vignette|redresse=1.4|Le roi Arthur, les chevaliers de la Table ronde et le Graal.Miniature d'Évrard d'Espinques dans un manuscrit du Lancelot en prose, vers 1470, BNF.
Le Graal est un objet mythique de la légende arthurienne, objet de la quête des chevaliers de la Table ronde.
À partir du , il est assimilé au Saint Calice (la coupe utilisée par Jésus-Christ et ses douze disciples au cours de la Cène, et qui a recueilli le sang du Christ) et prend le nom de Saint Graal. La nature du Graal et le thème de la quête qui lui est associée ont donné lieu à de nombreuses interprétations symboliques ou ésotériques, ainsi qu'à de multiples illustrations artistiques.
Origine et évolution de la figure du Graal vignette|redresse=1|Le Graal peint par Dante Gabriel Rossetti (1860).
L'objet légendaire du Graal apparaît pour la première fois à la fin du (au Moyen Âge) dans le roman Perceval ou le Conte du Graal (chapitres 8, 15 et 19), de Chrétien de Troyes. Mais il n'a ni rôle, ni forme précise données, Perceval se posant de nombreuses questions à son sujet, mais n’osant les exprimer à haute voix. Il est analysé parfois comme étant alors l’avatar du chaudron d'immortalité du Dagda – talisman de la mythologie celtique. Ce Graal qui produit une nourriture miraculeuse qui se renouvelle chaque jourJean Frappier, Le Graal et l'hostie, In Les Romans du Graal dans la littérature des s, Paris, 1956, 70-71. se présente comme un souvenir des vases et récipients d'abondance au contenu inépuisable, fournisseurs de mets et de boisson, dont la mythologie celtique et les légendes d'autres cultures indo-européennes font souvent mention (le motif de la corne d'abondance par exemple, dans la mythologie grecque). Sa conservation chez le roi et son exhibition dans la fête assurent à la société la reconduction des richesses d'année en année)..
On suppose que le « Graal » désigne un plat large et peu profond, ou un récipient creux aux larges bords, ou un grand plat de service assez profond dans lequel des mets précieux sont présentés avec cérémonie (voir Chronicon d'Hélinand de Froidmont, 1211-1223). Ce mot a de multiples formes dialectalesPhilippe Jouët, Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, 2024, p. 550-551.. Le mot « Graal » viendrait du latin médiéval cratella, « vase » qui désigne, en ancien français, une coupe ou un plat creux doté de larges bords. Chrétien de Troyes considère qu'il s'agit d'un plat à poisson (symbole chrétien, cette dénomination de mobilier est retrouvée dans les inventaires après décès). Pour d'autres, le mot « graal » ou « grasal » désigne un plat creux particulier destiné à servir les viandes riches en jus ou désigne plus généralement un plat servi dans les dîners d'apparat.. Mario Roques en a découvert plus d'une cinquantaine de formes, toutes issues du latin gradalis, dans les parlers locaux des pays d'oïl, comme greal, greau, gruau, griau, grial, grélot, graduc, guerlaud, etc. Le Languedoc a conservé grazal ou grésal, qui, par métathèse, est devenu, de gradal, le mot gardale, dans le Sud-Ouest.. Tous ces mots désignent un récipient creux aux usages divers. Le mot gradal était utilisé avec ce sens en 1150, comme le montre Michel Roquebert. Le mot graal est aussi trouvé avec ce sens en 1204Michel Roquebert, Les Cathares et le Graal, Éditions Privat Toulouse, 1994, 70..
Chrétien de Troyes mourut avant d'avoir pu terminer son ouvrage, que lui avait commandé Philippe d'Alsace, le comte de Flandre. Plusieurs auteurs reprirent et continuèrent l'histoire de Perceval : Wauchier de Denain, Manessier, GerbertLe nom des continuateurs n'est pas certifié, les textes ont été étiquetés par commodité.. Au début du , paraissent Perlesvaus anonyme, le Parzival de Wolfram von Eschenbach, et Joseph d'Arimathie ou l'Estoire dou Graal de Robert de Boron. Ce dernier en fait une relique chrétienne dans le sens d'un christianisme ascétique, devenant le véritable Saint GraalJean Frappier, op. cité, p. 44.. Chez Wolfram von Eschenbach, le plat du Graal est transformé en pierre à caractère sacré. Après 1230, le thème du Graal ne donnera plus lieu à de nouveaux développements littéraires.
Pour Michel Roquebert, tous les développements autour de la quête du Graal coïncident avec la croisade contre les Cathares du LanguedocMichel Roquebert, Les Cathares et le Graal, éditions Privat. et constituent de la sorte une machine de guerre idéologiqueCatharisme et Chrétienté, José Dupré, La Clavellerie.. Ces développements seraient aussi le résultat d'une rivalité franco-anglaise : la dynastie des Plantagenêts veut faire concurrence à l'ancienneté de Charlemagne et aux mythes fondateurs des Capétiens (notamment la légende de l'origine troyenne des Francs). Ainsi, à la suggestion d'Henri II, les moines de l'abbaye de Glastonbury entreprennent des fouilles en 1191 et exhument une certaine quantité d'ossements ainsi qu'une croix en plomb identifiant les restes supposés du roi Arthur et de la reine Guenièvre.
Chez Chrétien de Troyes vignette|redresse=1.5|The Achievement of the Grail : Galahad, Bohort et Perceval découvrant le Graal, ici clairement identifié au Saint Calice.Tableau de Sir Edward Burne-Jones, William Morris et John Henry Dearle (1895).
Dans Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, alors qu'il est au château du Roi pêcheur, Perceval assiste à une réception où sont portés divers objets. Il voit un jeune homme tenant dans sa main une lance d'un blanc éclatant ; de la pointe de fer de la lance perlent des gouttes de sang. Il découvre également deux jeunes hommes tenant des chandeliers d'or et une demoiselle tenant un graal (qui répand une telle clarté que les chandelles en perdent leur éclat) enchâssé de rubis rouge sang. Le cortège s'achève avec une jeune femme portant un tailloir en argent.
Perceval échoue à cette « épreuve du Graal », puisqu'il garde le silence devant cette apparition, au lieu de demander pourquoi la lance saigne et à qui on apporte ce récipient (voir le texte en ancien français, ci-dessous).
Aucune signification de cette énigme symbolique n'est avancée par Chrétien de Troyes. Ses continuateurs interpréteront chacun à leur façon, en rattachant généralement ce récipient au sacré chrétien.
Dans ce conte, lorsque Perceval se rend au château du Roi pêcheur :
Il relate ensuite cet épisode à la cour du roi Arthur :
Puis chez un ermite :
Chez les continuateurs Une continuation du texte de Chrétien de Troyes, la Rédaction courte de la Première Continuation attribuée faussement à l'écrivain français Wauchier de Denain, explique que le Graal donne à chacun les nourritures qu'il désire, et l'associe avec la Sainte Lance, qui a percé le flanc du Christ sur la Croix (dont li fius Diu fu voirement ferus tres parmi le costé).
Pour le poète allemand Wolfram von Eschenbach, comme il le présente dans son Parzival (vers 1205), le Graal est une pierre nourricière dont le nom ne se traduit pas : « Lapsit Exillis ». ont voulu le traduire par « Lapis Exilis » ou « Lapis Ex Coelis » : émeraude tombée, selon leur interprétation, du front de Lucifer durant son combat avec l’archange Michel, et qui, creusée en vase, recueillit bien après le sang du Christ s'écoulant des cinq plaies.
Au début du , Robert de Boron christianise l'histoire d'un « vaissel » dans son Estoire dou Graal ou (Joseph d’Arimathie), composé entre 1180 et 1199 et qui a pour point d'appui l’Évangile de Nicodème. ll y explique que le Graal n'est autre que le Saint Calice, c'est-à-dire la coupe avec laquelle Jésus a célébré la Cène et dans laquelle a ensuite été recueilli son sang. Il confie ensuite ce saint graal à son beau-frère Bron, qui l'emporte vers l'Ouest (lui ou son fils Alain) aux . Bron rejoint ainsi le nom du héros brittonique Bran le Béni. Comme Avalon, Avaron est tiré des toponymes en « Afal- ». Le « Saint Graal » (le Graal en tant que Saint Calice) devient le centre d'un mystère (car l'objet est d'abord caché, puis perdu), auquel certains élus participent autour d'une table ronde — d'où l'intégration dans les récits de la Table ronde. Cette christianisation de la légende du Graal est parachevée par la Queste del Saint Graal, roman anonyme écrit vers 1220, probablement par un moine, qui fait du Graal la Grâce divine. Selon la légende, celui qui boit dans cette coupe accède à la vie éternelle.
Mis en prose entre 1200 et 1220, le roman de Boron est la source du Lancelot-Graal (ou Cycle de la Vulgate, 1215-1230), comprenant Lancelot, Queste del Saint Graal et Mort Artu, augmentés d'une Estoire del Saint Grail et d'un Estoire de Merlin.
Hélinand de Froidmont fait état d'une histoire écrite en latin et en vernaculaire, fondée sur la vision d'un ermite de Britannie.
Guillaume de Malmesbury confirme dans son De antiquitate Glastoniensis ecclesiae () qu'Avaron est bien l'île de Bretagne, où se serait établie en 63 après l'ascension du Christ la communauté d'Ynis Witrin (l'Île de Verre). Glastonbury en est une localisation médiévale, secondaire, ecclésialisée. Pour l'un des continuateurs de Chrétien, la translation du récipient s'est faite vers « l'Île Blanche », qui est en partie d'Angleterre.
L'adaptation galloise des romans, , fait de Joseph d'Arimathie un fondateur de lignées chevaleresques. Pour une des Triades galloises (n° 81), il est à l'origine d'une des « Trois saintes lignées » (Tri Santeidd Linys) de l'île de Bretagne. Une aure triade (la 86) explique qu'il existe trois chevaliers de la cour d'Arthur qui conquirent le Graal, qui les conduisit au Ciel : Galaad, Peredur et Bort, censés descendre de Joseph O Arimathia. Au contenu récent, elle suit la première partie de l'adaptation galloise, mais une addition à propos de la liaison amoureuse de Bwrt (Bohort, père d'Helian le Blanc) et de l'impératrice de Constaninople, fille du roi Brangor (Brangoire), vient du Lancelot, même si le roman de Peredur réunit le héros et l'« amherodres Cristinobyl ».
Une autre triade, similaire à la précédente, précise que Pedwar Marchog ar Hugain Llys Arthur, Three Knights of Battle were in Arthur’s Court (lire en ligne, en anglais).. Une autre affirme qu'il existe Triads of Britain, collectées par Iolo Morganwg (1823), traduit par William Probert, 121. (lire en ligne, en anglais)..
Des correspondances unissent les récits médiévaux à la tradition celtique insulaire dans le cadre beaucoup plus large de la légende arthurienne et de la Matière de Bretagne. L'enracinement du mythe du « saint vaissel » en terre celtique répond à une logique littéraire et culturelle qui ne se ramène pas à un effet de mode ni à l'intervention des clercs. La grande Église n'a pas reconnu ces récits malgré leur fortune littéraireJohn Rhys, Studies in the Arthurian Legend, 1891 (lire en ligne, en anglais)Joseph Vendryes, "Les éléments celtiques de la légende du Graal", dans Études celtiques, V, 19491 ssKenneth Jackson, Les romans du Graal aux XIIe et XIIIe siècles, 1956Jean-Claude Lozac'hmeur, Mythes et Réalités des Celtes, actes du Colloque de Renac, Fégréac, 2000.
La légende du « Saint Graal » vignette|redresse=1|La Crucifixion de Théophane le Crétois, Jésus-Christ sur la croix recevant le coup de lance de saint Longin, et un ange tenant la coupe du Saint Graal. D'après Robert de Boron, le Graal est le « Saint Graal » : le calice contenant le sang de Jésus-Christ, recueilli par Joseph d'Arimathie quand le Christ fut descendu de sa Croix. Ce calice est par ailleurs présenté comme étant celui dont Jésus s'est servi lors de la Cène, dernier repas avec les apôtres. Cette forme achevée de la légende du Graal, construite autour du personnage de Joseph d'Arimathie, a été écrite en vers par Robert de Boron.
Selon ces légendes, un juif (ou bien un homme de Ponce Pilate) aurait dérobé le Saint Calice au Cénacle, puis l'aurait remis à Pilate. Certaines légendes ajoutent même que Pilate y aurait puisé l'eau avec laquelle il s'est lavé les mains.
« Uns Juis le veissel trouva chiés Symon, se l' prist et garda