Jorge Semprún Maura, né le à Madrid (Espagne) et mort le à . « Fallece Jorge Semprún », La Voz de Barcelona. (France), est un écrivain, scénariste et homme politique espagnol dont l'essentiel de l'œuvre littéraire est rédigé en français.
Engagé dans la Résistance française durant la Seconde Guerre mondiale, déporté au camp de concentration de Buchenwald puis militant clandestin du Parti communiste d'Espagne (PCE) sous le pseudonyme de Federico Sánchez, Jorge Semprún devient l'un des principaux responsables de l'organisation du parti en Espagne franquiste. Exclu du PCE en 1964 à la suite de désaccords stratégiques avec sa direction, il poursuit ensuite une carrière d'écrivain et d'intellectuel, avant d'être nommé ministre de la Culture en Espagne de 1988 à 1991.
Biographie Jorge Semprún est issu d'une famille de la grande bourgeoisie espagnole. Sa mère, Susana Maura (morte en 1932), est la fille de l'homme politique libéral des années 1880-1925 Antonio Maura, président du gouvernement espagnol, et la sœur de Miguel Maura, ministre et républicain modéré. Son père, José María Semprún Gurrea (1893-1966), catholique et républicain, avocat et professeur de droit, a occupé pendant la deuxième république des fonctions de gouverneur civil de province (Tolède, Santander). Durant la guerre civile espagnole, il fut diplomate au service de la République espagnole à La Haye... Veuf, José María Semprún a épousé en secondes noces l'institutrice particulière qui enseignait à ses enfants.
En 1939, après la défaite des Républicains, la famille s'établit définitivement en France.
Période de la guerre d'Espagne Pendant le déclenchement de la guerre d'Espagne, en , la famille se trouve en vacances à Lekeitio, près de Bilbao ; elle gagne Bayonne à bord d'un chalutier, séjourne d'abord à Lestelle-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques) dans la maison de Jean-Marie Soutou, un proche d'Esprit, revue dont José María Semprún était correspondant en Espagne, puis dans la région de Genève où il se voit offrir un poste diplomatique : du début de 1937 à , il représente la République espagnole aux Pays-Bas. Jorge et ses six frères et sœurs passent donc deux ans dans ce pays ; Jorge est scolarisé dans un lycée local et maîtrise, à cette époque, le néerlandais.
Exil en France Après la fermeture de la légation républicaine à La Haye, la famille s'exile en France ; Jorge termine ses études secondaires au lycée Henri-IV, à Paris ; il participe à la manifestation patriotique du . En 1941, il obtient le de philosophie au Concours général et est reçu au baccalauréat, puis commence des études de philosophie à la Sorbonne.
Résistance Il rejoint aussi la Résistance.. Il entre en contact avec le réseau communiste des Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre ouvrière immigrée (FTP-MOI) et entre au Parti communiste d'Espagne (PCE) en 1942. Il intègre, avec l'accord de la MOI, le réseau Jean-Marie Action, qui relève de l'organisation Buckmaster, c'est-à-dire la section France des services secrets britanniques (SOE)Le Mort qu'il faut, p. 180.. Ce réseau, dirigé par Henri Frager, opère en Bourgogne en réceptionnant les parachutages d'armes et en les répartissant dans les maquis de l'Yonne et de la Côte-d'Or.
Déportation En septembre 1943, Jorge Semprún est arrêté par la Gestapo à Joigny alors qu'il est hébergé par Irène Chiot (qui sera elle aussi arrêtée).. Incarcéré à la prison d'Auxerre. Déporté avec le convoi du 27 janvier 1944 (I.173.), du camp de Royallieu à Compiègne vers Buchenwald (Weimar), matricule 44904 (Bu), avec 1584 compagnons d'infortune. Après la période de quarantaine dans le Petit Camp, il est affecté par l'organisation communiste clandestine du camp à lArbeitsstatistik (l'administration du travail), sans toutefois entrer dans la catégorie des détenus privilégiés (Prominenten).
Dans cette organisation, il a pour supérieurs de futurs cadres des démocraties populaires : Josef Frank, , , Walter Bartel, (kapo de lArbeitsstatistik). Pour le compte du PCE, dont le leader dans le camp est Jaime Nieto (dit « Bolados »), il est chargé d'organiser des activités culturelles pour les déportés espagnols. Par ailleurs, il a l'occasion (pendant la demi-journée de repos du dimanche après-midi) de fréquenter le sociologue Maurice Halbwachs, ainsi que le sinologue Henri Maspero, eux aussi détenus à Buchenwald, jusqu'à ce qu'ils y meurent : Maurice Halbwachs meurt de la dysenterie.
Peu avant l'arrivée des troupes américaines du général Patton, il participe au soulèvement des déportés. Le camp est libéré le ; Jorge Semprún est évacué le 26 et de retour à Paris à la fin du mois d'avril.
Retour à la vie civile Le retour à la vie civile. est très difficile, avec notamment un incident de chute de train à l'arrivée en gare de Saint-Prix (où habite son père) en .. Pendant un séjour dans le canton suisse du Tessin avec la famille de sa sœur Maribel ( à ), il commence à mettre par écrit ses souvenirs de Buchenwald : il se rend compte que la poursuite de ce travail le mettrait en danger psychologiquement. Il prend alors la décision non seulement d'y mettre fin et de ne plus repenser à ce qui s'est passé durant ces années (il parle d'« amnésie volontaire »).
En 1947, il a un fils, Jaime, avec la comédienne Loleh Bellon Fiche généalogique de Jorge Semprún..
Polémique sur son activité militante en France En 1998, Laure Adler publie une biographie de Marguerite Duras. Elle y explique qu'en 1950, Semprún aurait « dénoncé » Robert Antelme, Dionys Mascolo et Duras à la direction du Parti communiste pour avoir tenu des propos critiques à l'égard de plusieurs personnalités communistes, lors d'une conversation dans un café. Cette dénonciation aurait motivé l'exclusion d'Antelme, de Mascolo et celle de Duras.
Dans une lettre au journal Le Monde, Semprún conteste vigoureusement cette accusation tout en concédant que ces « propos de bistrot » ont pu être repris dans d'autres conversations du même genre, « personne n'ayant demandé le secret ou la retenue sur ces propos ». Il indique que seul Robert Antelme a été exclu, Duras et Mascolo ayant démissionné du Parti. Quelques jours plus tard, Monique Antelme, veuve de Robert Antelme, confirme les révélations de Laure Adler. Elle mentionne ainsi la présence de Jorge Semprún à la réunion au cours de laquelle « Perlican, secrétaire de la section du du PC, a lu (...) un rapport infamant, dirigé principalement contre Robert Antelme, et présenté comme ayant pour auteur Jorge Semprún ». À l'issue de cette réunion, Monique et Robert Antelme, ainsi que Bernard Guillochon, sont exclus du parti. Mascolo et Duras ont choisi préalablement de quitter le parti, en envoyant une lettre de démission et une lettre d'insultes. Dans son livre de souvenirs, Edgar Morin confirme les accusations de Monique Antelme.
Stalinisme et Parti communiste d'Espagne Il reste un membre actif du PCE. Pendant quelques années, il milite tout en travaillant, principalement comme traducteur à l'UNESCO. En 1952, il devient permanent du parti affecté au travail clandestin en Espagne.
De 1953 à 1962, il coordonne la résistance communiste au régime de Franco, faisant plusieurs longs séjours dans l'État espagnol sous différents pseudonymes, notamment celui de « Federico Sánchez ». Il est plus particulièrement chargé des relations avec les milieux intellectuels. Il est à cette époque un « stalinien exemplaire » Cette fétichisation du Parti communiste passe notamment par la glorification lyrique de ses dirigeants ou du Parti comme personne. Ainsi, dès sa première rencontre avec Dolores Ibárruri en 1947, il rédige son Canto à Dolores Ibárruri jusqu'en 1953 avec ce poème : « Si mon sang de joie se remplit, c'est au Parti que je le dois ». À la mort de Joseph Staline, le culte de la personnalité est plus que jamais présent, Jorge Samprún écrit un long poème imprimé et largement diffusé dans les rangs du Parti :
Quand Josef Frank secrétaire adjoint du Parti communiste tchécoslovaque et un de ses plus proches camarades au camp de concentration de Buchenwald, est victime des procès de Prague, contraint à de faux aveux et exécuté en décembre 1952, Jorge Semprún, tout en sachant la « fausseté des accusations portés contre lui », au lieu de proclamer son innocence, ne réagit pas et préfère rester au sein du parti.
Il entre au Comité central du PCE en 1954, puis au Comité exécutif (Bureau politique) en 1956. Il effectue aussi plusieurs missions dans les pays de l'Est, en particulier auprès de Dolores Ibárruri, Secrétaire général du parti, en à Bucarest et de nouveau en 1959, à Ouspenskoie (URSS), avec Santiago Carrillo : c'est à ce moment que Dolores Ibárruri annonce à ses visiteurs sa démission du poste de Secrétaire général. Il devient à cette époque le numéro deux du parti, derrière Santiago Carrillo« L'historien des relations internationales Georges-Henri Soutou », Entretien, La Nouvelle Revue d'histoire, 86, septembre-octobre 2016, 6-9..
En 1962, Santiago Carrillo, devenu Secrétaire général, le retire du travail clandestin en Espagne.
Il est exclu du parti en 1964, en même temps que Fernando Claudín, lors d'une réunion plénière du Bureau politique du PCE dans un ancien château des rois de Bohême aux environs de Prague (République populaire de Tchécoslovaquie): S. Carrillo lui demande de faire son autocritique concernant son attitude considérée comme déviationniste ; en effet, Semprun critique la direction du PCE, pour sa vision archaïque et idéalisée de l'Espagne, alors en cours de modernisation, et la politique triomphaliste du PCE. La raison invoquée pour son exclusion est : . Les travaux académiques s'accordent sur le fait que Jorge Semprún n'a pas été exclu principalement pour une divergence idéologique fondamentale avec le communisme, mais pour avoir contesté l'analyse politique et le mode de direction du PCE sous Santiago Carrillo Eduardo Sánchez Iglesias, « De la crisis a la disidencia. El PCE y la polémica Claudín-Semprún cincuenta años después », Sociedades y culturas: IX Congreso de Historia Social. Treinta años de la Asociación de Historia social. Comunicaciones. Oviedo, 7-9 de noviembre de 2019 / coord. por Santiago Castillo, Jorge Uría González, 2019 María José Valverde Márquez, Renovación y continuismo en el Partido Comunista de España (1956-1965), Universidad de Málaga, 2002.
À partir de ce moment, il se consacre principalement à l'écriture.
Action politique après 1964
En 1966, il demande aux autorités espagnoles un passeport officiel qui lui est accordé avec réticence, compte tenu de son passé. Il peut ainsi circuler librement entre l'Espagne et la France où il continue de résider. En 1969, Jorge Semprún participe à la création des éditions Champ libre aux côtés de Gérard Lebovici.
De 1988 à 1991, Jorge Semprún occupe le poste de ministre de la Culture dans le gouvernement socialiste de Felipe González. Dans cette fonction, il se trouve en conflit avec Alfonso Guerra, numéro 2 du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol). En 1991, il quitte le gouvernement, Felipe González ayant décidé de couvrir des affaires de corruption incriminant Alfonso GuerraVoir Federico Sánchez vous salue bien : ce livre relate en détail l'expérience gouvernementale de l'auteur. — c'est l'explication qu'il donne dans son ouvrage Federico Sánchez vous salue bien. Il apparaît cependant que Guerra, impliqué dans un scandale lié à l'enrichissement de son frère, a démissionné du gouvernement le 15 janvier 1991, soit en fait trois mois avant le remaniement qui voit le départ de Semprún. Celui-ci a durement critiqué Guerra, le considérant comme un « opportuniste sans autre ligne politique claire que celle de tenter de se situer de manière populiste et démagogique à la gauche de ceux qui sont à gauche ». Peut-être victime de son franc-parler, Jorge Semprún reste malgré tout en bonne intelligence avec Felipe González.