée par les styles gothique et byzantin, les combinent, comme le montrent le château de Frédéric II en Pouilles et les œuvres de sculpture de Nicola Pisano. L’art franciscain, initialement simple, est devenu plus riche, comme le prouvent les fresques du cycle d’Assise. André Chastel observe une transformation stylistique en Italie, qui n’est pas une rupture brutale ni un retour au naturalisme antique, mais plutôt un renouveau « mystique » avec Cimabue et Giotto, ainsi qu’un renouveau « classique » avec Giovanni Pisano. Ce tournant marque donc l’évolution de l’image, qui passe d’un « signal de la recordatio » à un outil narratif et expressif plus complexe. L’Italie centrale, et notamment Rome et Assise, deviennent les principaux foyers de cette production artistique. On y trouve des maîtres comme Cimabue, Torriti, Cavallini, et Arnolfo di Cambio.

Évolution des arts visuels: peinture, sculpture et architecture Cette période marque un tournant dans l’histoire de l’art italien. C’est une période de formation d’un art distinctif, qui est marquée par l’émergence du message de Saint François d’Assise, ayant une profonde influence sur l’art. L’art s’inspire de son message de simplicité, d’humilité et d’amour pour la nature, créant ainsi des œuvres émouvantes, humaines et narratives. vignette|217x217px|Maestà de Cimabue. Les artistes du Duecento, comme Cimabue, ont contribué à cette évolution; Cimabue (1240-1302) est un artiste qui a marqué la transition en s’éloignant des conventions de l’art byzantin. Ses œuvres, comme la Maestà de Santa Trinita, marquent une transition vers le naturalisme, car elles donnent plus de volume et de présence aux figures humaines. Il a posé ainsi les bases d’une nouvelle approche de l’espace et des personnages, mettant l’accent sur la profondeur et l’expressivité.

Duccio di Buoninsegna (v. 1255-1318) est un artiste siennois qui a également contribué à la peinture italienne. Sa Maestà, un retable pour la cathédrale de Sienne, est un chef-d'œuvre qui montre de quelle manière l’héritage byzantin s’est mélangé à cette nouvelle sensibilité. Il se démarque dans la représentation des émotions, en particulier dans les visages des saints et des personnages divins.  Cette pièce annonce une forme d’art visuel plus accessible et qui s’aligne mieux avec les préoccupations humaines.

Giotto di Bondone (v. 1267-1337), élève de Cimabue, poursuit cette évolution. Les fresques de la chapelle Scrovegni à Padoue représentent l’une de ses réalisations majeures. Il y donne vie à des scènes bibliques en les imprégnant d’une profonde humanité et en accordant une attention minutieuse aux détails. Il dépasse clairement l’art byzantin en développant un style pictural plus fluide et plus naturel.

À la même époque, l’architecture du Duecento connaît une transformation majeure, en partie grâce à l’expansion des ordres mendiants, comme les Franciscains et les Dominicains. Ces derniers sont à l’origine de la construction d’églises simples, fonctionnelles, et dépouillées. La basilique d’Assise, avec ses deux églises superposées, est un exemple remarquable de cette architecture qui combine des éléments romans et gothiques, tout en respectant l’idéal spirituel et pratique des mendiants. vignette|247x247px|Sculpture de Nicola Pisano La sculpture du , quant à elle, se transforme également avec Nicola Pisano et son fils, Giovanni. Influencé par l’Antiquité, Nicola Pisano (v. 1210-1284) introduit des formes plus naturelles et expressives dans ses sculptures. Sa chaire du baptistère de Pise, avec ses reliefs narratifs, constitue un chef-d’œuvre de l’art gothique italien, alliant la figure humaine et la complexité des scènes bibliques. Giovanni Pisano (v. 1250-1314), fils de l’artiste, a approfondi cette tendance en renforçant la grâce des mouvements et l’intensité émotionnelle des personnages.