Les Ketamas ou Kutamas, en berbère: (Ikutamen, au singulier Akutam ), en latin Ucutamani, en grec (Koidamousii), en arabe (Kutāma), sont une confédération tribale berbère historiquement implantée dans le nord-est de l'actuelle Algérie, couvrant principalement la Petite Kabylie, le nord du Constantinois et la frange orientale de la grande Kabylie.

Attestés dès le début du sous la forme grecque Koidamousii par le géographe Ptolémée, les Kutamas se trouvent intégrés au à la confédération berbère dite des Bavares orientaux, qui mène d'importants soulèvements contre Rome entre 253 et 298 dans la Maurétanie césarienneGabriel Camps, « Les Bavares, peuples de Maurétanie Césarienne », Revue Africaine, , 1955, .. Christianisés au , ils sont brièvement gouvernés par un roi qui se proclame «serviteur de Dieu» dans une inscription latine découverte au col de Fdoulès, au sud de Jijel.

Convertis à l'islam dans sa branche kharidjite dès le milieu du , ils restent toutefois marginalisés sous la domination aghlabide. Le tournant majeur de leur histoire se produit en 893, lorsque le missionnaire ismaélien Abu ʿAbd Allāh ach-Chīʿī gagne leur soutien à La Mecque et établit dans leurs montagnes des Babors sa base de dār al-hijra à Ikjan. Pilier militaire de la révolte qui renverse les Aghlabides le 25 mars 909 et qui porte au pouvoir le calife Ubayd Allah al-Mahdi, les Kutamas constituent ensuite la principale force de frappe du califat fatimide et participent à la conquête de l'Égypte menée par le général Jawhar al-Siqilli.

L'épopée fatimide se solde, dès la fin du , par un revers spectaculaire: abandonnés au Maghreb après le départ des Fatimides pour Le Caire et marginalisés par leurs successeurs Zirides et Hammadides, les Kutamas tentent en vain deux dernières révoltes entre 986 et 989 puis déclinent rapidement. Au milieu du , Al Idrissi n'en compte plus que quatre mille individus. Le nom «ketamien» devient même, selon Ibn Khaldoun, une marque d'avilissement: . La confédération comme entité politique disparaît, mais la postérité des Kutamas se prolonge dans les populations actuelles de la Petite Kabylie et du nord du Constantinois, ainsi que dans quelques quartiers historiques du Caire et de Damas.

Étymologie et nom

Variantes du nom Le nom de la confédération est attesté sous plusieurs formes graphiques selon les langues et les époques. Les variantes principales sont, par ordre chronologique d'apparition:

en grec ancien: Koidamousii (), forme préservée par Claude Ptolémée au Ptolémée, Géographie, éd. Carl Müller, livre IV, chap. 2, § 5.; en latin: Ucutumani ou Ucutamani, attesté dans une inscription du et dans les actes conciliaires de l'Afrique romaine (); en berbère: Akutam (, singulier) et Ikutamen (, pluriel); en arabe: Kutāma (), forme prédominante dans les sources médiévales arabes à partir du en français: Ketamas, Kutamas ou Kotama selon les auteurs.

L'anecdote étiologique du Iftitāḥ al-daʿwa Une étymologie folklorique, transmise par le juriste chiite ismaélien al-Qāḍī al-Nuʿmān dans son Iftitāḥ al-daʿwa, explique le nom Kutāma à partir du verbe arabe katama («cacher, dissimuler»). Selon cet ouvrage, lorsque le dāʿī Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī rencontre à La Mecque en 892 un groupe de pèlerins kutamas, il les interroge sur une région appelée la «Vallée des Pieux» (fajj al-akhyār). Étonnés qu'il en ait entendu parler, ses interlocuteurs s'enquièrent de ses sources. Citant un hadith prophétique, Abū ʿAbd Allāh leur répond:Cette explication apologétique, destinée à légitimer l'alliance entre les Kutamas et les missionnaires fatimides, ne reflète aucune réalité étymologique selon les berbérologues modernes: la forme Akutam / Ikutamen est un ethnonyme berbère indépendant de toute racine arabe.

Localisation et géographie

Territoire historique vignette|Le massif des Babors en Petite Kabylie, cœur historique du territoire kutama et lieu d'établissement du dār al-hijra fatimide d'Ikjan. Le territoire historique des Kutamas s'étend, selon Ibn Khaldoun, . Ce vaste ensemble couvre:

le massif de Petite Kabylie, en particulier les Babors et le Guergour (au nord-est de Sétif); l'arrière-pays de Jijel, au pied des hauts plateaux, qui forme le noyau originel attesté dès l'Antiquité; la frange orientale de la Kabylie, à la limite de la wilaya de Béjaïa; les plaines comprises entre Béjaïa et Constantine, notamment la Medjana, où s'installent les Sedouikich.

Aux confins de leur territoire, les Kutamas sont voisins de plusieurs autres groupements: les Zénètes Ulhasa dans la partie orientale d'Annaba, les habitants des Aurès au sud, et les Zouaoua et Sanhadja à l'ouest.

Localisation à l'époque antique Ptolémée situe les Koidamousii dans la région de la boucle de l'Ampsaga, fleuve antique correspondant à l'actuel oued el-Kébir, qui débouche dans la Méditerranée entre les sites d'Igilgili (Jijel) et de Chullu (Collo). Cette implantation fait des Kutamas l'une des composantes anciennes du peuplement berbère de la côte algérienne orientale.

Localisation médiévale et moderne Au , Ibn Khaldoun localise les Kutamas dans l'est de l'Algérie, principalement dans la région de Jijel et son arrière-pays, à la frontière de la wilaya de Béjaïa: cette zone correspond, selon Jean-Pierre Laporte, à la Petite Kabylie et à la partie orientale de la Kabylie des époques moderne et contemporaine.

Origines et époque antique

Premières mentions et insertion dans la confédération des Bavares La plus ancienne mention attestée des Kutamas figure dans la Géographie de Claude Ptolémée, sous la forme Koidamousii. Le géographe alexandrin les situe au cœur du nord-Constantinois, dans la boucle de l'Ampsaga. vignette|Carte des peuples kabyles antiques, avec les bavares à l'est. Au , les Kutamas sont entraînés, comme la plupart des peuples de la frange montagneuse berbère, dans les grands soulèvements qui agitent les provinces romaines d'Afrique du Nord. La dissolution de la legio III Augusta par Gordien III en , intervenue à la suite de la révolte du proconsul Capelianus, rend impossible toute répression rapide et favorise la formation, dans les massifs littoraux, de coalitions tribales. Les Kutamas sont alors rattachés à la confédération dite des Bavares orientaux, centrée sur les Babors et le Guergour, et active entre 253 et 298.

Selon Gabriel Camps, les Bavares orientaux conduisent , lançant des raids contre les cités de la Maurétanie césarienne (rebaptisée Maurétanie sétifienne après la réforme de Dioclétien en 303) et de Numidie. L'expédition punitive de Maximien en 297-298, dans le cadre des opérations menées par les empereurs de la Tétrarchie en Afrique, semble disloquer la confédération sans pour autant éradiquer ses composantes tribales: les Kutamas se maintiennent dans leurs montagnes-refuges.

Christianisation et fin de la période antique Au tournant des , l'arrière-pays kutama s'inscrit progressivement dans le réseau ecclésiastique de l'Afrique chrétienne. En 411, à l'occasion de la conférence de Carthage qui réunit évêques catholiques et donatistes, le siège épiscopal de Ceramusa (ou Ceramudensis plebs) est attesté; en 484, lors de l'assemblée africaine convoquée par le roi vandale Hunéric, on retrouve un certain Montanus, évêque de Cedamusa, qui occupe vraisemblablement le même siège.

Au , une inscription latine découverte au col de Fdoulès, site identifié à l'actuel Souk el Kedim, au sud de Jijel sur la route descendant vers Mila atteste qu'un roi local des Ucutumani se proclame (servus Dei), formule chrétienne classique. Selon Yves Modéran, la tribu apparaît à cette époque et a dans l'Afrique byzantine.

Islamisation (VIIIᵉ-IXᵉ siècle)

Une conversion progressive et marginale La conquête arabo-musulmane du Maghreb, achevée vers la fin du , ne touche que tardivement et superficiellement le pays kutama. Le territoire montagneux et difficile d'accès des Babors et de la Petite Kabylie reste à l'écart des grandes routes contrôlées par les nouveaux maîtres de l'Ifriqiya. Le nom des Kutamas apparaît pour la première fois dans la littérature géographique arabe vers 870, dans le Livre des Routes et des Royaumes du géographe Persan Ibn Khordadbeh. À cette date, la tribu n'occupe encore qu'une place modeste dans l'horizon politique régional.

Selon les sources médiévales, les Kutamas se convertissent d'abord à l'islam dans sa branche kharidjite au milieu du . Entre 757 et 758, lors de la prise de Kairouan par les Ibadites alliés à Abū al-Khaṭṭāb al-Maʿāfirī et à ʿAbd al-Raḥmān ibn Rustam, des contingents kutamas combattent aux côtés des rebelles.ʿAbd al-Raḥmān ibn Rustam, futur fondateur de la dynastie des Rustamides de Tahert, une fois nommé gouverneur de Kairouan, désigne d'ailleurs à la tête de cette communauté un chef kutama nommé ʿUqayba. Les kutama reconnaitront Abd al-Raḥmān et seront représentés au sein du conseil des six membres qui siègeait avec le souverain, et leur représentant était Sakar ibn Salah. Ils seront également représentés au conseil qui siège autour de son héritier, Abd al-Wahhab.

Sous l'autorité aghlabide À partir de 800, l'avènement à Kairouan de la dynastie aghlabide, vassale des Abbassides de Bagdad ouvre une longue période durant laquelle les Kutamas, isolés dans leurs reliefs, demeurent largement à l'écart de l'autorité officielle. Selon Ibn Khaldoun: . Ils accueillent à plusieurs reprises des dissidents armés et soldats rebelles fuyant les autorités aghlabides.

Cette islamisation kharidjite reste cependant superficielle; selon plusieurs historiens, ils retiennent au moment de la rencontre avec Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī et n'adhèrent ni à l'imamat ibadite de Tahert, ni au sunnisme malékite de Kairouan.

L'épopée fatimide (893-909)

Rencontre avec Abu Abd Allah ach-Chi'i (892-893) Le tournant majeur de l'histoire kutama se produit lorsque les missionnaires de la daʿwa ismaélienne, opérant clandestinement depuis Salamiya en Syrie, décident d'étendre leur action au Maghreb. Mandaté par l'imam ismaélien Muhammad b. al-Habib et coordonné depuis le Yémen par le dāʿī Ibn Ḥawshab surnommé Manṣūr al-Yaman («le Victorieux du Yémen»), le missionnaire d'origine yéménite Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī se rend à La Mecque en 892.

Il y rencontre des notables kutamas de retour de pèlerinage et, après s'être présenté à eux comme un homme de Sanʿāʾ, engage avec eux la conversation. S'enquérant de la situation politique de leur territoire, il y identifie . Selon Allaoua Amara, il y avait là, pour les missionnaires fatimides, .

En juin 893, Abū ʿAbd Allāh accompagne ses nouveaux convertis dans leur pays d'origine en Petite Kabylie, tandis que son frère Abū l-ʿAbbās demeure au Caire pour maintenir la liaison avec le centre de la daʿwa de Salamiya.

L'établissement du dār al-hijra à Ikjan S'installant dans la citadelle d'Ikjan, site fortifié situé au nord de Sétif, dans le massif des Babors, et tenu par la tradition pour , Abū ʿAbd Allāh y établit son dār al-hijra («demeure de l'émigration»), à l'imitation de l'hégire fondateur du prophète Mahomet vers Médine en 622. Ikjan et la citadelle voisine de Tāzrūt, rebaptisée elle aussi al-Hijra, deviennent le foyer missionnaire d'où le dāʿī envoie ses propagandistes dans toute la région.

Abū ʿAbd Allāh procède à une réorganisation tribale radicale: ignorant les anciennes affiliations claniques, il divise ses partisans armés en sept asbāʿ («septièmes») et place à la tête de chacune un commandant, tandis que de nouveaux dāʿī sont chargés de l'administration des districts. Selon Allaoua Amara, cette zone, qui inclut la Petite Kabylie, les Aurès et le Hodna devient le et est qualifiée, dans les sources fatimides, de dār al-hijra.

La conquête de l'Ifriqiya (902-909) vignette|359x359px|Mouvements kutamas contre les Aghlabides.