Fureur et Mystère est un recueil de poésie de René Char publié en 1948.
Dans l'ordre, le recueil est constitué de Seuls demeurent, Feuillets d'Hypnos, Les Loyaux Adversaires, Le Poème pulvérisé et La Fontaine narrative.
Comme le note Yves Berger dans la préface à l'édition Gallimard de 1967 : « Fureur et mystère (fureur contre quoi ? Mystère de quoi ?) rassemble une part importante des poèmes que René Char écrivit entre 1938 et 1947 et dont beaucoup ont fait l'objet d'une publication en recueil (Seuls demeurent en 1945, Feuillets d'Hypnos en 1946, Le Poème pulvérisé en 1947). Quelque dix ans, donc, ce qui n'est pas rien : nous avons affaire à une somme poétique, ici, qui doit permettre à chacun de connaître le poète par de nombreuses pièces et, puisqu'elles s'étendent sur dix ans, de le suivre (le surprendre) dans la diversité de ses thèmes, ses sujets, son art et de décider si son inspiration et son expression, au fil du temps, ont changé [...]. »
Le titre Ce titre, riche de contradictions, a fait l'objet d'interprétations différentes quoique proches. D'après Jean-Michel Maulpoix, il réunit les deux forces qui président, selon René Char, à la création poétique : la « fureur » renvoie en effet au nom latin de l'inspiration poétique et de la passion, , mais évoque aussi simultanément la furie, la colère de l'homme révolté. Quant au « mystère », il suggère à la fois l'énigme du Mal absolu et de l'absurdité du malheur dans l'Histoire, tout en renvoyant à la persistance secrète de la vie qui dissimule un sens et un ordre sous les apparences. Ainsi, la poésie au cœur de ce couple de forces, peut-elle devenir « ferveur belliqueuse », selon les mots de René Char dans La Fontaine narrative. Dans cette « exaltante alliance », la poésie est donc définie comme une perpétuelle oscillation entre ces deux forces :
Paul Veyne, lui, suppose que ce titre traduit l'oscillation de René Char entre vie active et vie contemplative. Il explique ce titre ainsi : , notant que René Char a oscillé de l'une à l'autre de 1926 à 1944.
Composition du recueil La date de rédaction des différentes sections de Fureur et Mystère révèle le caractère d'anthologie de ce recueil : Seuls demeurent est daté de 1938-1944, Feuillets d'Hypnos de 1943-1944, Le Poème pulvérisé de 1945-1947 et La Fontaine narrative de 1947. Comme l'écrit Jean-Michel Maulpoix, . Sur le plan de la forme, poèmes en prose, poèmes en vers et fragments se succèdent, le fragment s'imposant finalement comme forme d'écriture dense et rapide. Les dimensions des sous-ensembles qui composent le recueil, mesurées en nombre de pages, laissent apparaître une architecture assez équilibrée.
Seuls demeurent (1938-1944) René Char s'est expliqué sur le sens de ce titre dans une lettre à Gilbert Lély, datée du : . Jean-Claude Mathieu y voit . Il s'agit, en effet, de dire la poésie et son objet, qui seuls demeurent dans l'horreur de la guerre. Cette section, la plus importante en nombre de poèmes, est parue en recueil en 1945, et rassemble des poèmes écrits entre 1938 et 1944. Elle est composée de trois sous-ensembles : L'Avant-Monde : sur chaque page, un poème en prose. Certains sont datés, par exemple, « Le Loriot » est daté du , et marque l'entrée dans la Deuxième Guerre mondiale. Le Visage Nuptial constitue un ensemble de cinq poèmes d'amour écrits en vers libres, ce qui leur donne une unité formelle. Le poème intitulé lui-même « Le Visage nuptial » est particulièrement long, et apparaît comme un hymne de lyrisme amoureux. Pierre Boulez en a fait une cantate : Le Visage nuptial. Partage formel est un ensemble de 55 fragments, qui s'achèvent sur un poème en prose, « Mission et révocation », en forme de bilan. L'ensemble de ces notes a pour objet une réflexion sur la nature de la poésie, envisagée dans sa relation avec le devoir de l'homme. Le titre même de cette section indique ce projet.
Poésie élémentaire On remarque des traits propres au style de Char.
Tout d'abord, il s'agit dans Seuls demeurent d'une poésie élémentaire : les quatre éléments (terre, mer, feu, air) sont omniprésents, surtout dans l’Avant-Monde. Par exemple, dans le poème liminaire Congé au vent, l'élément tellurique et le règne végétal apparaissent : nous sommes « à l'époque de la cueillette » et ce sont « des champs fournis de mimosas » qui « bivouaquent ».
Le fait que Char ait grandi dans une région rurale, et dans une petite commune où l'agriculture était encore traditionnelle a sans aucun doute influencé sa langue poétique. Son vocabulaire est riche en expression agricole. Le poème La compagne du vannier se trouve cette expression : « J'aimais ton visage de source raviné par l'orage [...] » : la puissance de la métaphore du visage comme une plaine abîmée par l'orage est propre à cette poésie faite d'analogies entre le règne humain et le règne végétal. Il semble en effet pertinent de parler de "règne" concernant l'élément terrestre. René Char est un poète nostalgique de l'unité des règnes minéral, végétal, animal et humain : il leur rend leur unité au fil de sa plume, c'est le cas dans Fenaison et Louis Curel de la Sorgue.
Tout d'abord, le titre même de Fenaison renvoie à la saison de la récolte des foins. On voit un monde encore régulé par le règne végétal, un monde dont la temporalité est ordonnée par l'alternance des saisons : le calendrier est agraire.
Le poète s'adresse à la nuit agricole personnifiée: « Ô nuit, je n'ai rapporté de ta félicité que l'apparence parfumée d'ellipses d'oiseaux insaisissables ! Rien n'imposait le mouvement que ta main de pollen qui fondait sur mon front aux moulinets d'une lampe d'anémone ». On voit ici le mélange du règne végétal (« anémone », plante herbacée sauvage, « main de pollen »), du règne animal (« les ellipses d'oiseaux » à entendre comme les formes géométriques dessinées par les oiseaux en volant), et du règne humain (« sur mon front »). De plus, l'expression « mains de pollen » souligne l'alliance entre l'homme et la nature ; la « lampe d'anémone » crée l'alliance entre le règne humain de la technique (lampe) et le règne du végétal.
Dans Louis Curel de la Sorgue, Char fait le portrait d'un doyen de son village. Le monde agricole et paysan est la toile de fond du poème : « Sorgue [...] ta faucille de doyen loyal à la main, la crémaillère du supplice en collier à ton cou, pour accomplir ta journée d'homme, quand pourrai-je m'éveiller et me sentir heureux au rythme modelé de ton seigle irréprochable ? » Le poème s'achève ainsi : « Il y a un homme à présent debout, un homme dans un champ de seigle, un champ pareil à un chœur mitraillé, un champ sauvé ». On voit la puissance poétique de la description du monde agricole, de l'homme paysan qui travaille au contact de la terre.
Un vocabulaire concret Une autre caractéristique est le vocabulaire extrêmement riche, qui permet de souligner la richesse du cosmos, et à la fois de produire des images d'une densité particulièrement foudroyante.
Tout d'abord on trouve le vocabulaire propre au secteur agricole. Un vocabulaire technique, mais surtout un vocabulaire concret soulignant l'amour de René Char pour la nature. Les végétaux (plantes, fleurs) appartiennent au monde du poète. Il n'est pas un poète de la ville, bien qu'il ait vécu à Paris, mais un poète qui a grandi au milieu de la richesse végétale. Par exemple, l'anémone, plante à fleur, revient à plusieurs reprises, dans Fenaison, dans Ne s'entend pas :
« [...] Je m'élevai des lions ailés de la moisson jusqu'au cri froid de l'anémone. »
Répertorions les occurrences de vocabulaire des règnes :
Minéral : comme un volcan, une étoile.
Végétal : lierre, sécheresse, canicule, feuilles sèches, champignon, pollen, anémone, torpeur d'épine, l'olivier, arbre plein de rires et de feuilles, racine, les algues, la boue.
Animal : l'Engoulevent, les hirondelles, le phénix, le loriot, chien enragé, l'abeille quitte le verger, agneau noir.
La question du sens : une poésie difficile Paradoxalement, le vocabulaire étant parfois très simple, ou technique mais renvoyant à une réalité concrète agricole, le sens n'est jamais évident. Il faut expliquer pourquoi. Stylistiquement, René Char use très souvent de l'abstraction : il place le substantif en complément du nom et l'adjectif est substantivé. Voir l'exemple ci-dessous. Densité de l'écriture due à de nombreuses images. Les métaphores sont souvent très peu motivées (il n'y a pas de détails qui expliquent les analogies qui unissent parfois des éléments qui n'ont rien en commun.)
« Loin de l'embuscade des tuiles et de l'aumône des calvaires, vous vous donnez naissance, otages des oiseaux, fontaines. » (incipit de Jeunesse).
On voit ici l'enchevêtrement des images : à chaque substantif se trouve une image à décrypter. On voit aussi l'abstraction : au lieu d'écrire les tuiles « dangereuses », le nom est renvoyé en complément d'objet. Le même procédé est effectué avec les calvaires. Cette abstraction rend les images difficiles à comprendre, et nécessite un effort de lecture, voire une relecture. Tournure elliptique, allusive : dans le même poème, Jeunesse, le deuxième verset n'a rien à voir avec le premier, du moins en apparence. C'est le propre de l'ellipse : c'est au lecteur de comprendre les blancs.
« Éloge, nous nous sommes acceptés. »
Le poète s'adresse à l’Éloge apostrophée, sans que nous comprenions pourquoi. Et que signifie « nous nous sommes acceptés » ? Cela signifie peut-être le retour vers une poésie de l'éloge, vers une poésie du chant qui réenchante le monde. En effet, le lecteur doit faire l'effort de la lecture et de la mise en perspective de tous les éléments poétiques qui peuvent se recouper ; le poème s'achève sur : « Regard, verger d'étoiles, les genêts, la solitude sont distincts de vous ! Le chant finit l'exil. La brise des agneaux ramène la vie neuve. »
Le chant (la poésie ?) est donc un moyen pour dépasser l'exil (mais quel exil ?). Ainsi, on voit toutes les questions qui restent sans réponses certaines : il semble qu'il faille un véritable effort herméneutique pour extraire le sens des poèmes de Fureur et Mystère et Seuls demeurent. On comprend donc le titre : Fureur pour la densité et la puissance qui émane du réel, du cosmos, et Mystère pour le sens d'une parole qui reste clos, du fait même du mystère du cosmos.
Le sacré : une transcendance qui prend figure dans le cosmos Dans le poème en prose Calendrier, on lit :
« J'ai lié les unes aux autres mes convictions et agrandi ta Présence. J'ai octroyé un cours nouveau à mes jours en les adossant à cette force spacieuse. J'ai congédié la violence qui limitait mon ascendant. J'ai pris sans éclat le poignet de l'équinoxe. L'oracle ne me vassalise plus. J'entre : j'éprouve ou non la grâce.
La menace s'est polie. La plage qui chaque hiver s'encombrait de régressives légendes, de sibylles aux bras lourds d'orties, se prépare aux êtres à secourir. Je sais que la conscience qui se risque n'a rien à redouter de la plane. »
On voit dans ce poème le champ lexical de la religiosité : « Présence », avec une majuscule, qui rappelle la Présence divine. « force spacieuse », « l'oracle » qui rappelle le polythéisme, « la grâce » qui fait référence à la théologie chrétienne de question de la grâce, notamment chez Saint Augustin.
On peut interpréter ce poème comme l'acquiescement du poète à une transcendance : notons l'utilisation du passé composé pour notifier des attitudes changées, puis le recours brutal au présent pour décrire la conséquence de ces décisions passées. On passe d’une « violence », à « La menace s'est polie ». « La plage » est peut-être la métaphore de sa conscience. Ainsi, il y a une conversion à l’œuvre dans ce poème, conversion non chrétienne, mais conversion poétique, foi dans le caractère sacré d'une « Présence ».