Les Coloured sont un groupe de populations vivant principalement en Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, en Namibie. Héritiers d'une longue histoire de rencontres et de confrontations entre différents groupes culturels, les Coloured sont les descendants de populations diverses : Khoisan, esclaves (qui dans le contexte sud-africain venaient principalement des actuels Mozambique, Madagascar, Inde, Sri Lanka, et Indonésie), Européens et Bantous. La désignation « Coloured », souvent mal traduite par « Métis » en français, apparait au dans la colonie du Cap. Malgré leur diversité constitutive, les Coloured ont développé une culture et une identité propre et de nombreuses personnes s'autodésignent et se revendiquent comme tels en Afrique australe de nos jours. En 2022, les Coloured représentent 9 % de la population sud-africaine, vivent principalement dans l'ouest du pays et sont le premier groupe de locuteurs d'afrikaans (devant les populations blanches). Leurs conditions de vie (taux de chômage et de pauvreté élevés, moindre accès à l’éducation) restent encore très marquées par l'héritage de la ségrégation, et notamment par les discriminations subies lors de l'apartheid (1948-1994).
Terminologie Le terme de « Coloured » (ou « Kleurlinge » en afrikaans) est parfois traduit en français par « Métis » ou par « Coloré ». La désignation comme « Métis » est aujourd'hui évitée par la plupart des spécialistes francophones de l'Afrique du Sud., celle-ci donnant l’impression trompeuse d’un simple . quand l'histoire de la catégorie Coloured est plus complexe. Concernant le terme de « Coloré », l'historien François-Xavier Fauvelle estime qu'il fait trop porter l'accent sur la couleur de peau et minimise . La plupart des spécialistes francophones de l'Afrique du Sud font donc le choix de la non-traduction en conservant le terme « Coloured ».
En afrikaans le terme équivalent à Coloured de est couramment utilisé mais aussi celui de , voire de . Cette référence à la couleur brune renvoie à l'idée que les Coloured occuperaient une position intermédiaire entre la minorité blanche dominante et la majorité « noire-africaine ».. Ceci est toutefois trompeur puisque les caractéristiques physiques des personnes coloured sont très diverses, notamment leur couleur de peau qui varie selon l'écrivain nigérian . Une personne se définissant comme « coloured » peut donc avoir la peau plus claire qu'une personne se définissant comme « blanche » ou plus foncée qu'une personne se définissant comme « noire ».
alt=Photo de la chanteuse Tyla en 2022 plan américain. Elle porte un tshirt blanc simple.|vignette|La chanteuse Tyla en 2022.
Contrairement à l'usage dans les autres pays anglophones, le terme « Coloured » ne désigne pas en Afrique du Sud les personnes noires en général et n'a pas la même charge négative... Certains habitants des États-Unis ou du Royaume Uni ont de ce fait du mal à comprendre qu'on puisse se revendiquer comme « Coloured ».. Dans ces pays, ce terme renvoie à des histoires coloniales et ségrégationnistes particulières et n'a pas fait l'objet d'un processus de réappropriation par les premiers concernés (contrairement au N-word aux États-Unis par exemple). Ces différences d'usage ont été illustrées en 2024 par l'indignation de certains fans et commentateurs nord-américains après que la chanteuse sud-africaine Tyla a expliqué être « fière d'être Coloured »..
Genèse et développement de la catégorie « Coloured » La catégorie « Coloured » apparaît dans le contexte fortement inégalitaire de la colonie du Cap pour qualifier des populations issues du délitement des sociétés khoisan (et dans une moindre mesure des sociétés bantoues) lié à la colonisation européenne et à l'esclavage. Au , ces populations sont d'abord désignées comme pour dénigrer leur métissage, avant d'être qualifiées au de « Coloured » à un moment où la société coloniale connait de nombreuses mutations (fin de l'esclavage, christianisation, influence des théories racialistes). C'est cette catégorisation relativement souple que le Parti National tente de systématiser à partir de 1948 pour mettre en place le système d'apartheid et accentuer la ségrégation de cette population. Toutefois, l'historien Mohamed Adhikari souligne l'existence d'un double piège lorsqu'on s’intéresse à l'histoire des Coloured : celui de les considérer comme et celui de présenter l'identité coloured comme .. Pour ne pas tomber dans ce piège il propose plutôt de traiter l'identité coloured comme , voire de l'envisager comme le résultat d'un processus de créolisation. D'après lui, ce travail passe par l'examen de la genèse de la catégorie « coloured », mais aussi par l'identification des différentes appropriations et des dénonciations dont elle a fait l'objet.
Histoire précoloniale : les racines Khoisan alt=Représentation du d'individus Khoikhoi. Une femme et un homme sont au centre de cette gravure en noir et blanc. D'autres individus et des huttes sont en arrière plan.|vignette|Représentation du d'individus Khoikhoi. Les Coloured sont en partie les héritiers de populations Khoisan. Si cet héritage a longtemps été dénigré voire rejeté par une partie de la population coloured qui préférait insister sur ses racines européennes., il fait depuis la fin de l'apartheid l'objet d'une véritable revendication et réactivation (un « Khoisan revivalism »).. Khoisan est un terme servant à désigner conjointement deux groupes de populations autochtones d'Afrique australe qui partagent des caractéristiques génétiques, culturelles et linguistiques les distinguant des populations bantoues aujourd'hui majoritaires dans la région. De manière très schématique, les Khoisan se divisent entre les chasseurs-cueilleurs San, dont la culture est attestée depuis AP, et les pasteurs Khoikhoi dont les premières migrations ont été établies entre et AP.. Les premiers sont qualifiés par les colons de « Bushmen » (ou Bochiman) et les seconds d'« Hottentot », deux termes qui sont aujourd'hui perçus comme péjoratifs.
Ces populations Khoisan ont de nombreux échanges avec les agriculteurs bantou qui migrent vers le sud depuis le territoire de l’actuel Mozambique à partir de - AP. Les relations entre groupes de langues khoisan et bantoues sont difficiles à retracer avec exactitude. Elles sont faites de conflits mais aussi d’absorption et d’emprunts culturels. Cette hypothèse est notamment appuyée par le fait que des langues bantoues, comme le xhosa ou le zoulou, intègrent plusieurs des « clics » caractéristiques des langues khoisan. De même, les traditions orales recueillies par les premiers colons évoquent des cas d’incorporation d’individus et de lignages « khoisan » par des populations de langues bantou (et vice-versa).
À partir , ces catégories linguistiques et culturelles labiles qui englobent des populations hétérogènes sont durcies par les populations d'origine européenne pour définir des groupes « raciaux » à partir de critères physionomiques propres à l’idéologie raciste qui se développe en Europe, masquant ainsi les phénomènes de passage et d’échange entre groupes. Cette opposition entre une Afrique du Sud « brune » à l’ouest, habitée par des populations khoisan et une Afrique du Sud « noire » à l’est, peuplée de populations bantoues qui pratiquent l’agriculture va notamment irriguer l’opposition entre « coloured » et « noirs africains »..
Bouleversements coloniaux : des « Bastaards » aux Coloured alt=Un navire de la VOC avec un pavillon hollandais arrivant au Cap en 1762 avec la montagne de la table en arrière plan.|vignette|Un navire de la VOC arrivant au Cap en 1762. Au , les sociétés khoisan sont profondément bouleversées par l'installation d'une colonie néerlandaise dans la région actuelle du Cap, et l'importation par la compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) d'esclaves d'Asie du Sud et d'autres pays africains. Si le coût humain de l'avancée du front pionnier de la colonie (mené par les Trekboers) et la mortalité causée par les guerres coloniales sont élevés pour ces populations autochtones, ce ne sont pas tant les individus mais les sociétés et cultures khoisan qui s'étiolent progressivement. Déracinées, les Khoisan se retrouvent amalgamées avec d’autres groupes (esclaves, métis, noirs libres) au bas de l’échelle de valeur de la société coloniale. Au cours du , cet ensemble hétérogène de groupes, parlant comme langue véhiculaire un créole néerlandais (qui deviendra l’afrikaans), est désigné de diverses manières et notamment de pour dénigrer leur métissage.. Les bastaards sont présents au sein de la société coloniale mais se développent aussi aux marges de la colonie du Cap où ils sont parfois repoussées. C'est le cas notamment des Basters de Rehoboth qui reprennent à leur compte la désignation péjorative de « bâtards » et des Griquas qui établissent momentanément un État indépendant, le Griqualand. Après le passage de la colonie du Cap sous contrôle britannique au tournant du et l’abolition de l’esclavage en 1834, ces groupes sont de plus en plus souvent qualifiés de « coloured »..
De la catégorie à l'identité « coloured » En 1840, la catégorisation de « coloured » apparait pour la première fois dans les recensements menés par une élite coloniale qui veut classer des habitants qu'elle ne parvient pas à faire rentrer dans les catégories de « noir » (réservée aux populations de langues bantoues) ou d'« européen ». L’utilisation de cette nouvelle catégorie permet en effet d’introduire, à la suite des théories racialistes européennes, une distinction « raciale » au moment où s’estompent, du fait de la fin de l’esclavage et de l'avancée de la christianisation, les distinctions de statuts (libres versus non libres) ou de religions (chrétiens versus païens). L’élite coloniale blanche peut ainsi fermer ses . pour une minorité de « noirs libres » : esclaves affranchis parfois de longue date ou métis ayant pu s’installer comme colons et eux-mêmes acquérir terres et esclaves. Ceux-ci se retrouvent progressivement rejetés dans la masse des populations « coloured ». L'ensemble « coloured » est donc d'emblée hétérogène et composé de groupes très divers. Il reste traversé par de nombreuses fractures et des influences diverses : plutôt rurales et khoisan pour les Griqua ou les Oorlam aux frontières de la colonie du Cap, plutôt urbaines et intégrées pour les Coloured du Cap, ou également urbaines mais plus orientales pour les Malais du Cap..
D'après l'historien Mohamed Adhikari si le label « coloured » apparait bien dans la première moitié du , l'identité coloured ne se cristallise, quant à elle, qu'à la fin du même siècle.. Au cours du , la législation empêche de manière de plus en plus stricte les relations « hors groupe », ce qui contribue à des formes d'endogamie, à une relative homogénéisation et à la constitution d'un sentiment de destin partagé. De plus, la continuation de l'expansion coloniale anglaise et boers au , la découverte de diamants en 1867 puis d'or en 1886 mettent en mouvement de nombreuses populations, ce qui a des effets sur la manière dont les habitants de ces territoires se perçoivent et se définissent. Ces phénomènes entraînent ainsi, à partir des années 1870, l'arrivée d'un nombre important d'Africains locuteurs de langues bantoues dans la colonie du Cap, incitant les Coloured .
L'usage non systématisé de la catégorie « coloured » dans la première moitié du