thumb|6 fusillés de Vingré et monument commémoratif. Les martyrs de Vingré, ou fusillés de Vingré., sont six Poilus appartenant au régiment d'infanterie, connus pour avoir été fusillés pour l'exemple pendant la Première Guerre mondiale, le , à Vingré dans le département français de l'Aisne. Ils furent réhabilités. par la Cour de cassation le Source Anovi.
La situation militaire Dans l'Aisne, au début de l'automne 1914, le front s'est figé, Français et Allemands ont creusé des tranchées et se font face.. Les régiments de réserve du département de la Loire sont arrivés dans le secteur depuis la fin de la bataille de la Marne avec le régiment d'infanterie ( RI) de Montbrison, le RI de Saint-Étienne, et le RI de Roanne. Ils ont auparavant combattu sur l'Ourcq subissant de lourdes pertes. Après la prise de la ferme de Confrécourt, remportée de haute lutte, ils n'ont pas réussi à pousser plus en avant et ils organisent alors, depuis le , la défense du village de Vingré, situé à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Soissons.
Justice militaire et exécutions pour l'exemple au début de la guerre Au début de la guerre, en , le commandement militaire français est confronté à de nombreux cas de panique et de mutilations volontaires, il craint alors la contagion de l'indiscipline parmi les conscrits. Il va alors décider d'une forte répression à la moindre défaillance des soldats, voire dans certains cas à une simple suspicion de défaillance. Le généralissime Joffre crée les conseils de guerre spéciaux dans chaque régiment, chargés de juger de manière expéditive les soldats accusés de désertion, de refus d'obéissance ou d'abandon de poste en présence de l'ennemi. La justice militaire va alors sanctionner très durement les fautes commises ou supposées par des condamnations allant jusqu'à la peine de mort. Selon André Bach (1943-2017), général, historien de la Première Guerre mondiale et spécialiste de la justice militaire, cette dernière est alors . La question de l'exemplarité, plus que celle de la justice est alors primordiale aux yeux du commandement pour maintenir une stricte obéissance des troupes.
Sur le front, dans le secteur de Vingré-Fontenoy (à l'est de Vic-sur-Aisne et au nord-ouest de Soissons) qui est sous le commandement du général de Villaret, tous les mois de l'automne 1914 et de l'hiver 1914-1915 sont marqués par des exécutions : le , deux hommes du régiment d'infanterie ( RI) sont fusillés à Ambleny ; le , un soldat du RI à Vingré ; le , ce sont les , les six du RI ; le , un soldat du RI à Fontenoy ; le , un soldat du RI à Vingré ; le , un soldat du RI à Fontenoy.. Sur les 12 soldats exécutés dans ce secteur, 9 seront réhabilités après la guerre, grâce aux démarches des familles et de l'Union nationale des combattants.
Les faits thumb|Cave où les six fusillés passèrent leur dernière nuit et écrivirent leur dernière lettre entre le 3 et le 4 décembre 1914.
Le en fin d'après-midi, dans le secteur de la Maison détruite, la compagnie du 298 RI subit un intense bombardement de l'artillerie allemande pendant deux heures. La tranchée est en partie détruite et les Français évacuent le secteur ne laissant que quelques soldats pour le guet. Après la tombée de la nuit, des soldats allemands investissent la tranchée par surprise et ne rencontrent que peu de résistance. Ils y avancent et surprennent deux demi-sections françaises en train de souper. Le sous-lieutenant Paulaud aurait donné alors l’ordre à ses troupes de se replier dans la seconde tranchée, dite de résistance, située 200 mètres à l'arrière, mais certains soldats français sont faits prisonniers par les Allemands Les journaux de marche et d'organisation (JMO) du 298 RI, mis en ligne sur le site Mémoire des hommes : JMO 26 N 743/8 du 11 août 1914-15 septembre 1915. Paulaud donne ensuite l'ordre de reprendre la tranchée, ce qui est fait rapidement, les Allemands s'étant déjà retirés. Mais, à l'issue de cette escarmouche, une dizaine de soldats du restent prisonniers de l'ennemi.
Conseil de guerre et exécution Les deux escouades (24 hommes) qui ont momentanément abandonné leur tranchée sont alors prévenues qu'elles ont commis un . Lors de l'enquête sommaire, les soldats indiquent avoir reculé sur ordre du sous-lieutenant Paulaud, et s’être repliés dans une tranchée à l’arrière de celle où l’attaque allemande s'est déroulée. Le sous-lieutenant Paulaud soutient ne pas avoir donné cet ordre de repli et accable les 24 soldats.
On évoque initialement comme sanction huit jours supplémentaires à passer en première ligne mais le général de Villaret, commandant du corps d'armée, souhaite faire un exemple comme le colonel Pinoteau, président de la cour martiale et commandant du régiment, qui lui souhaite voir fusiller tous les soldats impliqués. Le , le conseil de guerre spécial du RI, à l'issue d'un tirage au sort, désigne six d'entre eux qui sont fusillés pour l'exemple le , suivant en cela les directives données à ce conseil par le général Villaret pour Selon les témoignages recueillis lors des différentes audiences du procès en réhabilitation en 1920. Voir aussi Je t'écris de Vingré, correspondance de Jean Blanchard, éditions Soissonnais 14-18, 2006 (pages 129 à 134). (selon une autre source, les soldats auraient été placés dans l'ordre où ils étaient dans la tranchée avant de la quitter et les six premiers auraient été finalement désignés). Parmi les six, le caporal Henry Floch, qui avait pourtant été fait prisonnier par les Allemands mais avait réussi à s'enfuir et rejoindre les lignes françaises.
La dernière lettre de celui-ci à sa femme Lucie résume bien les faitsLes six fusillés Soissonnais 14-18, février 2013:
Le journal de marche du régiment, signale l'exécution à la date du :
Le conseil de guerre condamne aussi à mort les soldats faits prisonniers par les Allemands mais la sanction ne sera pas appliquée à leur retour de captivité à la fin de la guerre.
Lettres des condamnés thumb|Photographie de Jean Quinault sur sa tombe au cimetière de Vallon-en-Sully (Allier).|alt=
Voici ce que le soldat Jean Quinaud écrit à sa femme la veille de son exécution :
Extraits de la lettre de Jean Blanchard à sa femme Michelle :
La double peine
Dans l'armée, le cas du soldat fusillé pour l'exemple a pour conséquence que sa famille est doublement touchée du deuil. En effet, au poids du deuil s'ajoute la honte d'avoir eu un frère, un père, un époux condamné pour sa lâcheté. C'est une punition d'un point de vue financier également puisque les femmes des fusillés ne reçoivent pas la pension attribuée aux veuves de guerreCirculaire du 7 juin 1916.
Le frère d'Henry Floch, Émile Floch, indique lors de l'inauguration du monument de Vingré en 1925 : .
Le fils de Claude Pettelet doit être retiré de l'école et son éducation est alors confiée à un précepteur. La veuve Pettelet, par la suite, sort dans la rue avec un pistolet pour se protéger, après avoir reçu des insultes et des menaces : Entretien d'Offenstadt avec Jean Claude Pettelet petit-fils du fusillé.
La réhabilitation thumb|Plaque commémorative de l'action de Claude Lafloque pour les six fusillés de Vingré, sur la maison où il résidait au 4 rue de Nimes (aujourd'hui le 5 rue Maréchal-Lyautey) à Vichy. Une rue à proximité a été nommée à son nom. En février 1919, les veuves des soldats Blanchard et Durantet entreprennent les premières démarches pour la réhabilitation de leurs conjoints en écrivant au docteur Laurent, député de Roanne, les deux soldats étant originaires du département. Mais c’est avant tout la détermination et l’acharnement de Claudius LafloqueClaude, dit Claudius, Lafloque (1879-1954) est un ancien du RI qui dut passer, comme les autres soldats du régiment, devant les soldats fusillés. Originaire de Vichy où il est redevenu employé de banque à l'agence de la Société Générale de la ville après la guerre, il est le secrétaire de la section vichyssoise de l'Union nationale des combattants., un ancien du RI alors redevenu employé de banque à Vichy (Allier), qui permet de faire avancer la requête (échange de correspondances avec le ministère de la Justice, obtention de nombreux témoignages mettant en accusation directe le sous-lieutenant Paulaud, etc.).
Avec l’aide d’un avocat, le ministère, mis sous pression, finit par accepter la révision du procès. L’audience devant la Cour de cassation a lieu les et , et le verdict est rendu le , cassant le jugement du et rétablissant les familles des fusillés dans leur plein droit, y compris pour le paiement des arrérages de pension depuis 1914.
L'arrêt de la Cour de cassation du est publié au Journal officiel du Vestiges 1914 1918 :
Les six seront par la suite décorés de la médaille militaire et de la Croix de Guerre à titre posthume.
À la suite de ce jugement, le lieutenant Paulaud est inculpé pour faux témoignage par le ministère de la Guerre et jugé les 4 et devant le conseil de guerre de la Région militaire. Le commissaire du gouvernement requiert trois ans de prison et sa destitution mais, sept ans après les faits, les preuves de sa culpabilité sont difficiles à établir. Il est finalement acquitté, au grand mécontentement des anciens combattants. Selon l'historien Nicolas Offenstadt, il s'agit du seul officier qui passa en jugement pour son rôle dans une exécution.
En , Émile Floch, frère du caporal Floch, porte plainte pour forfaiture contre les officiers jugés responsables de la condamnation de 1914 : le général Étienne de Villaret, le colonel Pinoteau et le commandant Guignot. Cette plainte est classée sans suite..
Claudius Lafloque recevra la Légion d'honneur pour son action.
Les six soldats Les six soldats étaient âgés de 27 à 36 ans. Deux étaient originaires du Roannais, trois de l'Allier et un de Normandie. Six d'entre eux étaient mariés et deux avaient des enfants.
Jean Blanchard est né le () à Ambierle dans le nord du département de la Loire (dans l'actuelle région Auvergne-Rhône-Alpes). Il s'y marie en 1912 avec Michelle Desiage, sans enfant. Il est cultivateur avant d'être rappelé sous les drapeaux en 1914. Il est enterré dans le vieux cimetière d'Ambierle. Francisque Durantet, cousin germain de Jean Blanchard, est né le () à Ambierle. Il s'y marie en 1906 avec Claudine Drigeard, ils ont deux fils. Il est cultivateur. Il est enterré dans le vieux cimetière d'Ambierle. Paul Henry Floch est né le () à Breteuil dans l'Eure, marié sans enfants, il est greffier de la justice de paix dans cette commune normande. Pierre Gay est né le () à Treteau dans l'est de l'Allier (dans l'actuelle région Auvergne-Rhône-Alpes), fils de François Gayet et d'Anne Luminet. Il s'y marie à Marie Minard le , sans enfant. Son frère, Jean Gay est en au chemin des Dames. Claude Pettelet est né le () à La Guillermie dans le sud-est de l'Allier, en montagne Bourbonnaise, marié, un fils. Jean Quinaud est né le () à Saint-Victor dans l'ouest de l'Allier. Il vit non loin à Huriel. Il s'est marié en . Son nom est inscrit sur le monument aux morts d'Huriel et sa tombe, située à Vallon-en-Sully dans l'Allier porte l'inscription « Martyr de Vingré ».
Les martyrs de Vingré dans la littérature Dans le roman, Au revoir là-haut (2013) de Pierre Lemaitre, le titre reprend le mot d'adieu de la dernière lettre d'un des fusillés, Jean Blanchard, à son épouse. Le roman La Promesse des Âmes (2014) d'Ève Carmignani s'inspire des faits de 1914 dans les tranchées et des fusillés pour l'exemple de Vingré. Le roman Le Fils du fusillé (2018)Le fils du fusillé de Jean-Pierre Barré s'inspire de cette tragédie.
Lieux de mémoire Monument aux Six Fusillés de Vingré