Les Platyrhiniens ou Platyrrhiniens (Platyrrhini) forment un clade de primates rassemblant les espèces qu'on a appelées historiquement « singes du Nouveau Monde ». Ce sont les singes des Amériques, présents du Mexique jusqu'au nord de l'Argentine. Ils présentent un certain nombre de caractéristiques et une histoire évolutive qui les différencient des « singes de l'Ancien Monde » (Catarrhini), qui évoluent quant à eux en Asie et en Afrique, et incluent l'espèce humaine.

Étymologie et historique des termes

Le taxon « Platyrrhini » est formé à partir du grec ancien , « large », et , « nez ».

Caractéristiques Les singes du Nouveau Monde forment un groupe monophylétique distinct des singes de l’Ancien Monde. Mis à part leur répartition géographique séparée, ils possèdent certaines caractéristiques distinctes.

Nez La séparation taxonomique des singes en Platyrrhini (« nez large ») et Catarrhini (« nez bas ») provient des différences morphologiques de leurs appendice nasal. Chez les singes du Nouveau Monde, seule une scission latérale apparaît dans le cartilage nasal, mais cela ne conduit pas à une séparation en deux cartilages indépendants. Ces ailes cartilagineuses fendues s'ouvrent latéralement et entraînent ainsi une distance relativement plus grande entre les ouvertures nasales extérieures. Alors que parmi les singes de l'Ancien Monde, y compris les humains, les narines sont généralement serrées médialement, et s'ouvrent vers le bas (ou vers l'avant). Les ailes cartilagineuses qui soutiennent les côtés des narines sont séparées en deux.

La validité de cette classification en fonction du nez a été largement débattue et contestée, comme celle opposant Strepsirrhini et Haplorrhini. Néanmoins, contrairement à ces derniers termes, la distinction entre Platyrrhini et Catarrhini est restée d'actualité depuis sa création et les termes persistent.

Autres caractéristiques

Ils possèdent 36 dents et non 32 (sauf les ouistitis et les sagouins qui en ont aussi 32). Ils ont trois prémolaires sur chaque demi-mâchoire, contre deux chez les singes de l’Ancien Monde. Leur pouce est moins opposable et a parfois presque disparu, comme chez les atèles (les Colobinae africains présentent la même convergence évolutive). Ils possèdent une longue queue parfois préhensile, portant chez certaines espèces des dermatoglyphesN. Petit Maire Heintz et R. Morelec Remarques sur les dermatoglyphes caudales de quelques Alouatta Mammalia. Volume 34, Issue 4, Pages 683–685, , //1970 (), alors que les singes de l’Ancien Monde ont une queue non préhensile et parfois pas de queue du tout. Ils sont tous arboricoles et d’un poids modeste ( à 12 kilogrammes). Ils présentent un polymorphisme de la vision en couleurs dû à une variation allélique sur la copie unique du gène du pigment visuel rouge/vert présent sur le chromosome X. Ils sont dichromatiques (mâles et femelles homozygotes) ou parfois trichromatiques (possibilité génétiquement réservée aux femelles hétérozygotes, à l’exception des hurleurs chez qui certains mâles présentent aussi un trichromatisme) alors que les singes de l’Ancien Monde sont tous trichromatiques (perception sur trois longueurs d’onde). Les callitrichidés ont quatre phénotypes de vision en couleur, on en rencontre jusqu’à six chez les atèles. Selon une théorie récente, le trichromatisme, qui permet de distinguer le rouge du vert, aurait été favorisé par la nécessité de détection des jeunes feuilles tendres (souvent rouges, et plus souvent rouges dans l’Ancien Monde que dans le Nouveau) et non celle des fruits (théorie classique). Toutefois, le trichromatisme, seul à doter de la capacité de différenciation rouge/vert, fournit une meilleure information quant au taux en sucre du fruit observé. Le signal de couleur jaune/bleu, le seul qui soit accessible aux dichromates, n’est pas pertinent pour l’estimation de la concentration en glucose. Le dichromatisme présente en revanche un avantage pour détecter les objets camouflés, donc un avantage sélectif pour détecter les aliments cachés et les prédateurs. Ils possèdent un organe de Jacobson fonctionnel, pas les singes de l’Ancien Monde. Leurs bulbes olfactifs sont toutefois trois fois moins développés que chez les lémuriens. Ils procèdent à des marquages sur des substrats par sécrétions glandulaires et par l’urine (les singes de l’Ancien Monde ont davantage investi dans la communication visuelle et vocale). Outre l'épouillage collectif (grooming) et réciproque, sorte de « toilettage social » qui est moins hygiénique que hiérarchique et amical, les singes du Nouveau Monde pratiquent un « toilettage olfactif » : ils imprègnent leur fourrure de leur propre urine. Ils s’en aspergent le corps puis se frottent vigoureusement, pour renforcer leur odeur corporelle qui est connue du seul groupe où ils évoluent. Au point de vue génétique, la variation morphologique du chromosome Y est une caractéristique courante chez les singes du Nouveau Monde, pas chez ceux de l’Ancien Monde.

D’un point de vue écologique, les singes du Nouveau Monde, à tendance frugivore-insectivore, sont moins diversifiés que leurs homologues de l’Ancien Monde. De plus, il n'y a souvent qu'une seule espèce d’un genre donné qui occupe un site géographique, alors que chez les singes de l’Ancien Monde jusqu’à 6 espèces de Cercopithecus peuvent coexister en un même site en Afrique équatoriale.

Histoire évolutive Selon les analyses génétiques et les hypothèses d'horloge moléculaire, les Platyrhiniens se seraient séparés des Catarhiniens au moment de la « Grande Coupure », à la fin de l'Éocène. Une étude publiée en dans la revue Science annonce la découverte en Amazonie péruvienne de 4 dents fossiles appartenant à un nouveau genre de singes de la famille, aujourd'hui éteinte, des Parapithecidae, dont la lignée trouve son origine en Afrique du Nord et n'appartient pas aux Platyrrhiniens : Ucayalipithecus. Les chercheurs suggèrent que les ancêtres de ce taxon ont traversé l'Atlantique il y a environ 32 à 35 millions d'années, entre la fin de l'Éocène et le début de l'Oligocène.

On ne sait pas comment ils ont gagné l'Amérique depuis l'Afrique à travers l'Océan Atlantique, mais il est possible qu'un mégatsunami dû à la météorite de Chesapeake a arraché des côtes africaines des enchevêtrements d'arbres et de végétation suffisamment importants pour permettre la survie de groupes de singes durant la traversée.G.H. Johnson (dir.), « Post-impact Effects of the Eocene Chesapeake Bay Impact, Lower York-James Peninsula, Virginia », in 31st Annual Meeting of Williamsburg, Virginia des 19 et 20 oct. 2001, Virginia Geological Field ConferenceRobert W. Shumaker & Benjamin B. Beck, Primates in Question, Smithsonian Institution Press 2003, , ...

Cette période de transition entre l'Éocène et l'Oligocène est marquée par une chute brutale des températures, entraînant la formation d'une calotte polaire en Antarctique ainsi qu'une baisse du niveau de la mer de l'ordre d'une cinquantaine de mètres. De plus, l'écart entre les continents africain et sud-américain était plus faible qu'aujourd'hui, estimé entre 1500 et 2000 kilomètres, contre environ 2900 kilomètres actuellement. Ces éléments ont pu contribuer à réduire le temps de la traversée et donc à augmenter les chances de survie du genre Ucayalipithecus aujourd'hui disparu et des Platyrhiniens.

« Blanchisserie » évolutive

Selon une théorie proposée par le primatologue américain Philip Hershkovitz, les populations animales qui restent isolées pendant une période considérable tendent à avoir un pelage de plus en plus « délavé ». Le processus démarre avec une fourrure de type « agouti » (brune avec des séries grises) qui se transforme en brun rougeâtre uniforme avant d’évoluer vers le blanc intégral..

Le blanc est une caractéristique exceptionnelle chez les primates (et chez les autres mammifères), qu’on retrouve à Madagascar chez les propithèques. Il n’est pas sélectionné uniquement dans les milieux polaires (ours, renard, etc.) car cette couleur permet un excellent camouflage dans une canopée trouée à travers laquelle perce la lumière solaire. Dans ce type de forêt, les scientifiques ont toujours beaucoup de mal à remarquer et à suivre les singes blancs ou partiellement blancs, comme le ouistiti à jambes jaunes, le tamarin bicolore ou l’ouakari chauve.

Les troncs des arbres à feuilles caduques, de couleur pâle, sont nombreux dans l’aire de distribution du ouistiti à mains jaunes Mico chrysoleucus, si bien que ce primate pâle passe inaperçu lorsqu’il bondit de tronc en tronc, guidé par le gouvernail de sa magnifique queue touffue. De plus, à contre-jour, l’animal disparaît littéralement, se confondant avec la lumière crue du soleil.

Description des principaux groupes Bien que la taxonomie des singes du Nouveau Monde soit en évolution constante, la séparation en huit groupes (familles ou sous-familles) est consensuelle chez la plupart des auteurs. Les principales controverses s'articulent plutôt autour des liens de parenté entre ces huit groupes.

Ouistitis et tamarins vignette|Ouistiti pygmée (Cebuella pygmaea), le plus petit des singes.

Les callitrichidés (selon les auteurs, sous-famille des Callitrichinae ou famille des Callitrichidae) comprennent les plus petits singes de la planète (poids moyen entre ). Ils ont des griffes plutôt que des ongles sur les doigts (sauf sur l'hallux), et deux prémolaires dans chaque quadrant de la mâchoire, à la différence des autres Platyrhiniens qui en ont trois. Leur reproduction est également remarquable, car les femelles donnent naissance à des jumeaux dans la plupart des cas. Ils sont principalement insectivores et frugivores, certains se spécialisant dans la consommation de gommes végétales et même incluent des champignons dans leur régime alimentaire.

Les ouistitis regroupent les plus petits membres de la famille et évoluent principalement au Brésil dans la forêt amazonienne et la forêt atlantique. Ils formaient jusqu'à récemment un genre unique (Callithrix), mais certains auteurs ont proposé de le découper en créant de nouveaux genres (Mico, Calibella, Cebuella). Ils se caractérisent par une dentition spécialisée (incisives inférieures allongées) qui leur permet de percer des trous dans les arbres et les lianes pour provoquer l'écoulement des gommes.

Les tamarins (genre Saguinus) comprennent de nombreuses espèces réparties entre l'Amérique centrale et le bassin amazonien. Ils sont en moyenne plus grands que les ouistitis. Leur dentition est également plus classique, ce qui les rend plus frugivores que leurs cousins. Les espèces évoluant dans la forêt sèche d'Amérique centrale forment un sous-groupe appelés pinchés. Les tamarins-lions (genre Leontopithecus) sont les membres les plus grands du groupe. Ils sont endémiques de la forêt atlantique du Brésil et constituent un porte-drapeau important de la réussite des efforts de conservation, alors qu'ils étaient au seuil de l'extinction dans les années 1970. Enfin, le tamarin de Goeldi (unique représentant du genre Callimico) est une espèce à part qui ne partage pas les caractéristiques distinctives des callitrichinés: mâchoire de 36 dents et absence de naissance gémellaire. Pour ces raisons, on a longtemps cru qu'il était ancestral et a même été classé parfois dans une famille séparée (Callimiconidae).

Sapajous vignette|Le capucin (Cebus capucinus) est l'espèce type de ce groupe.