Les Gratte-Ciel de Villeurbanne sont un ensemble architectural art déco situé dans la commune française de Villeurbanne, construit de 1927 à 1934.

Il représente un cas d’espèce en tant que gratte-ciel à usage d’habitat social et de cité ouvrière constitutive d’un nouveau centre-ville. Les gratte-ciel à gradins, modernistes, sont inspirés par diverses influences, européennes et nord-américaineEmmanuelle Gallo, « La réception et le quartier des gratte-ciel, centre de Villeurbanne, ou pourquoi des gratte-ciel à Villeurbanne en 1932 ? », . Image, usage, héritage : la réception de l’architecture du Mouvement moderne, Docomomo, Unesco.Fiche descriptive Patrimoine du , ministère de la Culture. L’urbanisation de ce quartier comprend six gratte-ciel à usage d’habitation, érigés de 1927 à 1931.. Ce sont les premiers gratte-ciel construits en France.

Ce site est desservi par la station de métro Gratte-Ciel.

Histoire

Contexte Village voisin de Lyon côté Dauphiné en 1790, la commune de Villeurbanne voit sa population fortement augmenter avec la révolution industrielle ; sa croissance démographique provient alors de la délocalisation d’activités économiques de Lyon. Sa population passe alors à en 1856, puis à en 1911 et atteint en 1931..

Pour résoudre de façon associative les problèmes de logement de la population qui augmentent très rapidement dans la ville, la municipalité aide les habitations à bon marché, et le « Cottage social ». Le quartier le plus important de la commune de Villeurbanne à l'époque de la décision est situé autour de la place Grandclément aménagée en 1835, et il est excentré au sud de la commune. Le bâtiment de mairie est alors un imposant immeuble bourgeois.

Dans ce contexte, Villeurbanne manifeste une volonté d’affirmer une identité propre, s’appuyant sur ses activités économiques et sa population d'origine nationale et étrangère. La ville se présente au début de siècle sous la forme de regroupement d’habitats constitués en majeure partie d'une manière sauvage autour d’usines modernes relocalisées sur des terrains agricoles. Cet ensemble d’îlots est relié par des chemins et non des rues : 1925 : de voies pavées ; 1933 : de voies goudronnées (au moment du projet d'urbanisme). Ses besoins urbains sont clairement établis dans le deuxième quart du .

La commune de Lyon ayant annexé plusieurs des communes avoisinantes au moment de la constitution des arrondissements, structure qui déporte une partie importante des pouvoirs du maire d'arrondissement au maire d'agglomération, Villeurbanne trouve une occasion de s’affranchir de ce risque d'annexion par la construction de ce nouveau centre-ville. Car après la redéfinition en 1852 des limites départementales du Rhône et de l’Isère, la ville de Lyon avait maintenu ses prérogatives (notamment par l'annexion du terrain du parc de la Tête d’or situé sur le territoire communal de Villeurbanne).

Modalité du projet (commande, acquisition foncière, architecte, structure financière) La construction du quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne est demandée par le maire Lazare Goujon élu en 1924, un médecin qui succède à Jules Grandclément, autre médecin. Le maire souhaite construire un vrai centre symbolique de Villeurbanne pour sa population, un centre moderne et hygiénique. Aussi il convient de montrer que Villeurbanne n’est pas Lyon, qu’elle est une commune indépendanteLyon, qui convoitait le territoire villeurbannais, dépose cinq tentatives d'annexion entre 1842 et 1913. Sous cette menace et pendant tout le début du XXe siècle, Villeurbanne cherche à se différencier socialement et politiquement de Lyon, au profit des ouvriers..

En 1925 un an après son élection, Lazare Goujon, obtient le don d’environ de terrains (dans le même esprit que ce qui est fait pour les Hospices civils de Lyon), puis en acquiert autres, dans des conditions avantageuses. Ceci permet l’aménagement d’un nouveau centre. vignette|Photographie d'un quartier précaire de Villeurbanne avant la réalisation du projet des Gratte-Ciel, Studio Jules Sylvestre En 1926, un plan général d’extension et d’embellissement est demandé par Lazare Goujon, plan qui prévoit la création d'un nouveau centre ville.

Un concours pour la construction du Palais du travail est lancé entre la fin de l'année 1927 et pour choisir l'architecte du projet. Il est remporté le par Môrice Leroux, un inconnu dans la région lyonnaise, il est autodidacte et son architecture est d’avant-garde. C'est le tout premier sujet de concours de Môrice Leroux. Il s’inspire des expériences d’urbanisme avancé présentes dans d’autres villesIl s'inspire du Karl Marx Hof à Vienne, selon Charles Delfante dans L’Atlas historique du Grand-Lyon. Il est difficile de ne pas y voir aussi une référence plastique explicite aux gratte-ciel new-yorkais. et fait une œuvre originale. L’architecte Tony Garnier qui représente l’École lyonnaise d’architecture (mouvement d’avant-garde plutôt théorique) fait partie du jury. Pour des raisons d’image de marque, la municipalité choisit l’architecte Robert Giroud, prix de Rome 1922, un disciple de Tony Garnier, pour le concours en 1930 portant sur l’hôtel de ville, qui est bâti entre 1930 et 1934. La construction des immeubles de logements est lancée sans concours. Conçus entre 1929 et 1931, ils sont réalisés entre le et 1936. Le premier immeuble est finalisé en .

right|thumb|200px|Le Répit de l’agriculteur, œuvre de Jules Pendariès.

L’opération de construction est rendue publique avec sa souscription de capital en 1927, elle est particulièrement suivie par les journaux. Des cartes postales sont éditées. Une loterie est faite dont le plus étonnant est que le plus important des prix à gagner soit une « villa individuelle ». Le financement de l’opération est poursuivi à partir de 1931 par la création de la Société villeurbannaise d’urbanisme. avec un capital partagé essentiellement entre la municipalité et des entrepreneurs de bâtiment de Villeurbanne et de Lyon. La Société villeurbannaise d’urbanisme est l’une des premières sociétés d'économie mixte définies par la loi récente. Son action vis-à-vis de la municipalité est de servir comme garantie et d’apporter des fonds par emprunts (ce qui diffère d’un financement opéré par un promoteur immobilier qui est alors la norme).

Composition du programme Le central téléphonique est le premier bâtiment du projet à être construit le ..

La construction de l'ensemble du programme débute en 1927, pour s'achever en 1934. Il est composé des immeubles d'habitation en quatre groupes (initialement) d'immeubles à terrasses, de l'hôtel de ville qui ferme en définitive l'avenue, du palais du Travail (hygiène et culture pour le peuple), d'un central téléphonique, d'une centrale de chauffage urbain et industriel. La perspective de l'avenue donne finalement sur l'hôtel de ville et son perron. vignette|Ensemble d'immeubles des Gratte-Ciel. Le palais du Travail comporte un dispensaire, des douches, une piscine, des salles de réunion, un théâtre. La première pierre avait été posée le par Albert Thomas. Le palais se substitue aux bains-douches initialement prévus. Le dispensaire est la première partie construite de tout l'ensemble bâtiments publics et habitations, elle ouvre en , avant le reste. C'est un corps indépendant formant une aile du bâtiment qui au départ est une construction associative. La loterie et la vente de timbres a permis de trouver une partie des fonds nécessaires. La structure pour le corps principal du Palais abritant le théâtre et la piscine qui est dessous est en béton armé.

L'ensemble des immeubles d'habitation est à structure constructive métallique et remplissage en briques alvéolaires (ce n'est en fait pas le premier système de ce type dans la grande agglomération). Les gradins permettent de respecter le règlement municipal concernant les hauteurs d'immeubles. Seulement trois des groupes sont réalisés en définitive : sur l’avenue Henri-Barbusse, côté ouest qui se termine sur le central téléphonique ; avenue Henri-Barbusse, sur le côté est ; sur la place au côté ouest. vignette|La vue du étage au 28 avenue Henri-Barbusse. Les habitations comprennent les deux tours de 19 étages dernières construites et trois groupes d'immeubles d'habitation, des barres de 9 à 11 étages découpées en redans (gradins) leur donnant des formes de tours accolées. Les immeubles ne sont pas formulés comme des ilots, mais fournissent une façade continue. Les circulations intérieures sont très soignées et monumentales, les corps des escaliers sont mis en valeur par des verrières selon la tendance moderne affirmée à l'époque. Les cheminées, contrairement aux autres édifices de l'époque ne sont plus indispensables et leur élimination permet d'utiliser pleinement la structure (facilité identique au chauffage électrique dans les immeubles ultérieurs).

La centrale de chauffage rue Verlaine est une des premières de France à brûler des ordures, celles des habitations, elle est mise en service en 1932. Elle dispose de circuits distincts chauffage urbain et chauffage industriel. Elle produit du mâchefer qui est utilisé dans la construction.

L'hôtel de Ville prévu sur le plan général de Môrice Leroux est conçu par Robert Giroud lauréat du concours. À l’origine, le projet devait réaliser la transition entre la place et l’avenue Barbusse par un portique, mais celui-ci est modifié par la municipalité et remplacé par un escalier. L’édifice arbore un beffroi surmontant la façade nord de ses de hauteur. Ce signal ne manquera pas d’être critiqué par certains qui y voient une allusion ostensible au style monumental qui est prôné en Union soviétique à cette même périodeLa façade du bâtiment a été utilisée dans des films pour figurer le décor de scènes censées se passer en URSS.. Les deux façades longitudinales affirment la structure porteuse externe constituée de piliers cannelés. Robert Giroud semble faire siennes les vues architecturales de Môrice Leroux à travers cette colonnade monumentale qui rappelle la façade prévue pour le Stadium où les deux architectes étaient associés).

La façade arrière de l'hôtel de ville donne sur une place dont le Palais du Travail est le pendant. Les deux autres côtés de la place prolongent les avenues bordées d’immeubles d’habitation. Elle comporte deux vastes bassins dont l’un a initialement servi de piscine découverte ainsi qu’une pergola en béton dans le style qu’affectionnait Tony Garnier.

La zone est découpée par la rue Anatole-France, qui n'est pas perpendiculaire à l’axe de développement qu’est l’avenue Henri-Barbusse ; aussi les immeubles de configuration très semblable ne sont-ils pas strictement identiques, mais suivent une continuité homogène.

L’entrée nord de ce quartier est ornée d’une sculpture de Pendariès, le Répit de l’agriculteur connue sous le raccourci de Répit. Le maire Lazare Goujon avait remarqué une œuvre de cet artiste à Paris dont il souhaita installer une copie pour sa villeL’autre Répit est le Répit du Travailleur, sculpté en 1907 par Pendariès pour la ville de Paris. Elle se trouve sur le square Jean-Pierre Timbaud site web de la marie du de Paris.. La pièce, plus grande que l’original, est installée en 1932, avant l’achèvement des travaux.

La construction a été particulièrement médiatisée. L’inauguration, le , du centre-ville de Villeurbanne se fait en présence du maire de Lyon Édouard Herriot, un radical-socialiste.

La cité connut des difficultés pour être achevée puis pour être occupée par les habitants, avant la Seconde Guerre mondiale : la construction qui donne le vertige par la hauteur en dissuade beaucoup, l'expression « cage à lapins » est déjà utilisée par les détracteurs, bien que le zonage ici, le rapport entre équipements, commerces, et habitat ne soit pas celui des théories des CIAM qui prônent le concept de séparation fonctionnelle dans l'espace.

Le quartier après sa construction thumb|La place Lazare Goujon.