La révolte de Mokrani, aussi appelée l’insurrection de 1871 en Algérie, (appelée en kabyle Nnfaq [n] Urumi, issu de l'arabe « l'insurrection du Français » ou « la guerre du Français ») est la plus importante insurrection contre les forces coloniales françaises depuis le début de la conquête d’Alger en 1830. Lancée le , la révolte est menée depuis le massif montagneux des Bibans en Kabylie par le cheikh el-Mokrani et son frère Bou-Mezrag, tous deux rejoints par le cheikh el-Haddad (chef de la confrérie des Rahmaniyya), et elle soulève environ , soit un tiers de la population de l’Algérie. La révolte est étendue à l'ouest par El-Keblouti (Souk-Ahras) et au sud par Bennacer Benchohra et Mohamed Ben Toumi Ben Brahim (dit Bouchoucha).

Cette insurrection, qui a lieu au même moment que les insurrections communalistes, est l'une des conséquences de la défaite militaire française contre la Prusse lors de la guerre de 1870 : le gouvernement de Versailles, qui aspire à prendre le contrôle de l'ensemble du territoire qu'il souhaite coloniser, est alors vu comme faible par de nombreux indigènes algériens. C'est donc l'occasion pour eux de lancer une insurrection pour chasser les Français, dans un contexte de montée en puissance du pouvoir civil et de la colonisation de peuplement. Violemment réprimée, la révolte est un échec et est suivie par une spoliation accrue des terres et la paupérisation des populations indigènes.

Des femmes, proches du cheikh el-Haddad, y jouèrent un rôle important. L'une d'entre elles, Khadidja ben Kanoun, se distingua particulièrement.

Contexte historique vignette|276x276px|Arbre généalogique royaume beni abbes

La famille Mokrani : du prestige à la déchéance Le cheikh Mohammed el-Hadj el-Mokrani (1815-1871) et son frère Bou-Mezrag el-Mokrani, sont issus d’une famille de haut rang : la dynastie hafside de Béjaïa (Bougie-Constantine), dont Ahmed Amokrane, chef des Beni Abbes de 1556 à 1596, est le fondateur.

La citadelle de la Kalâa, dans les Bibans (chaîne de montagnes) constituait la capitale du royaume des Beni Abbes.

Dans les années 1830, leur père Ahmed el-Mokrani (mort à Paris en 1853), se retrouve en rivalité avec un membre éloigné de sa famille pour la succession du trône des Beni Abbes. Ahmed el-Mokrani est finalement fait chef des Beni Abbes en 1831 et, par une alliance avec les autorités françaises, il est reconnu comme étant le khalife de la région de la Medjana et assure le franchissement des Portes de Fer en 1839. Cependant, dès 1845, cette alliance devient progressivement une soumission (ordonnance royale relative au statut de non allié de Ahmed el-Mokrani) et jusqu’à la fin de sa vie, il perd progressivement un certain nombre de prérogatives.

À la mort de son père, Mohammed el-Hadj el-Mokrani est désigné par les Bureaux arabes comme son successeur, néanmoins avec un titre moins prestigieux, le titre de bachagha de la Medjana, c’est-à-dire de chef de la circonscription. La possession de ce titre moins prestigieux n’est que le début d’une longue série d’humiliationsVoir la page consacrée au cheikh pour le détail des avanies qu'il subit. que subira Mohammed el-Hadj el-Mokrani par les forces coloniales françaises entre 1853 et 1870.

L'Algérie sous Napoléon vignette|Boumezrag El Mokrani|315x315px L’année de la reddition de l’émir Abd el-Kader ibn Muhieddine (1808-1883) en 1847 marque la fin de la conquête par l’armée française de quasiment tout le nord de l’Algérie, sinon sa soumission : Alger en 1830 ; beylik de Constantine en 1836 ; les beyliks d’Oran et du Titteri (Médéa) en 1847.

Sous le Second Empire, le général Jacques Louis Randon (1795-1871) mène les opérations de conquête de la Kabylie de 1851 à 1857.

Entre 1866 et 1868, la population algérienne est frappée par des catastrophes naturelles et sanitaires, ainsi que par la famine : invasion de sauterelles et années de sécheresse, épidémies de choléra et du typhus. Environ meurent de famine ou de maladie, soit environ 10% de la population.

Par ailleurs, du début de la conquête jusqu'en 1870, est en vigueur le régime militaire dit « du sabre » qui repose sur la soumission de l’Algérie au gouvernement français. Celui-ci place à la tête de la colonie un Gouverneur général, sous tutelle du ministre de la Guerre et exerçant son autorité territoriale par l’intermédiaire des Bureaux Arabes (création en 1833)..

Sous la Deuxième République, ce phénomène s’accentue puisque le , l’Algérie est proclamée comme étant « l’Algérie française ». Puis un remodelage administratif s’impose : l’arrêté du divise le territoire en deux, le territoire militaire (sous l’administration des Bureaux Arabes) et le territoire civil, situé au nord et divisé en trois départements : Alger, Constantine et Oran.

Le Second Empire connaît deux grandes périodes : de 1852 à 1860, le régime est autoritaire et, de 1860 à la fin de l’Empire (1870), évolue vers plus de libéralisme. Durant son règne, deux sénatus-consultes concernant l'Algérie sont votés. Le premier, en date du , a pour objectif de délimiter les territoires des tribus et permettre d’organiser la propriété foncière et individuelle de chacune. Le second sénatus-consulte, en date du , autorise la naturalisation française de musulmans ou de juifs sur demande. De plus, ce sénatus-consulte s’inscrit dans la continuité d’une politique libérale : le , dans une lettre au maréchal Mac-Mahon (gouverneur général de l’Algérie), l’empereur affirme l’idée selon laquelle l’Algérie est fondamentalement un « royaume arabe ». C’est par ailleurs cette nouvelle perception qui va renforcer l’admiration et la fidélité du cheikh el-Mokrani pour .

Néanmoins, cette politique défavorable aux colons ne dure pas. Le , capitule à Sedan et est fait prisonnier.. Le , la Troisième République (1870-1940) est proclamée. La défaite française s'accentue le de cette même année par la capitulation de Bazaine à Metz. Les Prussiens établissant le siège de Paris, le gouvernement français est contraint de se réfugier à Tours. La question algérienne est dévolue au ministre de la Justice, Adolphe Crémieux et non plus au ministre de la Guerre.

Durant cette période (à partir de ), l'Algérie est en proie à une certaine anarchie, au cours de la « Commune d'Alger » : les colons, massivement républicains et hostiles à , profitent de la situation pour faire avancer leurs revendications antimilitaristes ; de facto, ce sont les conseils municipaux et les comités de défense, notamment ceux d'Alger, qui détiennent l'autorité réelle.

Leur pression sur le gouvernement aboutit aux six décrets Crémieux du sur l'organisation de l'Algérie, dont le plus connu est celui octroyant la citoyenneté française uniquement aux indigènes juifs.

Origines de l'insurrection vignette|316x316px|Napoléon III en 1871, durant son exil à Chislehurst.

Comportements hostiles des Algériens à la fin du Second Empire Selon Bernard DrozBernard DROZ, « Insurrection de 1871: la révolte de Mokrani », dans Jeannine VERDÈS-LEROUX (dir.), L'Algérie et la France, Paris, Robert Laffont 2009, ., un mécontentement est perceptible chez certains membres de l'aristocratie guerrière kabyle, bien avant la guerre franco-prussienne, en raison de leur perte d'influence et de la diminution de leurs pouvoirs en perpétuelle rivalité avec les autorités françaises coloniales.

Ce mécontentement s’ajoute à l'agitation des masses musulmanes, inquiètes de l'avènement du régime civil établi par Adolphe Crémieux, mis en place le , et marquant donc la fin du régime militaire en application depuis 1830. Ce nouveau régime est interprété comme une domination accrue des colons sur les Algériens, une stratégie de poursuite de la spoliation des terres et une perte de l'autonomie civile et judiciaire des musulmans au profit de l’administration française. De plus, ce même jour, le Gouverneur général le maréchal Mac-Mahon démissionne, remplacé par le général Louis Durrieu..

Les prémices de la révolte et l’insubordination du cheikh el-Mokrani gauche|vignette|208x208px|Portrait de Mac-Mahon Dès le , le maréchal Mac Mahon, alerte le gouvernement : « Les Kabyles resteront tranquilles aussi longtemps qu’ils ne verront pas la possibilité de nous chasser de leur pays ». Plusieurs mois avant le début de l’insurrection, l’effervescence s’empare des communautés villageoises qui, malgré l’interdiction des autorités coloniales, élisent les tijmaain (assemblées de villages).

Le , le général Durrieu, Gouverneur général de l'Algérie, signale dans son rapport au gouvernement de la Défense nationale : « Un mouvement insurrectionnel, impossible à prévenir et susceptible de devenir général, me paraît imminent et avec le peu de troupes dont je dispose, je ne saurais prévoir la gravité de ses conséquences ».

Une manifestation insurrectionnelle chauffée par les remous en Kabylie, intervient en , sous la forme de mutineries de spahis, originellement corps de cavalerie traditionnel du dey d’Alger, intégré après la conquête de l’Algérie à l’Armée d’Afrique dépendant de l’autorité française. Les spahis refusent d'être envoyés combattre en métropole : ils estiment que leur engagement n'est valable que pour servir en Algérie. Ces mouvements, d'abord à Moudjebeur, près de Boghari () et à Aïn Guettar (dans l'actuelle commune de Khemissa près de Souk Ahras) le , atteignent ensuite El Tarf et BouhadjarTous ces lieux sont mentionnés dans l'ouvrage de Charles-André JULIEN, Histoire de l'Algérie contemporaine La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), PUF, 1967..

La mutinerie d'Aïn Guettar, qui représente une désertion d'une centaine d'hommes et le meurtre d'un sous-officier, prend une dimension particulière par l'implication de la famille des Rezgui, dont des membres affirment que la France, vaincue par les Prussiens, n'a plus de forces et que l'heure d'une insurrection générale est venueCharles-André Julien, Histoire de l'Algérie contemporaine La conquête et les débuts de la colonisation (1827-1871), PUF, 1967, .. Cet appel est écouté par les Hanenchas, dont le soulèvement frappe la campagne ( sont tués) ; Souk Ahras est assiégée du 26 au , puis reprise par une colonne française. Ce soulèvement est ensuite réprimé par cinq condamnations à mort.

Tous ces débuts de révoltes s’inscrivent dans la continuité de la mentalité du cheikh el-Mokrani de rompre avec l'autorité française, puisque en effet, el-Mokrani essaye de démissionner à trois reprises, mais les militaires lui répondent que seul le gouvernement peut accepter celle-ci, puisqu'il ne dépend plus de l'autorité militaire. Mokrani rédige alors deux nouvelles lettres le : une première adressée au général AugereauLettre de Mokrani au Général Augerand, dans le Rapport de M. Léon de La Sicotière au nom de la « Commission d’Enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale », Versailles, Cerf et fils, 1875, . chef d’état-major pour l’Algérie, et une seconde adressée au capitaine Ollivier, officier chargé de la tutelle de Mokrani.

Rôle du décret Crémieux vignette|240x240px|Décret Crémieux

Louis Rinn. (1891), repris par Jules Liorel (1892), affirme que le décret Crémieux du , relatif à la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, étendu plus tard à un petit nombre de musulmans, a joué un rôle dans le déclenchement de la révolte du cheikh el-Mokrani. D'après Jules Liorel : « M. l’amiral de Gueydon, gouverneur général, l’a fort bien dit, ce furent la naturalisation des Juifs et les audaces impunies de la presse radicale qui poussèrent les Arabes à se révolter contre la France »Jules LIOREL, Races berbères, Kabylie du Jurjura, 1892, p. 243.

Du côté de la recherche contemporaine, Richard Ayoun conteste que ce décret soit la cause de la révolte, cette « légende [ne s'étant] diffusée que plus tard », par « opportunisme » politique.. De même, pour Maxime Aït Kaki. (2004), attribuer la révolte au décret Crémieux est « particulièrement répandu dans les milieux antisémites français ».

Le déroulement de l'insurrection