Le Livre des morts des anciens Égyptiens a pour véritable titre, à l'époque de l'Égypte antique, Livre pour sortir au jour. Le « jour » en question est celui des vivants, mais aussi de tout principe lumineux s'opposant aux ténèbres, à l'oubli, à l'anéantissement et à la mort. Dans cette perspective, le défunt égyptien cherche à voyager dans la barque du dieu soleil Rê et à traverser le royaume d'Osiris (version nocturne du Soleil diurne en cours de régénération).
Il s'agit de rouleaux de papyrus, recouverts de formules funéraires, placés à proximité de la momie ou contre celle-ci, dans les bandelettes. Ces différents exemplaires du Livre des Morts ne sont pas tous identiques, car le bénéficiaire choisit les formules qui lui conviennent, probablement en fonction de ce qu'il peut s'offrir car ces manuscrits représentent un investissement non négligeable. Certains peuvent donc être courts, alors que d'autres reproduisent l'ensemble, ou presque, du corpus.
En 1842, l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius appela (Livre des morts) un papyrus conservé au musée égyptologique de Turin et dont il a effectué une première traduction. Ce nom est ensuite resté, bien que dans la littérature égyptologique moderne on rencontre souvent la juxtaposition des deux titres, à savoir « Livre des Morts - Sortir au jour ».
Philologie égyptienne
Premiers fac-similés En 1805, soit quatre années après la campagne d'Égypte (1798-1801), est publié à Paris le premier fac-similé d'un exemplaire du Livre des morts. Il s'agit du Papyrus Cadet qui fut exécuté pour l'Égyptien Padiamonnebnésouttaouy durant l'époque ptolémaïque Introduction. (papyrus Cadet). Par la suite, ce fac-similé figure avec d'autres dans le deuxième volume de la monumentale Description de l'ÉgypteVol. planches 72 à 75. Cette œuvre est le compte-rendu scientifique de l'expédition française et fut publiée entre 1809 et 1828.
Traductions vignette|Karl Richard Lepsius, premier traducteur du Livre des Morts.
En 1842 est publiée la première traduction du Livre des morts en une langue contemporaine. Cette édition en langue allemande est le fruit du travail de l'égyptologue allemand Karl Richard Lepsius. Sa traduction se base sur le Papyrus de Iouef-Ânkh, daté de l'époque ptolémaïque et conservé au musée égyptologique de Turin. Lepsius divisa ce papyrus, un des plus complets qui soit, en numérotés (un chapitre pour chacune de ses différentes formules magiques). Pour des raisons pratiques, cette numérotation, même si elle est arbitraire, est toujours d'actualité dans le milieu de la philologie égyptienne Introduction.
En 1881, le hollandais Willem Pleyte publia neuf chapitres supplémentaires (166 à 174)Pleyte, Chapitres supplémentaires du Livre des Morts. Leyde. 1881 mais qui ne furent pas retenus en 1886 par le suisse Henri Édouard Naville. Ce dernier fit connaître ses propres chapitres supplémentaires (166 à 186) basés sur différents papyrus du Nouvel Empire Naville, Das ägyptische Todtenbuch des . bis . Dynastie. Berlin. 1886 ; Le livre des morts égyptien de la à la , Hachette Livre BNF, 2013.
En 1898, l'anglais sir E. A. Wallis Budge publia sa traduction basée sur des papyrus remontant de la jusqu'à l'époque ptolémaïque. Son édition est augmentée par les chapitres 187 à 190 tiré du Papyrus de Nou conservé au British Museum de Londres Budge, The Book of the Dead. The Chapters of coming forth by day. Londres. 1898.
Plus près de nous, le travail de l'américain Thomas George Allen est livré en 1960 en une traduction en langue anglaise augmentée par les deux chapitres 191 et 192 Allen, The Egyptian book of the dead, documents in the Oriental Institute Museum at the University of Chicago. The University of Chicago Press. Chicago. 1960.
Éditions francophones Dès 1882, l'égyptologue Paul Pierret donne une traduction « complète » du Livre des morts d'après le papyrus de Turin et les manuscrits du Louvre où il est conservateur.
En 1967, l'ensemble de 192 chapitres est traduit en français par le professeur Paul Barguet. En 1996, l'archéologue et historien Guy Rachet traduit et commente pour le grand public francophone les soixante-sept chapitres du Livre des morts du papyrus d'Ani, un exemplaire conservé au British Museum.. On peut aussi signaler la traduction française complète avec translittération de Claude Carrier éditée en 2009..
Historique Textes précurseurs Textes des pyramides vignette|upright=1.3|La pyramide à texte du roi Ounas.
Le Livre des morts tire ses origines d'une longue tradition scripturale que l'on peut faire remonter jusqu'à l'Ancien Empire ; les premiers textes funéraires étant les Textes des pyramides.. La première pyramide à textes d'Égypte est celle du roi Ounas de la (vers 2353 avant notre ère). Ses successeurs de la tels les souverains , ou ont eux aussi fait figurer ces textes sur les murs de leurs complexes funéraires. Cette pratique est d'abord exclusivement réservée au roi mais à partir de la , ce privilège s'étend aux épouses royales. Bon nombre de hiéroglyphes des textes des pyramides représentent des êtres vivants (humains, reptiles, oiseaux). Ceux qui sont considérés comme nuisibles et dangereux sont alors représentés mutilés ou entravés pour qu'ils ne puissent pas s'en prendre magiquement au roi.. Élaborés ou au moins recomposés par les prêtres d'Héliopolis, la capitale du dieu soleil, les textes des pyramides ont pour sujet majeur l'élévation du souverain défunt vers son père mythique, le dieu solaire Rê.. À cette époque, la vie après la mort se déroule au ciel dans la compagnie du soleil. Mais aussi avec les étoiles qui sont considérées comme des entités impérissables. Plus tard au Nouvel Empire, le livre des morts situera toujours le monde de l'au-delà au ciel mais aussi sous terre, Textes funéraires.
Textes des sarcophages vignette|Sarcophage avec une figuration du livre des deux chemins.
Le pouvoir royal perd son prestige lorsque l'Ancien Empire sombre dans l'anarchie de la Première Période intermédiaire. Les textes des pyramides cessent d'être réservés aux seuls membres de la famille royale et sont récupérés par des notables locaux de haut rang. Durant le Moyen Empire émergent ce que les égyptologues dénomment les textes des sarcophages (ou textes des cercueils). Dans la majorité des cas les supports de ces textes sont les façades intérieures des sarcophages, d'où leur appellation moderneL'égyptologue hollandais Adriaan de Buck a réuni la totalité de ces textes (1185 formules) dans son œuvre en langue anglaise The Egyptian Coffin Texts. Chicago, 1935-1961, sept volumes. En français, on peut se référer à Paul Barguet, Textes des sarcophages égyptiens du Moyen Empire, Éditions du Cerf, Paris, 1986, un volume de 725 pages.. Bon nombre de passages des textes des pyramides se retrouvent peints, de la héracléopolitaine à la thébaine, sur les sarcophages des notables de Moyenne-Égypte. Cependant le corpus des textes des sarcophages est considérablement enrichi par des chapitres issus de traditions funéraires autres que celles de la royauté. Le dieu Osiris prend plus d'importance ainsi que la lutte mythique entre Seth et Horus.. À Deir el-Bersha, près de la ville d'Hermopolis, une poignée de cercueils font figurer sur leur fond des illustrations qui représentent la carte de l'au-delà, dite du Livre des deux chemins. Cette figuration cartographique est à rapprocher de celle de la formule 110 du livre des morts où le défunt laboure des champs entourés de cours d'eau.. Les textes des sarcophages apparaissant sur le mobilier funéraire de nombreux particuliers, ils participent à ce que certains égyptologues appellent la démocratisation ou la démotisation des textes des pyramidesHarco Willems, Les Textes des Sarcophages et la Démocratie, Cybèle Éditions, Paris, 2006.
Formation du recueil Premiers temps du livre des morts Les premiers développements du livre des morts sont à situer aux débuts de la Deuxième Période intermédiaire. À cette époque, l'essentiel du contenu de la formule 17 est fixé. Quant à la formule 64, sa version courte et longue figuraient sur le sarcophage aujourd'hui disparu de la reine Montouhotep de la . À la , on commence à écrire les formules magiques et funéraires sur des rouleaux de papyrus sans doute par manque de place sur les cercueils ; les sarcophages prenant la forme du corps de la momie. Auparavant, au Moyen Empire, les cercueils ressemblaient à des boites. La surface d'inscription était donc plus importante..
Époque d'utilisation Aucun exemplaire du livre des morts ne contient toutes les formules connues et recensées par les philologues des anciennes langues égyptiennes. Les exemplaires les plus complets sont tardifs (dynastie des Ptolémées) tel le papyrus de Turin étudié par Karl Richard Lepsius. Cet exemplaire aligne sur les . Le livre des morts est un ensemble de textes très hétéroclite. Ce recueil s'est formé à l'époque du Nouvel Empire durant les règnes des premiers rois de la , vers -1550 Introduction. Un des plus anciens exemplaires connus est le papyrus de Iouya et date du règne d', aujourd'hui conservé au musée égyptien du Caire Le Livre des Morts.. Le papyrus de Pamonthès est l'exemplaire le plus récent. Conservé à la Bibliothèque nationale de France à Paris, il est daté de la dixième année du règne de l'empereur romain Néron (an 63 du calendrier chrétien) .. Ce corpus de textes funéraires fut donc en usage en Égypte durant plus de seize siècles.
Recension thébaine Les égyptologues désignent par « recension thébaine » les exemplaires du livre des morts qui ont été exécutés durant la période allant de la à la . Durant ce laps de temps la ville de Thèbes est la capitale du pays. Le corpus semble être une vaste compilation de formules ; ces dernières se suivant sans un réel ordre apparent. Toutefois dès cette époque les scribes tentent une logique d'organisation car certains papyrus de la montrent un ordre dans l’enchaînement de quelques formules.. Dans cette recension les illustrations sont souvent de très grande qualité mais la copie du texte laisse souvent à désirer par la faute du scribe (négligence ou ignorance de la langue). Les plus anciens exemplaires ne contiennent que peu de formules sur les cent-cinquante alors utilisées ; quarante pour le papyrus de Iouya ou trente-trois pour le papyrus de Kha daté du règne d'. Les chapitres 1, 17 et 64 sont parmi les formules les plus prisées du fait de leur caractère général et introductif Introduction, la recension thébaine.
Recension saïte La « recension saïte » désigne les exemplaires datés de la période allant de la jusqu'aux années de l'occupation romaine. Cette période voit la décadence de la ville de Thèbes et les dynastes de la ville de Saïs tirent leur épingle du jeu. C’est à cette époque que se codifie le corpus du livre des morts. D'un papyrus à l'autre, l'ordre de succession des formules semble fixé et organisé. Mais tous les livres des morts ne sont pas identiques et des variantes ont été décelées. L'ordre des formules et l'emplacement des illustrations répondent à des traditions locales..
À Memphis, l'ordre est à peu près régulier et suit la progression mise au jour par Karl Richard Lepsius (chap.1 à 165). Toutefois des omissions existent ainsi que des déplacements aléatoires. On peut aussi noter l'absence systématique des trois dernières formules (chap. 163, 164, 165) vers le début de la période ptolémaïque..
À Thèbes, l'organisation des formules diverge fortement. Lorsque règnent les derniers pharaons égyptiens (), le chapitre 64 se retrouve entre les chapitres 30 et 31, le chapitre 140 est entre les chapitres 136 et 137, le chapitre 139 est absent et le chapitre 162 suit le 165 pour clore le livre. Mais vers le avant notre ère, l'enchaînement thébain se rapproche de celui de Memphis.