La chute de Robespierre est une péripétie majeure de la Révolution française. Cette série d'événements qui se déroule du 8 thermidor an II (26 juillet 1794) vers midi au 10 thermidor (28 juillet) dans le calendrier révolutionnaire français est souvent désignée par la date symbolique du 9 Thermidor (27 juillet).
Cette crise survient un mois après le vote de la loi du 22 prairial an II qui marque le point culminant de la Terreur. Robespierre, qui s'était tenu temporairement en retrait, revient à la tribune de la Convention nationale le 8 thermidor : sans rompre avec le système de la Terreur, il dénonce la « horde des fripons » qui, selon lui, s'éloignent des idéaux révolutionnaires. Cela peut viser plusieurs représentants en mission et membres du Comité de salut public mais il ne nomme aucun de ses adversaires sauf Cambon, responsable des finances, qui riposte en l'accusant de pouvoir personnel. La Convention, qui avait d'abord voté l'impression du discours de Robespierre, s'inquiète du risque d'une nouvelle épuration. Robespierre obtient, dans la soirée, le soutien du Club des Jacobins mais ses accusations imprécises inquiètent à la fois les hébertistes, les dantonistes et la Plaine.
Le 9 thermidor, Saint-Just, un des principaux soutiens de Robespierre, prend la parole devant la Convention mais se fait huer ; Robespierre lui-même n'a pas plus de succès. Dans l'après-midi, les adversaires de Robespierre se déchaînent : ils votent sa mise en accusation et celle de ses fidèles au Comité de Salut public ou à la Convention, Couthon, Saint-Just, Joseph Le Bas, Augustin de Robespierre, auxquels se joint Hanriot, commandant de la Garde nationale. Robespierre et les siens, arrêtés puis temporairement délivrés, trouvent refuge auprès de la Commune de Paris.
Dans la nuit du 9 au 10 thermidor, les robespierristes font appel aux sections parisiennes mais seulement à sans-culottes se rassemblent devant l'hôtel de ville : démoralisés et sans instructions précises, la plupart se sont dispersés quand les gendarmes envoyés par la Convention prennent d'assaut l'hôtel de ville dans des circonstances confuses. Robespierre, son frère Augustin et Couthon sont gravement blessés, Le Bas se suicide. Les circonstances exactes de la blessure de Robespierre demeurent controversées ; selon les témoignages et les interprétations, il aurait tenté de se suicider ou aurait été blessé par un gendarme.
Les derniers fidèles de Robespierre, après une simple constatation d'identité, iront avec lui à la guillotine dans la journée du 10 thermidor.
8 thermidor, à la Convention
thumb|Discours de Robespierre du , Archives nationales.
À la Convention, le , vers midi, Robespierre monte à la tribune et lit son discours. Il commence par se justifier sur la manière dont est appliquée la loi du 22 prairial. Il revendique sa part de responsabilité dans le système de la Terreur, tout en en rejetant les excès sur ses adversaires, notamment les représentants qu’il a fait rappeler de mission : Carrier, Fouché, Barras, Fréron et Tallien. Il s’indigne des listes de proscription qu’on lui attribue, puis répond à ceux qui l’accusent de tyrannie.
Robespierre retrace ensuite les différentes phases de l’attaque menée contre lui et désigne ses ennemis par des allusions transparentes : les anciens représentants en mission qu’il a rappelés, plusieurs membres du Comité de sûreté générale qui sabotent selon lui l’action du gouvernement, et enfin certains membres du Comité de salut public. Le seul dont Robespierre prononce le nom est Cambon, responsable de la Trésorerie nationale. Robespierre propose alors d’« épurer » le Comité de salut public et de rétablir l’unité du gouvernement sous l’autorité de la Convention nationale. Mais la conclusion de son discours, selon l’historienne Françoise Brunel, , comme si . Il achève sa harangue par ces mots : ..
À la fin de son intervention, Lecointre demande l’impression du discours. Bourdon de l’Oise s’y oppose et réclame le renvoi du texte aux Comités avant toute impression. Barère insiste pour l’impression, et Couthon propose un amendement : l’envoi du discours à toutes les communes de France. La Convention adopte sa proposition.
C’est alors que Cambon s’élance à la tribune pour répondre à Robespierre, ayant été le seul cité nommément. Il défend sa gestion des finances et s’écrie : Ses paroles provoquent des applaudissements nourris et changent le ton du débat. L’opposition exige immédiatement l’ajournement de l’envoi du discours aux communes. Thirion demande la révocation du décret d’impression, qui est adoptée. Le discours sera imprimé, mais non diffusé dans les communes de la République. Robespierre ne trouve alors qu’une seule voix pour le soutenir, celle de Couthon. Cet affrontement entre Robespierre et Cambon illustra la rupture entre la morale politique révolutionnaire — fondée sur la vertu et la suspicion — et la logique administrative et budgétaire d’un gouvernement républicain cherchant à restaurer l’équilibre financier et la stabilité des institutions.
8 thermidor au soir, au Club des Jacobins vignette|Robespierre s'exprime devant le club des Jacobins, le soir du .Illustration d'Auguste Raffet, .
Robespierre se rend le soir aux Jacobins avec Couthon. Collot d'Herbois et Billaud-Varenne l’ont devancé et demandent la parole, c’est Robespierre qui l’obtient. Il relit son discours prononcé à la Convention et termine par une péroraison au ton presque testamentaire. Gérard Walter précise que cette version est donnée par Lacretelle dans son Histoire de France pendant le . :
Selon Hervé Leuwers, la thèse du suicide a paru d’autant plus crédible aux contemporains que Le Bas s’était effectivement suicidé lors de l’assaut de l’Hôtel de Ville et que Robespierre avait à plusieurs reprises affirmé être prêt à mourir pour la patrie.
Les Jacobins l’acclament. Couthon propose que le club chasse de son sein tous les membres des comités qui ont voté à la Convention contre le discours de Robespierre et il en donne la liste. L'exclusion est votée, et ceux qui sont présents à la séance sont expulsés, frappés de coups et insultésNuméro du 10 Thermidor du Conservateur décadaire, cité par .. Collot d'Herbois demande la parole et monte à la tribune, mais le vacarme l’empêche de parler, Billaud-Varenne réclame avec énergie la parole, inutilement. Ils sont chassés de la salle sous les huées et les cris .
Face à Robespierre se forme alors une vaste coalition menée par Billaud, Collot, Vadier, Amar et Lecointre, rejoints par quelques hébertistes et dantonistes. Robespierre est soutenu par le club des Jacobins, l’état-major de la Garde nationale dirigé par Hanriot, la Commune de Paris autour de Fleuriot-Lescot et de Payan, ainsi que par plusieurs membres du Tribunal révolutionnaire et de l’appareil judiciaire, parmi lesquels Herman, Dumas et Coffinhal.
Robespierre espère ressaisir la majorité parlementaire à la Convention le lendemain. Il ne croit pas possible que ses ennemis puissent entraîner l'AssembléeAlbert Mathiez, Études sur Robespierre, Robespierre à la Commune le 9 thermidor, Éditions sociales, 1973, ..
Nuit du 8 thermidor au 9 thermidor, au Comité de salut public vignette|Collot d'Herbois chassé du club des Jacobins, le soir du . Illustration d'Alfred Johannot, .
Dans la salle des délibérations du Comité, au premier étage du pavillon de l’Égalité, Saint-Just, arrivé depuis huit heures, rédige un discours qu’il doit prononcer le lendemain, destiné à apaiser les passions qui agitent la Convention ébranlée par le discours de Robespierre. Revenus au Comité, Billaud-Varenne et Collot d'Herbois l'apostrophent, voulant lui faire avouer qu’il prépare leur acte d’accusation. Saint-Just s’engage alors à leur soumettre son discours.
Craignant une insurrection de la Commune, Barère fait convoquer le maire Fleuriot-Lescot et Payan. Billaud veut faire arrêter les deux hommes. Saint-Just s’y oppose. Pendant quatre heures de suite, on les retient dans l’espoir de désorganiser les préparatifs d’une éventuelle insurrection puis on les laisse partir. Au lever du jour, Saint-Just quitte le Comité en promettant de revenir lire son rapport vers dix heures. Dans la matinée, Barère, Billaud, Collot et Carnot attendent Saint-Just. À dix heures, Collot va présider la séance de la Convention. Vers midi se présente un huissier porteur d’un billet de Saint-Just : . Barère, Billaud et Carnot se précipitent à la Convention.
Paris, nuit du 8 au 9 thermidor vignette|redresse|Laurent Lecointre, député de Seine-et-Oise, considéré comme l’un des instigateurs du 9 thermidor. vignette|upright|Portrait de Robespierre par François-Auguste Parseval-Grandmaison, réalisé pendant la séance du 9 thermidor.
Les opposants de Robespierre se mobilisent, sans qu’on puisse parler d’une véritable organisée.
Le rôle de Barras et de Tallien, directement visés par le discours du 8 thermidor, est déterminant. D’anciens représentants en mission rappelés à Paris, comme Lebon ou Carrier, partagent cette hostilité sans participer à l’organisation de la chute.
Dans la nuit, plusieurs députés cherchent à rallier des membres influents de Plaine en promettant un retour à la légalité républicaine. L’adhésion prudente de Carnot et de Barère rassure les indécis et garantit l’appui parlementaire nécessaire.
Neuf membres des Comités de salut public et de sûreté générale se réunissent ensuite en secret et conviennent qu’il faut en finir. Selon Barras, . Il s’agit moins d’un accord politique que d’une convergence de peurs, de rancunes et de réflexes de survie.
La Convention avait perdu près de 140 députés en treize mois — exécutés, suicidés ou morts en prison —, ce qui contribua à installer un climat de méfiance généralisée.
Dans ce contexte d’épuisement politique, les deux tendances ennemies, indulgents et exagérés, finirent par s’unir contre Robespierre.
Laurent Lecointre joue un rôle moteur : il contacte successivement Lindet le 6 thermidor, puis Vadier le 7. Autour de lui se regroupent Barère, Barras, Tallien, Fréron, Thuriot, Courtois, Rovère, Garnier de l’Aube et Guffroy, qui préparent chacun leur intervention pour la séance du lendemain.
Ils conviennent de faire arrêter d’abord Hanriot et ses aides de camp, Dumas, la famille Duplay et l’imprimeur Charles-Léopold Nicolas, afin d’isoler Robespierre de ses soutiens immédiatsSimon Schama, Citizens: A Chronicle of the French Revolution, Penguin Books, 1989, ; Colin Jones, The Fall of Robespierre, Oxford University Press, 2021, ..
9 thermidor, à la Convention vignette|gauche|redresse|Tallien brandissant un poignard à la tribune, gravure de Lecouturier d’après Raffet (1847). vignette|gauche|redresse|La chute de Robespierre à la Convention le 27 juillet 1794 par Max Adamo
La séance s’ouvre en fin de matinée. Vers midi, Saint-Just se présente à la tribune pour lire le rapport confié la veille par les Comités. Contrairement aux usages, il n’avait soumis son texte ni au Comité de salut public ni au Comité de sûreté générale, ce qui est immédiatement perçu comme un acte de défiance par Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et CarnotAulard, La Révolution française et le régime conventionnel, 1893 ; Mathiez, La Réaction thermidorienne, 1929 ; Brunel, Thermidor, 1989 ; Biard, Mission et mort des députés en mission, 2015 ; Leuwers, Robespierre, 2014..