François-Hugues de Molière, sieur d'EssertinesCertains auteurs de la fin du attribuent La Polyxène et autres œuvres du même auteur à un « François-Hugues Forget, sieur de Molière et d’Essertines ». D’où sort ce patronyme de Forget ? On ne le rencontre dans aucun document notarié ou autre concernant le personnage, sa mère ou son père, dans aucun des livres du qui lui sont attribués, ni sous la plume des quelques auteurs qui l'ont évoqué au cours du même siècle (Saint-Amant, Jean-Pierre Camus, Michel de Marolles, Charles Sorel, Adrien Baillet, Louis Moréri), ni dans le Dictionnaire de biographies de Michaud, ni dans le Molière musicien de Castil-Blaze, ni dans l'étude d’Edmond Révérend du Mesnil intitulée François de Molière, Seigneur d'Essertines, Anne Picardet, sa femme, et leur famille d'après les documents authentiques (Charolles, Lamborot, 1888), ni dans l'étude d'Émile Roy sur Charles Sorel (1891), ni dans celle de Werner Werth (1916), dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, ni dans les différents textes de Frédéric Lachèvre et d'Antoine Adam consacrés à Théophile de Viau (première moitié du ), ni dans l'article « Molière avant Molière » d'Émile Monot [in Mémoires de la Société d'émulation du Jura, 1936], ni dans la première édition du Dictionnaire des lettres françaises, siècle (1954, art. non signé), ni dans Le Poète Saint-Amant de Jean Lagny (1964), ni dans les Œuvres du même Saint-Amant éditées par J. Bailbé et J. Lagny (5 vol., 1971-1979). Il se lit dans l'article de Révérend du Mesnil, « Un Homonyme de Molière. À propos d'un livre dédié à une demoiselle de Molière », publié dans le n° XXVII du Moliériste, , juin 1881, et suivantes, article dont l'auteur ne reprendra pas les conclusions dans l'opuscule de 1888 cité ci-dessus (voir la note 2 de la page 18). Le patronyme « Forget » réapparaît imprimé pour la première fois en 1949 sous la plume d'Antoine Adam, dans les pages qu'il consacre à Molière d'Essertines dans le premier tome de son Histoire de la littérature française au siècle (Paris, Domat, 1949, ), puis en 1965 dans la Bibliographie de la littérature française du d’Alexandre Cioranescu, en 1976 dans l'article de Jean-Pierre Collinet sur « La Polyxène de Molière », en 1992 dans l'étude de Raymond Arbour sur le libraire Toussaint Du Bray, en 1996 dans l'article signé J.P.C. (J.-P. Collinet) de la dernière édition du Dictionnaire des lettres françaises, siècle, et depuis dans toutes les études consacrées à Molière d'Essertines et à sa mère Anne Picardet. Il semble donc que le responsable de cette attribution erronée soit Antoine Adam, qui n'aura lu que l'article de Révérend du Mesnil de 1881 et non sa monographie de 1888, et aura été suivi de manière inconsidérée par ses collègues historiens et bibliographes des décennies suivantes., né vers 1600Le dessin de Daniel Dumonstier reproduit ci-contre lui donne 18 ans en 1620, ce qui le ferait naître en 1601 ou 1602. à Oyé dans le Brionnais et mort assassiné au mois de mars 1624 à Paris, est un poète, romancier et traducteur français des premières années du règne de Louis XIII. Célébré par plusieurs de ses contemporains comme un prosateur de premier ordreVoir ci-dessous la seconde citation de Charles Sorel dans le chapitre "Témoignage contemporains"., mais mal connu des historiens, il aurait, selon certains moliéristesLe dernier en date, François Rey, déplore [Molière et le Roi. L'Affaire Tartuffe, Paris, Le Seuil, 2007, ] « l'étrange indifférence [des historiens] à la signification possible d'un tel choix »., inspiré son nom de scène à Jean-Baptiste Poquelin.
Biographie François-Hugues de Molière naît vers 1600 du mariage contracté à Dijon le entre « noble François de Molière, écuyer, sieur de Chantoyseau, demeurant à La CletteLa Clayette, dans la Saône-et-Loire. » (15??-1612), et Anne Picardet (157?-163?), fille de Jeanne Brun et Gaspard Picardet (mort vers 1591), secrétaire-audiencier du Roi au Parlement de BourgogneContrat de mariage reproduit dans E. Révérend du Mesnil, François de Molière, seigneur d'Essertines, 1888, .. Le couple aura un second enfant, une fille prénommée Anne-Marie, qui en 1625 épousera un Ponthus (de) Mathieu, seigneur de Chevigny.
Le second prénom de l'enfant donne à penser qu'il a été tenu sur les fonts baptismaux par son oncle Hugues Picardet, procureur du roi au Parlement de Bourgogne.
Le patronyme Molière est celui d'une famille de notables roturiers établie depuis plusieurs générations à Oyé dans l'actuel département de Saône-et-Loire. L'un de ses membres, François Molière (sans particule), grand-père du poète, était fermier de la seigneurie de Sancenay, quand au début des années 1580 il acquit les ruines de la forteresse des Sertines ou d'Essertines (située sur l'actuelle commune de Briant, capitale historique du Brionnais), qui avait été détruite en 1576 par les troupes de Jean Casimir et du prince de Condé et qu'il fit rebâtir. On ignore à quelle date lui-même ou son fils furent anoblis. gauche|vignette|Jean-Pierre Camus (1584-1652), évêque de Belley, par Claude Mellan.|380x380px On ignore de même dans quelle ville et dans quel collège le jeune Molière fait ses études. Après la mort de son père, le , sa mère, femme de grande piété, entre en rapport avec Jean-Pierre Camus, jeune évêque de Belley, à qui elle demande de « prendre soin de [l']âme » de son fils.
Pendant quelques années, il fréquente la cour, celle de la régente Marie de Médicis d'abord (jusqu'en 1617), puis celle du jeune Louis XIII. S'il faut en croire l'Avis au lecteur de sa traduction du Mespris de la cour d'Antonio de Guevara (1621), ces années n'auront pas été des années de souffrance :
… Ce n'est pas que je haïsse la cour, car c'est là où je mets la souveraine félicité, et quoiqu'il s'y rencontre beaucoup d'épines, si est-ce que j'y trouve encore davantage de roses, et étant plus sensible à mon bien qu'à mon déplaisir, j'oublie facilement les maux que j'y souffre, quand j'y trouve la moindre occasion de m'y contenter. Je sais bien que tout le monde n'est pas de mon humeur, et que ceux que l'expérience a rendus les plus sages s'en retirent le plus tôt qu'il leur est possible ; mais moi qui ai de l'inclination à l'aimer, je me laisse doucement aller à ses délices…
Quelque temps plus tard, cependant, dans une lettre adressée au comte de VauvertDeux fils d'Anne de Lévis-Ventadour et de Marguerite de Montmorency (sœur d'Henry II, duc de Montmorency) ont porté successivement le titre de comte de Vauvert: Charles d'abord, qui le céda à son frère François après la mort de leur père, le 8 décembre 1622., il évoquera « tant de cruelles traverses dont [la fortune] m'a persécuté durant cinq ou six ans que j'ai perdus à la suivre ».
En 1618, sa mère fait paraître sous le titre Odes spirituelles sur l'air des chansons de ce temps, par Anne Picardet, vefve du feu sieur de Moulières et d'Essartines un recueil de poésie pieuseCe recueil a été récemment réédité: Anne Picardet, Les Odes spirituelles : Sur l'air des chansons de ce temps (1623), Paris, Éditions Classiques Garnier, coll. « Textes de la Renaissance », 2010. Il est regrettable que les quelques pages de biographie ne s'appuient que sur la monographie d'Edmond Révérend du Mesnil de 1888, dont elle ne corrigent aucune des erreurs. qu'elle dédie à « Madame Le Grand », épouse du duc de BellegardeEdmond Révérend du Mesnil a cru pouvoir identifier cette dame comme la mère de Henri Le Grand, sieur de Belleville, né en 1587, commissaire de l’artillerie de France et plus tard comédien sous les noms de Belleville et Turlupin (François de Molière, 1888, p. 32). Mais cette dédicataire de haut parage (la poétesse la nomme « Votre Grandeur ») est plus probablement l'épouse du Grand écuyer de France, communément appelé « Monsieur Le Grand ». Depuis 1605, cette charge appartenait à Roger II de Saint-Lary, duc de Bellegarde, marié à Anne de Bueil (tante du poète Racan), qui la cède en 1611 à son frère cadet, César-Auguste de Saint-Lary, baron de Termes, avant de la reprendre après la mort de celui-ci en 1621. En 1618, la « Madame Le Grand » dédicataire des Odes spirituelles d'Anne Picardet, devrait donc être Catherine Chabot, l'« Arthénice » des poèmes de Racan. C'est à elle que François de Molière adressera, à l'occasion de la mort de son second fils, en 1623, une lettre de condoléances restée inachevée, qui sera publiée en 1627 dans le Recueil de lettres nouvelles de Nicolas Faret, et suivantes.. vignette|327x327px|Louise Marguerite de Lorraine, princesse de Conti (1588-1631). Au cours des premiers mois de l'année 1620, le libraire Toussaint Du Bray, heureux éditeur des trois premiers livres de L'Astrée d'Honoré d'Urfé, met en vente presque simultanément trois ouvrages qui font connaître au public le nom de François de Molière : c'est d'abord le Second livre des Délices de la poésie françoise édités par Jean Baudoin et dédiés à la princesse de Conti, dans lequel figurent une quinzaine de pièces signées du « sieur de Molieres ». C'est ensuite une plaquette de seize pages intitulée La Rejouyssance et les souhaits des Filles de la Reyne, pour le recouvrement de sa santé, par le sieur de MolieresSur la grave maladie qui frappe la jeune Anne d'Autriche dans les premiers jours de février 1620 et donnera lieu à cette petite prose de Molière, voir Claude Dulong, Anne d'Autriche, Folio Histoire, 1985, p. 38..
C'est enfin La Semaine amoureuse de François de Moliere (sic), Sr d'Essertines, où, par les amours d'Alcide & d'Hermize, sont representez les divers changemens de la Fortune. Journee premiereLe privilège est accordé pour dix ans à Toussainct du Bret (sic), le 26 février 1620.. L'ouvrage, qui est dédié « À la Reyne » (Anne d'Autriche), compte 365 pages et ne comporte cependant que la première histoire d'une série prévue pour en comporter sept.
On lira ci-dessous le jugement sévère que Jean-Pierre Camus, mentor de Molière d'Essertines, devait porter sur La Semaine amoureuse, que son auteur avait fait lire à Anne d'Autriche par la princesse de Conti et qui s'achevait sur la promesse d'une suite :
Je n'attends que le commandement de mon incomparable reine pour poursuivre la seconde journée, qui sera aussi heureuse que celle-ci est traversée; mais comme il est impossible de cueillir des roses sans être piqué des épines, aussi ai-je voulu relever la joie des amours que je ferai réciter à Alvinie par la tristesse de ceux d'Alcide.gauche|vignette|355x355pxS'il faut en croire ce que Michel de Marolles écrira en 1656 dans ses Mémoires, La Semaine amoureuse aurait été composée sous les auspices de l'« espèce de petite académie » qui tenait ses assises rue Saint-Étienne-des-Grecs, non loin de l'église Sainte-Geneviève, chez un certain Piat Maucors, et dans le cadre de laquelle une douzaine de jeunes pensionnaires de ce logeur, tous « persuadés que pour la perfection des sciences, il ne faut rien négliger, et particulièrement en l'éloquence et en la pureté du langage », étudiaient de conserve « les mots, les façons de parler et l'économie des pièces », chacun s'essayant « d'en faire quelqu'une sur les sujets qui étaient proposés »Mémoires de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, divisés en trois parties, Paris, 1656, ..
Parmi les travaux auxquels s'appliquent ces amoureux de la langue, dont la moyenne d'âge ne dépasse guère vingt ans, Marolles cite plusieurs traductions ou adaptations, et l'on peut supposer que la « pièce » du jeune Molière issue de cette réflexion collective n'est pas La Semaine amoureuse, mais plutôt Le Mespris de la Cour. Imité de l'Espagnol de Guevarre par Moliere. Et dedié à Monseigneur le Cardinal de la ValetteLouis de Nogaret d'Épernon, que le pape Paul V vient de créer cardinal-diacre de « S. Adriano al Foro »., que Toussaint De Bray met en vente au cours de l'année 1621Avec un privilège accordé le 26 mars 1621..