vignette|Croix chrétienne La théologie de la libération est un courant de pensée théologique chrétienne et un mouvement socio-politique, né principalement en Amérique latine dans les années 1960.. Elle place au cœur de la foi chrétienne l’engagement pour la libération des pauvres et des opprimés, en s’appuyant sur l'Évangile pour critiquer les structures injustes et promouvoir la dignité des populations marginalisées..
Sa référence biblique fondamentale est l’expérience du peuple juif guidé par Dieu au-delà de la mer Rouge et à travers le désert — d’une terre d’esclavage (Égypte) à la Terre promise (Exode, ch. 12 et suivants). Elle se veut donc un « cri » prophétique pour plus de justice et pour un engagement en faveur d’un « Règne de Dieu » commençant déjà sur terre. La réflexion théologique part de la base : le peuple rassemblé lit la Bible et y trouve ressources et inspiration pour prendre en main son destin. Cette théologie s'appuie notamment sur l'idée que le tiers monde est sous-développé en raison de sa dépendance vis-à-vis du monde développé, et des ingérences de celui-ci au sein du tiers-monde..
L’expression « théologie de la libération » fut utilisée une première fois par le prêtre péruvien Gustavo Gutiérrez lors du congrès de Medellín du Conseil épiscopal latino-américain (CELAM), en 1968.. Il développa sa pensée dans l’ouvrage Théologie de la libération, paru en 1972, qui est largement considéré comme le point de départ de ce courant. La même année, le presbytérien Rubem Alves soutenait sa thèse, Towards a theology of liberation.
Pour la pratique, l'instrument d'analyse et d'observation utilisé s’inspire du marxisme. La théologie de la libération entend renouer avec la tradition chrétienne de solidarité. Parmi ses représentants, on compte les archevêques Hélder Câmara et Oscar Romero. ou encore le théologien Leonardo Boff.
Elina Vuola indique qu'à côté de l'acception stricte, centrée sur les luttes latino-américaines et la façon dont le christianisme latino-américain a pu se référer à une certaine lecture de la bible pour fonder sa doctrine de la juste sociale, la théologie de la libération au sens large inclut les théologies féministes, noires, et des variantes asiatiques et africaines de cette théologie de la libération. Même si ces théologies ont pu prendre une distance critique sur certains points vis-à-vis de la théologie de la libération initiale, elles en demeurent les héritières.
Principes Dans la tradition chrétienne, les pauvres ont tenu depuis les origines une place particulière : ils sont à la fois des modèles et des objets de compassion et de charité.. La théologie de la libération dépasse ce point de vue, et propose non seulement de soulager les pauvres de leur pauvreté, mais aussi d'en faire les acteurs de leur propre libération. Elle soutient qu'il existe, à côté du péché personnel, un péché collectif et structurel, c'est-à-dire un aménagement de la société et de l’économie qui cause la souffrance d’innombrables « frères et sœurs humains »..
Cette vision de la religion prend le contre-pied des conceptions, notamment marxistes, qui condamnent la religion à l'époque moderne comme instrument d'aliénationVoir l'ouvrage La Religion : l’opium du peuple ou un instrument de libération ? du protestant Rubem Alves..
Les antécédents Les origines historiques. de la théologie de la libération sont à chercher dans la tradition des missionnaires européens qui, dès les premiers temps après leur arrivée en Amérique du Sud, se préoccupèrent de la façon dont les peuples indigènes, les noirs, ou tout simplement les pauvres ruraux et les masses urbaines étaient traités.
Michael Löwy voit, dans la pensée de Walter Benjamin, en particulier dans les thèses sur le concept d'histoire, un précurseur méconnu de cette théologie. Löwy va jusqu'à voir dans les mouvements sociaux latino-américains de la seconde moitié du une confirmation en acte des thèses de Benjamin..
Développements sociaux et politiques. Acquis du mouvement Les gouvernements populistes des années 1950 et 1960 inspirèrent une conscience nationale et un développement industriel significatif, en ayant moins recours aux importations. Cela bénéficia aux classes moyennes et au prolétariat urbain mais provoqua la marginalisation de secteurs entiers de la paysannerie, et créa de nombreux bidonvilles autour des grands centres urbains. Aussi des mouvements demandant des changements profonds dans la structure socio-économique de leur pays apparurent-ils. À leur tour, ces mouvements laissèrent place à des dictatures militaires, qui cherchèrent à préserver et même à promouvoir les intérêts des classes dominantes, en s’aidant d’une politique de « sécurité nationale » passant parfois par une répression sévère. C’est dans ce contexte qu’apparut l’alternative socialiste à partir de la révolution de Cuba. Des soulèvements armés eurent lieu dans de nombreux pays, si bien que l’on peut parler, pendant ces années 1960, d’une atmosphère prérévolutionnaire.
Les années 1970 ont vu cette théologie se faire le fer de lance de la société civile latino-américaine, principalement dans ses protestations des politiques gouvernementales laissant dans l'indigence de vastes secteurs de la société, ainsi que contre les violations des droits humains perpétrés par les divers régimes militaires en place dans la région. Le rôle historique de l'Eglise catholique en Amérique latine s'en est vue profondément modifiée. Vuola insiste sur les composantes protestantes comme féminines de cette théologie, contrairement à une image purement masculine et catholique.
Vuola voit trois acquis fort conquis par la théologie de la Libération:
L'autonomisation du christianisme du Sud global, en critique radicale de l'évangélisation coloniale venue du Nord. Le retour du prophétisme au sein du christianisme, mobilisant cette tradition pour taxer l'injustice et la pauvreté de péchés. Une focale, pour la théologie contemporaine, sur les maux concrets de l'injustice, de la souffrance et de la misère humaine.
Développement ecclésial Une tendance au renouvellement apparaît simultanément dans les églises. Elles accélèrent leur mission sociale : des laïcs commencent d’eux-mêmes à travailler parmi les pauvres, des évêques charismatiques et des prêtres encouragent les appels au progrès et à la modernisation de la nation. De nombreuses organisations ecclésiales agissent pour une amélioration des conditions de vie, comme les Jeunesses étudiantes chrétiennes, les Jeunes travailleurs chrétiens ou encore les Jeunes agriculteurs chrétiens, mais aussi des radios par exemple.
Le travail de ces chrétiens, provenant généralement des classes moyennes, s’appuyait sur la théologie européenne, et notamment du courant néothomiste, de L'humanisme intégral (1936) de Jacques Maritain, du personnalisme d'Emmanuel Mounier, des théologiens protestants Jürgen Moltmann et Karl BarthAndré Corten, Le pentecôtisme au Brésil. Émotion du pauvre et romantisme théologique, Paris, Karthala, 1995, p. 21-22. Cité in Olivier Compagnon (2008), Olivier Compagnon, « Le 68 des catholiques latino-américains dans une perspective transatlantique », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Materiales de seminarios, 2008, Mis en ligne le 17 décembre 2008. ou, plus à la marge de l’Église catholique, de l’évolutionnisme pensé par Pierre Teilhard de Chardin, des réflexions d’Henri de Lubac sur la dimension sociale du dogme, de la théologie d’Yves Congar et de Marie-Dominique Chenu, qui soutinrent les prêtres ouvriers dans les années 1950, ou du père Louis-Joseph Lebret, dirigeant du centre Économie et humanismeOlivier Compagnon (2008), Olivier Compagnon, « Le 68 des catholiques latino-américains dans une perspective transatlantique », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Materiales de seminarios, 2008, Mis en ligne le 17 décembre 2008.. Mounier et Maritain firent cependant l'objet, par la suite, de critiques importantes, notamment en raison de la volonté de Maritain de séparer clairement l'engagement dans la cité de la foi chrétienneOlivier Compagnon, « Maritain et l’Amérique du Sud. », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, BAC - Biblioteca de Autores del Centro, 2005..
Le deuxième concile du Vatican, par la constitution pastorale « Gaudium et Spes », leur donna également de nombreuses justifications théoriques.
À la fin des années 1960, des économistes et sociologues développèrent des théories sur l'inégalité des termes de l'échange, qu'on rassembla sous le nom de « tiers-mondisme » : la thèse principale étant que les « pays sous-développés » de la périphérie mondiale (« tiers-monde ») n'étaient pas, précisément, « arriérés », mais au contraire maintenus dans une telle situation économique et sociale par les pays riches. Le développement du capitalisme à l'échelle mondiale nécessitait, selon cette interprétation, une telle inégalité de développement, qui devait donc être analysée de façon structurelle (les rapports entre centre et périphérie expliquant la situation de chacun) et non de façon atomistique (c'est-à-dire en faisant abstraction de ces rapports).
Ce tiers-mondisme fut un terreau d'expansion des cercles pastoraux, qui réclamèrent une rupture dans ces rapports de dépendance. Les groupes chrétiens devaient, pour cela, participer aux mouvements sociaux.
Développement théologique Les premières réflexions qui allaient devenir la théologie de la libération avaient leurs origines dans un contexte de dialogue entre une Église et une société en pleine effervescence, entre la foi chrétienne et les désirs de transformation et de libération provenant des peuples. Le concile Vatican II fut propice à une atmosphère de liberté dans la réflexion théologique. Aussi les théologiens latino-américains voulurent penser eux-mêmes les problèmes pastoraux affectant leurs pays. Ce processus se manifesta parmi les catholiques et les protestants, au sein du groupe Église et société en Amérique latine. Les théologiens catholiques, comme Gustavo Gutiérrez, Sagundo Galilea, Juan Luis Segundo, Lucio Gera, etc., s’entretenaient avec des protestants comme Emilio Castro, Julio de Santa Ana, Rubem Alves, José Míguez Bonino, à propos du rapport entre foi et pauvreté, ou de l’Évangile et de la justice sociale. Au Brésil, entre 1959 et 1964, la gauche catholique publia une série de textes de référence sur le besoin d’un idéal chrétien de l’histoire, en lien avec une action du peuple, avec une méthode qui préfigurait celle de la théologie de la libération ; ils appelaient à l’engagement personnel dans le monde, aidés par les sciences sociales.
Lors d’une rencontre de théologiens latino-américains à Petrópolis (Brésil) en , Gustavo Gutierrez définit la théologie comme une « réflexion critique sur l’action ». Cette pensée fut alors développée pendant des rencontres à La Havane, Bogota et Cuernavaca en juin et . D'autres encore furent organisées pour préparer la conférence de Medellín en Colombie en 1968, tenant le rôle de laboratoire de cette nouvelle théologie.
Le premier congrès catholique consacré à la théologie de la libération eut lieu à Bogota en et . Les Protestants firent de même à Buenos Aires.
En , Hugo Assmann organise un symposium, « Oppression-Libération : le défi pour les Chrétiens » à Montevideo, et la même année Leonardo Boff publie Jesus Cristo libertador. Ensaio de cristologia cristiana para o nosso tempo.. Enfin, en décembre, Gustavo Gutierrez publia son travail de recherche, intitulé Théologie de la libération.
L'année suivante, un Congrès des Chrétiens pour le Socialisme, rassemblant catholiques et protestants, se tint à Santiago (), une rencontre avec Salvador Allende étant organisée. Sur les 400 délégués, 70 % étaient des prêtres (beaucoup de prêtres ouvriers) et le reste des laïcs, le seul évêque présent étant cependant le Mexicain Sergio Méndez Arceo, tandis que la hiérarchie ecclésiastique chilienne accusait le Congrès de favoriser la lutte des classes..