La bataille de Talas, bataille de la rivière Talas ou encore bataille d'Artlakh (en ; en ) a lieu en sur les rives de la rivière Talas (dans l'actuel Kirghizistan), près de la ville de Taraz (dans l'actuel Kazakhstan). Elle oppose les troupes du califat abbasside, soutenues par des contingents tibétains de l'empereur Tridé Tsuktsen, à celles de l'armée chinoise de la dynastie Tang. Celle-ci, dirigée par Tang Xuanzong, lutte alors pour le contrôle de la région de Syr-Daria en Asie centrale.
Après plusieurs jours d'impasse, le cours de la bataille change lorsque les mercenaires karlouks initialement alliés aux Tang font défection au profit des Abbassides, ce qui renverse le rapport de forces, entraînant une déroute des Tang.
Cette défaite marque la fin de l'expansion des Tang vers l'Ouest et permet aux musulmans de prendre le contrôle de la Transoxiane pour les quatre siècles suivants. Le contrôle de cette région est économiquement bénéfique pour les Abbassides, car elle se trouve sur la route de la soie.
Les historiens se demandent si les prisonniers chinois capturés lors de cette bataille ont amené les techniques de fabrication du papier au Moyen-Orient, d'où elles se sont finalement répandues en Europe..
Localisation vignette|280px|Carte de la région de la Transoxiane, avec la rivière Talas.
Il n'y a pas de certitude sur l'emplacement exact de la bataille, mais les historiens pensent qu'elle a eu lieu près de Taraz (nommée Jambyl, jusqu'en 1997) et de Talas, dans la zone qui correspond actuellement à la frontière entre le Kazakhstan et le Kirghizistan. Le nom chinois Daluosi (, Talas) apparait pour la première fois dans le récit de Xuanzang et Du Huan a localisé la ville près du bras ouest de la rivière ChuiBai, ..
Contexte vignette|Carte des territoires contrôlés par la dynastie Tang vers l'an 700. On voit bien les territoires les plus à l'ouest, qui sont reliés à la partie principale de l'Empire par le long et étroit corridor du Hexi.
Avant la bataille, il y avait déjà eu des contacts indirects entre certains des combattants. La Chine avait déjà envoyé des armées au-delà du bassin du Tarim, au climat continental rude, que le désert du Taklamakan, terrain aride et désolé, recouvre en grande partie. Durant la première moitié de la dynastie Han, l'empereur Han Wudi (156 – 87 av. J.-C.) envoya des expéditions militaires vers l'ouest, qui allèrent assez loin dans cette région du monde pour s'emparer de chevaux dans la vallée de Fergana.
En 715, Alutar destitue Ikhshid avec l'aide des Arabes du califat omeyyade. et monte sur le trône de Fergana. Ikhshid s'enfuit à Kucha, siège du protectorat d'Anxi, pour demander de l'aide des souverains de la dynastie Tang. Ces derniers envoient une armée de commandée par Zhang Xiaosong qui réussit à vaincre Alutar à Namangan et à réinstaller Ikhshid sur le trône. Les habitants de trois villes sogdiennes seront massacrés à la suite de cette batailleBai, .
Une deuxième rencontre a eu lieu en 717. À cette date, la Chine avait pris le contrôle de toutes les montagnes de l'Hindū-Kūsh et du Pamir depuis les années 640, tandis que les troupes omeyyades étaient en train d'annexer la Transoxiane jusqu'à Tachkent et la vallée de la Ferghana. Cette année-là, les Arabes, guidés par les Turgesh, ont assiégé deux villes dans la région d'Aksu. Tang Jiahui, le commandant du Protectorat Général pour Pacifier l'Ouest, a répondu à cette attaque en levant deux armées, l'une composée de mercenaires karlouks dirigés par Ashina Xin (un qaghan d'Onoq allié de la Chine) et une autre composée de soldats chinois dirigés par Jiahui lui-même. Les Chinois ont vaincu les Omeyyades lors de la bataille d'Aksou (717) et les troupes arabes, commandées par Al-Yashkuri, se sont enfuies à Tachkent après leur défaite.
Des sources arabes affirment qu'Qutayba ben Muslim a brièvement pris Kashgar aux Chinois avant de se retirer après avoir conclu un accord, mais les historiens modernes rejettent cette affirmation.
En l'an 750, Abu al-Abbas al-Saffah (As-Saffah), le fondateur du califat abbasside, a lancé une rébellion massive, connue sous le nom de révolution abbasside contre le califat omeyyade depuis la province de Grand Khorassan. Après sa victoire décisive à la bataille du Grand Zab et l’élimination des membres du clan omeyyade qui n’ont pas réussi à s’enfuir vers Al-Andalus, As-Saffah a envoyé ses troupes aux quatre coins du califat pour consolider son pouvoir. L'Asie centrale n'échappe pas à ce déploiement de forces, et ses troupes se retrouvent rapidement à devoir faire face aux nombreux pouvoirs locaux, y compris la dynastie chinoise des Tang. Les souverains des régions vassales de la Chine demandèrent rapidement de l'aide, mais les Chinois ne réagirent qu'à partir de 747 quand les Tibétains menacèrent les routes commerciales entre les Indes et la Chine, et entre Kachgar (au Xinjiang) et Tachkent (en Ouzbékistan).
Bataille vignette|droite|Vue moderne de la rivière Talas, qui commence dans les montagnes du Kirghizistan et coule ensuite vers le Kazakhstan. Sur la rive droite de la rivière se trouve la ville de Taraz.
Une expédition militaire chinoise partit sous la conduite du général d'origine coréenne (, parfois écrit Kao Sien-chih ; Kao Sien-tche, en coréen : ). Celui-ci put capturer le roi de Tachkent, Chebishi (), qui refusait de payer le tribut à la Chine et il le fit décapiter. Les musulmans, à l'appel du fils de ce roi assassiné, vinrent avec à leur tête le général Ziyad ibn Salih conduisant les armées khorassaniennes d'Abu Muslim al-Khurasani au service du calife As-Saffah. C'est au mois de juillet 751 que les armées des Abbassides et des Tang se retrouvent face à face sur chaque rive de la rivière Talas.
Les effectifs exacts des armées qui se sont affrontées à Talas ne sont pas connus avec certitude, car il existe de nombreuses estimations avec des chiffres très variables. Ainsi, selon les sources musulmanes, l'armée abbasside était composée de soutenus par et un contingent d'alliés tibétains, là où les sources chinoises parlent de musulmans. Pour ce qui est de l'armée chinoise, elle est forte de selon les musulmans tandis que les chroniques chinoises parlent d'une armée de soutenue par karlouks. Les sources chinoises insistent également sur la distance parcourue par l'armée chinoise pour arriver jusqu'à Tachkent et sur les fatigues que cela entraîna.
Selon les sources chinoises, la bataille aurait duré cinq jours. Au début, le sort sembla sourire à l'armée chinoise, mais peu à peu il tourna à l'avantage des troupes abbassides. Finalement, l'armée Tang subit une défaite dévastatrice, due à la retraite des alliés de Ferghana et à la défection des mercenaires karlouks. Ceux-ci, qui représentent les deux tiers de l'armée Tang, ont déserté au profit de leurs ennemis de l'instant, avant d'engager au corps à corps les troupes chinoises, tandis que le gros des forces abbassides attaquait de front. Les soldats des Tang ont été incapables de tenir leurs positions face à cette double attaque, et Gao Xianzhi, voyant que la défaite était imminente, réussit à s'échapper avec certains de ses soldats chinois, grâce à l'aide de . Finalement, seulement ont réussi à revenir de Talas jusqu'au Protectorat Général pour pacifier l'Ouest. Malgré la défaite qu'il venait de subir, Li, après avoir été blâmé par , infligea de lourdes pertes à l'armée abbasside qui s'était lancée à la poursuite des fuyards. Après la bataille, Gao était prêt à lever une nouvelle armée contre les Abbasides, lorsque la révolte d'An Lushan éclata en 755. En juillet 756, la capitale Tang fut prise par les rebelles et toutes les armées chinoises stationnées en Asie centrale reçurent l'ordre de retourner dans les territoires de la Chine historique pour écraser la rébellionBai, ..
Conséquences et impact historique
Ce ne fut pas seulement une défaite militaire pour les Chinois, car les Abbassides firent de nombreux prisonniers qui furent vendus comme esclaves à Samarcande, Bagdad et Damas. Parmi ces prisonniers, certains connaissaient des techniques secrètes chinoises : la poudre à canon, le papier et la soie. Les musulmans les utilisèrent et la fabrication du papier permit de donner encore plus de force à la diffusion du Coran et des ouvrages de science et de littérature. La révolution du papier favorisa le développement de l'âge d'or islamique..
Cette victoire abbasside revêt un caractère symbolique très fort car elle marque à la fois le point le plus occidental de l'extension de l'empire chinois et le point le plus oriental de l'avancée des troupes musulmanes vers la Chine. Cependant, malgré les apparences, ce n'est pas la défaite chinoise qui provoque l'arrêt de l'expansion vers l'ouest des Tang, mais la guerre civile qui éclate peu de temps après à la suite de la révolte d'An Lushan, qui réduit drastiquement la puissance chinoise et permet aux seigneurs de guerre de gagner en puissance. C'est grâce à cela que les Abbassides ont eu la possibilité de s’étendre davantage en Asie centrale au fur et à mesure que l’influence des Tang dans la région diminuait. Mais, en définitive, la bataille de Talas n'a eu aucun véritable impact stratégique, puisqu'ils ne sont pas allés plus loin vers l'est après la batailleed. Starr 2004, .. En effet, s'ils ont fini par prendre le contrôle direct de la Transoxiane, par la suite, il ne s'agissait plus d'une expansion au moyen de conquêtes, mais par la conversion progressive des tribus turques. Durant les années suivantes, les différents peuples versant tribut aux Tang se sont tournés les uns après les autres vers l'empire abbasside, les Tibétains ou les Ouïghours, ce qui a facilité l'introduction de l'islam parmi les peuples turcs. Cette conversion fut progressive car, après Talas, il n'y a eu qu'une petite minorité de Karlouks qui se convertirent, la grande majorité resta fidèle à ses anciennes croyances, jusqu'au milieu du , lorsque le Sultan Satuq Bughra Khan entraîna son peuple sur la voie de la conversion de masse et fonda le Khanat Qarakhanides. Ceci arriva donc plusieurs siècles après que les Tang se soient repliés d'Asie Centrale.
Cependant, cette conversion des Karlouks ne suffit même pas à éliminer définitivement l’influence bouddhiste et chinoise de la région. En effet, en 1141, les Turcs seldjoukides et les Qarakhanides ont été vaincus par les Kara-Khitans, un peuple proto-mongol bouddhiste et sinisé, lors de la bataille de Qatwan. Cette victoire leur permit de conquérir une grande partie de l'Asie centrale aux dépens des musulmans et de fonder un Khanat bouddhiste. Les Kara-Khitans ont également réintroduit le système chinois de gouvernement impérial, puisque la Chine était encore respectée et estimée dans la région, même par la population musulmaneBiran 2012, .Biran 2012, . . Enfin, les Qara Khitaï utilisaient le chinois comme principale langue officiellePozzi & Janhunen & Weiers 2006, .. Tout ceci fait que les dirigeants de ce nouveau Khanat ont été appelés "les Chinois" par les musulmansBiran 2005, ..
Tous ces changements impactent fortement la culture de l'Asie centrale, qui était auparavant un mélange d'influences perses, indiennes et chinoise. Cette ancienne culture disparaît petit à petit, victime des luttes de pouvoir entre les différents empires qui se disputent la région : Arabes, Chinois, Turcs, Tibétains et Ouïghours. Finalement, malgré une implantation relativement lente et quelques reculs, au fil des siècles, l'Islam va devenir la principale composante de la culture de l'Asie centrale. Le professeur Denis Sinor a lui aussi relativisé l'impact de la victoire musulmane de Talas, mais pour d'autres raisons. Selon lui, ce sont les ingérences chinoises dans les affaires intérieures du khaganat turc occidental qui sont la cause de la fin de la suprématie chinoise en Asie centrale, car la destruction de ce khaganat a supprimé le plus grand ennemi des musulmans dans la régionSinor 1990, ..