Ourika est un roman de Claire de Duras paru en 1823.
L’histoire Un jeune médecin est appelé un matin pour soigner une religieuse de couleur noire qui est renfermée sur elle-même. Après plusieurs visites, il gagne sa confiance, et elle lui raconte son histoire.
Il s'agit d'Ourika, qui, enfant, fut achetée avant son embarquement sur un navire négrier par le gouverneur du Sénégal (le Chevalier de Boufflers). Celui-ci l’emmène à Paris pour l’offrir à sa tante, Madame de B., qui lui donne une bonne éducation. À l’âge de douze ans, elle prend conscience des préjugés liés à sa couleur de peau ; à quinze ans, elle surprend une conversation qui lui fait comprendre qu'elle ne pourra jamais se marier en raison de son origine ethnique et de son éducation.
Secrètement amoureuse de Charles, le petit-fils de Madame de B., lequel ne la voit que comme une sœur et se marie avec une autre, elle se désespère et entre au couvent, où elle mourra de peine et de chagrin.
Personnages Ourika : Jeune orpheline sénégalaise que Mme de B. sauve de l'esclavage en la recueillant et en l'élevant comme sa propre fille. Madame de B. : Femme affectueuse, sans préjugés raciaux, généreuse, cultivée, femme des Lumières, grand-mère de Charles et mère adoptive d'Ourika. Sa générosité s'est retournée contre Ourika, en en faisant une personne qui ne pourra jamais vraiment s'intégrer dans la société de son époque. Le médecin : Appelé par le couvent, il soigne Ourika qui est très malade. C'est un homme des Lumières car il n'a pas de préjugés : « Je ne refuse pas de soigner Ourika à cause de sa couleur de peau. » Le chevalier de B. : Gouverneur du Sénégal, neveu de Mme de B., à qui il a confié Ourika. Charles de B. : Cadet de la famille, élevé avec Ourika. Ourika finit par découvrir qu'elle est amoureuse de lui. Anaïs de Thémines : Riche héritière intelligente et douce qui se fiance à Charles et l'épouse par la suite. La Marquise de … : Amie intime de Mme de B., froide et franche quitte à blesser autrui. Ourika en a peur. Elle révèle le destin d'Ourika deux fois au cours du roman, notamment lorsqu'elle lui dit accidentellement qu'elle ne pourra jamais se marier.
Origine de l'œuvre
Claire de Duras ne comptait pas faire une carrière littéraire. Elle écrivait dans la solitude de ses temps libres. Cette solitude la peinait d'une tristesse qui imprégnait ses romans.. Elle fut si marquante sur son écriture qu’elle-même affirmait ne pas publier ses romans sous le prétexte qu’ils « aim[ai]ent la solitude ».
Sa décision d'écrire Ourika lui vint après avoir raconté cette histoire chez la maréchale de Beauvau devant des amies qui en furent charmées. C'est elles qui l'encouragèrent à le faire, et Duras s’y mit dès le lendemain. Elle fait d'abord circuler le roman de manière anonyme.
Lien avec Chateaubriand
En 1808, Claire de Duras rencontre Chateaubriand à Paris et, non pas au château de Méréville, comme l'affirme Agénor Bardoux. Un fort lien d'amitié s'étant établi entre eux, ils décident de s'appeler "cher frère" et "chère sœur". Claire de Duras, désormais, ne cessera d'utiliser son influence, qui est grande, pour aider à la carrière de son "cher frère".
Histoire inspirée d'un fait divers
Le roman « s’inspire d’un fait divers : le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal, ramène en France, en 1785, trois enfants noirs dont Ourika qu’il donne à la princesse de Beauvau, et qui meurt à l’âge de 16 ans ». Madame de Duras ne dissimule pas l'origine de son inspiration en attribuant à son personnage le nom de son modèle et en gardant l’initiale du nom du chevalier et de la maréchale.
Origine du nom
Le nom d’Ourika, ramenée du Sénégal à l’âge de deux ans, est « formé de deux éléments : Ouri-ka, nom qui existe toujours parmi les Peulhs du Fouta-Toro (région du fleuve) et surtout du Fouta-Djallon (région montagneuse à cheval sur le sud-est du Sénégal et de la Guinée), sous la forme soit de Ouri-ka, soit de Wouri-Ka, selon le dialecte ». .
Contexte sociohistorique
Le récit prend place dans un contexte post-révolutionnaire, à la suite d'une Terreur dont l'aristocratie se remet tant bien que mal : « Les débris de la société de Madame de B. se réunirent autour d’elle, et je vis avec peine le cercle de ses amis augmenter. »
Madame de B. est donc une aristocrate qui tient un salon où l'on peut observer les tensions politiques. À l’époque, ces salons dirigés par les membres de la haute société française étaient politiquement influents : « Ils représentaient le spectre de l’opinion publique étant bien entourés, influents et socialement conservateurs. »
Élevée dans une famille noble, la jeune Sénégalaise a accès à une éducation que peu ont la chance d’avoir.
Réception et postérité À sa parution en 1823, Ourika remporta un immense succès. Cette popularité vaut à Mme de Duras une grande renommée dans les cercles culturels.. Balzac la mentionne comme une femme de lettres influente dans la deuxième partie des Illusions perdues.
Plusieurs troupes de théâtre commencèrent à monter sur scène des adaptations, très librement adaptées du roman, dès le printemps 1824. Ces Ourika de théâtre, d'une grande médiocrité, furent ridiculisées par la presse et rapidement boudées par le public. Commentant le contraste entre le succès du roman et l'échec de la pièce, un critique explique qu’en lisant un roman, « on peut bien se faire illusion, on peut bien oublier certains défauts physiques », tandis que « sur scène, [...] les personnages sont là avec leur difformité ».
Le roman est ensuite progressivement tombé dans l'oubli jusqu'à ce qu'une nouvelle édition par Roger Little, des éditions de poche et de nombreuses études universitaires, redonnent de la popularité aux ouvrages de Claire de Duras au début du . En 2024, c'est un texte d'Édouard qui est donné à l'épreuve écrite du baccalauréat de français. En 2026, Claire de Duras est inscrite au programme de l'agrégation de lettres et à celui de l'agrégation de grammaire.
; c’est la raison pour laquelle l’intérêt littéraire et scientifique pour l'œuvre s’est beaucoup accru à partir de la deuxième moitié du Traduit en anglais par John Fowles en 1977, Ourika a eu, selon la critique universitaire Eileen Warburton, une certaine influence sur son roman Sarah et le Lieutenant français — cf. Warburton, Eileen (Spring 1996), « Ashes, Ashes, We All Fall down: Ourika, Cinderella, and The French Lieutenant's Woman », in Twentieth Century Literature, vol. 42 (1), p. 165–186.. « Du féminisme à la trauma theory, des études postcoloniales à la critical race theory, Ourika est l'objet intersectionnel par excellence, dont le succès dans la salle de classe ne se dément pas plus que dans les revues spécialisées, où l'on n'en finit toujours pas d'en réinterprétrer les qualités ou d'en pointer les aporiesLaure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, Verdier, 2025, pages 55-57.. » Le succès de ce thème dans les départements de français des institutions universitaires américaines est tel que « la Modern Language Association of America consacre en 2009 un volume entier aux différentes approches appliquées à l'enseignement d’Ourika ». Les interprétations suivent les modes du moment. Ainsi, alors qu'on célébrait dans les années 1970 le fait que ce roman donnait une voix à une femme noire, « Ourika est parfois accusé d'être le fruit d'une “appropriation culturelle” par le patriarcat esclavagiste » parce que le père de l'autrice avait des possessions en Martinique et parce que celle-ci présente le genre et la couleur de peau comme des « handicaps naturels ».
La fable d'Ourika est « assez longuement évoquée par Aimé Césaire dans La Tragédie du roi Christophe (1963) ».
Analyse
Premier roman mettant en vedette une femme noire non exotisée
Ourika se démarque par sa narratrice qui est une femme originaire du Sénégal. Cela dit, contrairement aux autres romans de l'époque mettant en scène des personnages noirs, Ourika n'est pas une excuse pour donner de l'exotisme au texte ou pour ouvrir un débat sur l'esclavage. Elle est plutôt une façon pour l'auteure de présenter une réflexion sur l'altérité et sur la psychologie d'une personne qui se voit placée dans une situation de marginalité absolue, ce qui la mène à une aliénation totale. Effectivement, à l'opposé des autres héros romantiques, Ourika n'est pas prise d'un sentiment de révolte ; son idéal est représenté par la société aristocratique qui la repousse et elle a complètement intériorisé les valeurs de cette communauté qui la marginalise.
Un roman féministe de la Révolution
Selon Chantal Bertrand-Jennings, Ourika figure la condition féminine, la situation marginale d'Ourika étant analogue à celle vécue par les femmes lors de la Restauration. De ce fait, il est impossible de dissocier Ourika de son contexte d'écriture. Les femmes, au début du , sont dans une situation ambiguë de malaise. En fait, elles sont victimes d'une désillusion : la Révolution avait promis des droits universels, or cette universalité s'est incarnée dans la figure de l'homme en mettant la femme de côté. Le personnage d'Ourika incarne ce malaise. Il n'est pas étonnant, conséquemment, que de nombreuses références à l'histoire soient faites tout au long du récit.
L'histoire d'Ourika suit les événements de l'Histoire en s'articulant autour de la séquence Ancien Régime – Révolution – Restauration : l'Ancien Régime correspond à l'enfance d'Ourika, alors qu'elle n'a pas encore conscience de son statut de femme noire, la Révolution correspond au moment où elle réalise qu'elle est marginale et la Restauration, finalement, correspond à son retrait au couvent qui lui donne une certaine place dans la société, quoique non satisfaisante. Ce même schéma est également vécu, de façon différente, par les femmes de la société française du début du qui sont représentées, dans les œuvres de Claire de Duras, par ses personnages.
Une histoire romantique distinctive
Le roman est romantique par l’histoire qu’il met de l’avant, celle d’une héroïne mélancolique, victime d'un déshonneur social entraînant une fin inévitable, et éprouvée par un amour qui la fait souffrir. Cependant, là s’arrête la ressemblance avec d’autres textes romantiques tels René, Oberman, Chatterton, ou Lorenzaccio. Claire de Duras renouvelle le portrait de la solitude romantique en assignant à l’isolement un motif précis, la couleur d’Ourika. En effet, il est possible de distinguer Ourika en ce qu’elle possède cette marque d’altérité dont elle se désole et qui la fera s’abîmer dans la douleur psychologique et morale, puis dans l’aliénation : « l’héroïne ne revendique pas sa différence comme une supériorité, mais la considère au contraire comme une infériorité qu’elle déplore et ne souhaite que s’intégrer à cette société qui la rejette ». Le thème romantique de l’exil est aussi revu : « Ourika n’est pas étrangère au monde, mais une étrangère dans une société donnée, arrachée à sa patrie, en même temps qu’à l’esclavage, pour être jetée sur une terre d’exil. ».