Murray Newton Rothbard, né le à New York et mort le dans la même ville, est un économiste et un philosophe politique américain, théoricien de l’école autrichienne d'économie (élève de Ludwig von Mises), du libertarianisme et de l’anarcho-capitalisme« Ma position dans son ensemble était incohérente. Il n'y avait plus que deux possibilités logiques : le socialisme, ou l'anarchisme. Comme il était hors de question pour moi de devenir socialiste, une logique irrésistible m'a conduit à être un anarchiste de la propriété privée, ou comme je devais l'appeler plus tard, un anarcho-capitaliste. » — Murray Rothbard.

L'ambition de Rothbard était d'élaborer un système théorique complet : c'est ainsi que son œuvre, composée d'une vingtaine d'ouvrages et de nombreux articles, explore à la fois les champs de l'économie, de la philosophie politique et de l'Histoire.

En tant que philosophe politique, Murray Rothbard a développé dans L'Éthique de la Liberté la théorie de l'anarcho-capitalisme fondée sur le droit naturel. En tant que théoricien de l'économie (avec L'Homme, l'Économie et l'État et son appendice Power and Market), il s'est servi de la praxéologie, théorie de l'action humaine de Ludwig von Mises pour exposer le fonctionnement d'un marché sans aucune intervention étatique et élaborer une réfutation des rationalisations courantes de l'intervention étatique. Ses travaux en histoire couvrent l'histoire politique (avec Conceived in Liberty), économique (avec America’s Great Depression) et l'histoire de la pensée économique (avec An Austrian Perspective on the History of Economic Thought).

Ses incursions dans la politique pratique se sont caractérisées par la recherche d'alliés aux franges de la société politique américaine, la « nouvelle gauche » dans les années 1970The New Left Was Great (Before It Collapsed)- by Murray N. Rothbard (avec For a New Liberty), la droite conservatrice dans les années 1980..

Très influencé par le courant de la Old Right américaine, il a défendu toute sa vie l'isolationnisme en politique étrangère, et fut un critique farouche de l'interventionnisme militaire des États-Unis.

L'influence de Rothbard fut considérable sur le mouvement libertarien en général"There are many varieties of libertarianism alive in the world today, but Rothbardianism remains the center of its intellectual gravity, its primary muse and conscience, its strategic and moral core, and the focal point of debate even when its name is not acknowledged." — Lew Rockwell, Introduction de For a New Liberty, p. IX, Ludwig von Mises Institute. Il est un des principaux théoriciens de l'anarcho-capitalisme, et sa conception jusnaturaliste du libertarianisme est largement reprise par les libertariens contemporains. En économie, son magnum opus Man, Economy and State est considéré comme l'ouvrage le plus important de l'école autrichienne avec Human Action de Ludwig von MisesMises Reviews Rothbard's Man, Economy, and State"It is in fact the most important general treatise on economic principles since Ludwig von Mises's Human Action in 1949…." — Henry Hazlitt"The book has in the meantime become a modern classic and ranks with Mises's Human Action as one of the two towering achievements of the Austrian School of economics." — Hans-Hermann Hoppe. Malgré le nom de celui-ci, Rothbard est la référence théorique principale de l'Institut Ludwig von Mises. Hans-Hermann Hoppe, qui avait repris sa chaire comme professeur d'économie à l'Université de Las Vegas, est son successeur direct et revendiqué.

Biographie Rothbard est né le dans une famille juive du Bronx. Son père, David Rothbard, était chimiste et originaire de Pologne. Sa mère Rae était originaire de RussieMurray N. Rothbard: Economics, Science, and Liberty by Hans Hoppe. Il fut un excellent élève dès son plus jeune âgeBiography of Murray N. Rothbard (1926-1995). Rothbard étudia à l’université Columbia, où il fut d’abord diplômé en mathématiques (en 1945) puis en économie (en 1946). Il devint docteur en philosophie en 1956. Sa thèse, intitulée The Panic of 1819, traite de la première crise économique majeure de l'histoire des États-Unis. Réalisée sous la direction de Joseph Dorfman, historien de l'économie qui a exercé une grande influence sur Rothbard, The Panic of 1819 demeure une œuvre de référence.

C'est en 1949 que Rothbard devint anarchiste. En effet à cette époque il se mit à penser que soutenir l'économie de marché et être partisan d'une police d'État était une position incohérente, car aucun monopole étatique n'est justifiable. Rothbard reprend ici une des idées marquantes de Gustave de Molinari.

Au début des années 1950, il participa aux séminaires de l’économiste de l’école autrichienne Ludwig von Mises à l’université de New York et il fut grandement influencé par la lecture de L'action humaine. Dans les années 1950 il travailla également sur un projet de manuel destiné à expliquer L'Action humaine de façon appropriée pour les étudiants, qui déboucha finalement sur son magnum opus, L'Homme, l'Économie et l'État, publié en 1962, alors que Rothbard avait seulement 36 ans. De 1963 à 1985, il enseigna à l'université polytechnique de New York, durant cette période, il traversa plusieurs phases de sa vie.

À la fin des années 1960, Murray Rothbard chercha à établir une alliance anti-guerre entre libertariens et mouvements de la "New Left" américaine. Rothbard cofonde, avec George Resch et Leonard P. Liggio, la revue Left and Right: A Journal of Libertarian Thought — publiée de 1965 à 1968 — afin de promouvoir une pensée libertarienne indépendante de la droite conservatrice traditionnelle, et ouverte à certains questionnements de la “New Left”. Cette revue servait de laboratoire intellectuel pour tester les alliances potentielles entre libertariens et mouvements anti-guerre de gauche.

En 1968, lorsque le Peace and Freedom Party (PFP) entreprit son expansion nationale et ouvrit une section à New‑York, Rothbard et son groupe libertarien de la ville y adhérèrent. Le programme minimal du parti, centré sur le retrait des États-Unis du Vietnam (pendant la guerre du Vietnam), permettait un engagement compatible avec les principes libertariens, sans obligation de soutenir des doctrines collectivistes. Rothbard considérait cette coalition comme une opportunité de promouvoir l’opposition à l’interventionnisme américain, là où le libertarianisme traditionnel et l’« Old Right » avaient, selon lui, échoué à s’opposer à la guerre. L’expérience permit cependant de constater que de nombreux participants à la coalition abandonnaient certaines positions libertariennes fondamentales, ce qui conduisit Rothbard à réorienter le mouvement libertarien vers un cadre autonome et structuré, indépendant des coalitions temporaires. Ce qui le conduisit à participer à la création du Parti libertarien aux États-Unis en 1971.

De 1985 à sa mort il fut distinguished professor à l’université du Nevada de Las Vegas.

Il a fondé le Center for Libertarian Studies en 1976 et le Journal of Libertarian Studies en 1977. Il a également participé à la création de l'Institut Ludwig von Mises en 1982, dont il fut plus tard le vice-président. En 1987 il a lancé la revue académique Review of Austrian Economics, aujourd'hui nommée Quarterly Journal of Austrian Economics.

Il s’est marié en 1953 à JoAnn Schumacher, dont il disait qu’elle représentait pour lui « une source intarissable d’aide, d’enthousiasme, d’idées et de bonheur »Murray Rothbard, L'Éthique de la Liberté, p. VII, Les Belles Lettres.

Rothbard est mort d'une crise cardiaque le à Manhattan, à l'âge de 68 ans.

Pensée Philosophe politique Droit naturel L'approche épistémologique de Rothbard est rationaliste et consiste à tenter d'établir des axiomes à partir desquels il puisse déduire ses positions. Rothbard s'oppose à l'approche empirique adoptée par de nombreux libéraux classiques. En contraste avec son mentor Ludwig von Mises, Rothbard soutenait qu'il était possible d'élaborer un système éthique à partir de déductions logiques. Influencé par Aristote et Thomas d'Aquin, il reprit la théorie du droit naturel, cependant son œuvre se démarque délibérément de ces théoriciens en concevant le droit naturel de façon individualiste"As we have indicated, the great failing of natural-law theory—from Plato and Aristotle to the Thomists and down to Leo Strauss and his followersin the present day-is to have been profoundly statist rather than individualist." — Murray Rothbard, The Ethics of Liberty, p. 65, New York University Press.

Il reprend l'approche lockéenne de propriété de soi, à partir de laquelle découle la propriété privéeIbid., p. 65, ainsi que sa théorie du homesteading qui stipule que les ressources naturelles sont la propriété de ceux qui, en mêlant leur travail à celles-ci, les ont transformées et retirées de leur état naturel. Cependant Rothbard n'accepte pas le proviso lockéenIbid., p. 244, contrairement au philosophe libertarien Robert Nozick, qui a inventé ce terme. Cela signifie que pour Rothbard, chacun a le droit de s'approprier des ressources naturelles de manière légitime, si ces ressources n'étaient possédées par personne auparavant, et si cette appropriation s'est faite sans l'usage de l'agression.

Axiome de non-agression

La notion d'agression sous-tend tout le système philosophique de Rothbard. Il définit l'agression comme l'initiation de la violence physique à l’encontre de la personne ou de la propriété d'autruiMurray Rothbard, For A New Liberty, p. 27, Ludwig von Mises Institute. Rothbard ayant, à la suite de Locke, défini la propriété privée comme un droit naturel inaliénable, il considère que l'agression est toujours illégitime, qu'elle soit à l'initiative d'un individu ou d'un État. C'est à partir de ce raisonnement que Rothbard énonce le principe de non-agression, sur lequel, selon lui, repose toute la philosophie libertarienne. Il énonce cet axiome comme suit : « aucun individu ni groupe d’individus n’a le droit d’agresser quelqu’un en portant atteinte à sa personne ou à sa propriété ». Selon Rothbard, c'est sur ce principe que doit se fonder toute société juste, car il est garant du respect du Droit naturel de propriété privée.

Cet axiome a pour conséquence l'obligation d'un strict respect des libertés politiques et des libertés économiques, de là découle le libéralisme intransigeant de Rothbard et des libertariens.

Sur le plan politique, Rothbard déduit deux conséquences de cet axiome : d'une part, les libertés civiles (liberté d'expression, de publication, d'association…) doivent être strictement respectées ; d'autre part, chaque individu a le droit de s'engager dans ce que Rothbard nomme des « crimes sans victime », c'est-à-dire des actes généralement considérés comme immoraux et parfois pénalement réprimés, tels que la prostitution, la consommation de drogues, ou la pornographie. En effet ces actes ne portent pas atteinte à la personne ou à la propriété d'autrui, c'est donc la répression de ces actes qui est considérée comme une agression. Rothbard reprend ici une des principales idées de Lysander Spooner, qui distinguait les vices (moralement répréhensibles) des crimes (légalement répréhensibles)« Les vices sont simplement les erreurs que commet un homme dans la recherche de son bonheur personnel. Contrairement aux crimes, ils n'impliquent aucune intention criminelle envers autrui, ni aucune atteinte à sa personne ou à ses biens. » — Lysander Spooner, Les Vices ne sont pas des crimes, Chapitre I, 1875.