Les Amorrites (anciennement et plus rarement Amoréens) (sumérien : MAR.TU ; akkadien : Amurrūm ; égyptien : Amar ; hébreu : אמורי ʼĔmōrī ; ) sont un peuple de langue sémitique de la Syrie et de la Mésopotamie anciennes.
Les premières traces des Amorrites remontent au milieu du , dans des textes en sumérien où ils sont connus sous le nom de Martu. Leur région d'origine paraît être située en Syrie, autour du Djebel Bichri. Constitué en majorité ou du moins en grande partie de groupes nomades, ils migrent vers l'est durant les derniers siècles du , devenant une composante importante des populations de Haute et de Basse Mésopotamie, nomade comme sédentaire. Au début du , plusieurs chefs amorrites fondent des dynasties dans certaines des principales cités syriennes et mésopotamiennes (Alep, Qatna, Mari, Larsa, Uruk, Babylone, etc.). Ils partagent une culture commune qui est en partie fondée sur leur héritage amorrite, bien qu'elle soit fortement imprégnée des traditions urbaines syriennes et surtout mésopotamiennes. Parmi les rois les mieux connus d'origine amorrite figurent Samsi-Addu (Shamshi-Adad) d'Ekallatum, Zimri-Lim de Mari et Hammurabi de Babylone.
Les traits culturels des Amorrites sont surtout documentés par les archives de Mari (Syrie) datées du début du , qui donnent des informations sur les coutumes de divers groupes tribaux amorrites, et notamment ceux pratiquant le nomadisme pastoral dans les steppes syriennes. Une autre partie de la population est sédentaire. La documentation provenant surtout du milieu des élites urbaines, la connaissance sur la culture amorrite sont limitées, d'autant plus qu'elle repose en grande partie sur les traditions syriennes et mésopotamiennes plus anciennes (notamment dans le domaine religieux). La langue amorrite est très mal connue, parce qu'elle n'est pas écrite, et transparaît seulement dans des textes en akkadien et deux listes de vocabulaire.
Dans la Bible, les Amorrites sont un des peuples du pays de Canaan que les Hébreux combattent lorsqu'ils reviennent de l'Exode.
Terminologie
Le nom akkadien Amurru(m) et son équivalent sumérien Mar-tu signifient « l'Ouest »/« l'Occident » du point de vue des gens de Mésopotamie. Ce nom dérive peut-être plus précisément d'une région située autour du Djebel Bichri, mais il désigne plus largement la steppe syrienne. Ces termes sont également employés pour désigner un groupe de gens originaires de cette région et y vivant principalement, les « Amorrites », et une langue, l'« amorrite ».
Comme pour d'autres peuples antiques, la dénomination d'« Amorrites » rencontrée dans les textes anciens ne renvoie pas strictement à une ethnie au sens moderne du terme, mais plus largement à des groupes ayant un mode de vie nomade, et pas toujours à des gens parlant la langue amorrite, alors qu'on rencontre d'autres noms désignant des Amorrites, comme Tidnum ou des noms de tribus (Benjaminites, Bensimalites, et leurs subdivisions). Selon B. Lafont :
Martu/Amurru(m) est également le nom d'un dieu personnifiant les Amorrites. L'adjectif « amorrite » sert aussi à désigner diverses choses : on rencontre dans les textes cunéiformes des variétés d'ânes, de moutons, de laine, de dagues ou encore de plantes telles que « figuier amorrite » et la « grenade amorrite », « amorrite » étant ici plutôt à comprendre comme « occidental », une provenance géographique.
Histoire
Premières attestations et origines (v. 2600-2200 av. J.-C.)
On trouve peut-être déjà des mentions des Amorrites sous la forme sumérienne Martu (et aussi du « Pays de Martu ») en Basse Mésopotamie dans des textes de Shuruppak et de Lagash pour la période 2600-2400 av. J.-C. Une inscription fragmentaire du roi Ur-Nanshe de Lagash (qui règne au ) indiquerait qu'il a construit une digue pour arrêter les incursions de Martu, ce qui préfigurerait les incursions amorrites postérieures. En Syrie, ce sont les textes d'Ebla datés de la fin du qui évoquent pour la première fois un « Pays de Martu » et des groupes amorrites, apparemment localisés autour du Djebel Bichri et dans la région du Moyen Euphrate. Dans la seconde moitié du , Naram-Sin d'Akkad évoque une « montagne des Martu », apparemment là encore dans la région du Bichri, et des « montagnards Martu » qui soutiennent une insurrection de grande ampleur à laquelle il fait face. Sur la base de ces sources éblaïtes et akkadiennes, on considère généralement que les Amorrites sont originaires de la région du Bichri et des terres situées plus à l'ouest.
Les migrations vers la Mésopotamie
Après 2200 av. J.-C., un ensemble de changements démographiques affecte le Moyen-Orient, qui semblent liés à une période d'aridification, l'« événement climatique de 4200 AP », qui touche en particulier les zones d'incertitude climatique situées entre les pays où les précipitations sont suffisantes pour permettre une agriculture sèche et celles trop aride pour cela. Il s'agit en particulier des régions steppiques syriennes où sont situés les premiers Amorrites. Il faut sans doute ajouter aux facteurs déstabilisateurs les campagnes des rois d'Akkad dans la région, qui se soldent par la destruction des principales puissances syriennes (Mari, Nawar, peut-être Ebla). Quelles qu'en soient les causes, il est généralement admis que les groupes amorrites entament un important mouvement de migrations depuis leur région d'origine vers l'est, qui se traduit par leur expansion en Haute Mésopotamie, puis en Basse Mésopotamie durant les deux derniers siècles du .
Ce scénario a été critiqué, notamment parce qu'il repose sur une lecture ancienne et dépassée renvoyant aux « invasions » de « Barbares » ouest-sémitiques qui se retrouverait plus tard avec les Araméens et n'est pas étayé par un grand nombre d'éléments. P. Michalowski a en particulier remis en cause l'idée de migrations importantes de groupes nomades d'identité amorrite qui auraient contribué à modifier le paysage ethnique et politique de la Basse Mésopotamie durant la période d'Ur III. (aussi chapitre suivant).. D. Charpin a objecté à cette critique que, en plus du fait qu'on retrouve des Amorrites en grand nombre dans des régions d'où ils ne sont manifestement pas originaires, les migrations amorrites semblent se retrouver dans le fait que ces migrants ont nommés des lieux de leur région d'implantation d'après ceux de leur région d'origine (comme l'ont fait les colons européens en Amérique) : on trouve ainsi un pays d'Apum autour de Damas et un autre en Syrie orientale, une Terqa sur le Moyen Euphrate et une autre dans la Diyala, un pays de Yamutbal au sud du Djebel Sinjar et en Basse Mésopotamie autour de Larsa. Cette « toponymie en miroir » serait la trace des déplacements des groupes amorrites. Il ne faut cependant plus envisager une vague d'« invasions » continues : comme vu plus haut on trouve des Amorrites en Basse Mésopotamie depuis plusieurs siècles, leur présence a pu augmenter à l'époque d'Akkad, même si elle semble manifestement se renforcer dans les décennies qui suivent sa chute.
Les Amorrites et les rois d'Ur (v. 2100-2000 av. J.-C.)
Au , la Basse Mésopotamie est dominée par la troisième dynastie d'Ur (abrégé Ur III), qui a étendu sa domination plus au nord et à l'est, en particulier sur la partie orientale de la Mésopotamie septentrionale. Son administration a laissé de nombreux documents de gestion, dans lesquels apparaissent des personnes désignées comme des Martu, donc des Amorrites. On trouve les mentions d'environ 600 individus amorrites employés dans les cités de Basse Mésopotamie, dans environ 900 documents, ce qui est faible au regard de la documentation de la période. Seuls 40 % d'entre eux portent des noms en ouest-sémitique, donc probablement en langue amorrite, 20 % ont un nom akkadien et 15 % un nom sumérien, ce qui indique une forme d'assimilation à la société locale. Ils sont employés dans divers métiers, avec apparemment une prédilection pour la guerre. Une garde d'élite semble avoir été formée d'éléments amorrites. Certains amorrites tels que Naplanum, un chef tribal et général, ont même occupé des postes importants dans l'empire d'Ur III. Une partie des Amorrites qui ont migré en Mésopotamie sont manifestement restés aux marges de l'empire d'Ur III, sans doute en restant nomades. Ces groupes, notamment ceux appelés Tidnum, constituent une menace potentielle aux yeux des Mésopotamiens, ce qui explique les clichés négatifs sur les Amorrites dans la littérature en sumérien. Les Amorrites sont donc dans une position ambivalente, qui se retrouve à d'autres périodes de l'histoire, à la fois migrants, mercenaires, envahisseurs, nomades dont les raids touchent les sociétés sédentaires. Les rois Shulgi et Shu-Sîn commémorent la construction d'ouvrages défensifs, le second parlant explicitement d'un « mur des Amorrites » qui sert à repousser les Tidnum, qui sert donc à repousser les incursions de la menace amorrite. Mais l'ampleur de ces constructions est discuté, il pourrait ne pas s'agir de grandes barrières, mais plutôt de dispositifs servant à contrôler plus facilement les intrusions des nomades amorrites et aussi à prélever du tribut sur ceux-ci, notamment les moutons qu'ils élèvent.
La période des dynasties amorrites (v. 2000-1600 av. J.-C.) thumb|Localisation des principales villes de la Mésopotamie paléo-babylonienne.
La période qui s'étend de 2000 à 1595 est marquée par la constitution de dynasties d'origine amorrite qui sont attestées sur un espace allant du Levant méridional (Hazor) jusqu'à la Basse Mésopotamie (Larsa, Uruk, Babylone, etc.), voire plus loin car on identifie des rois amorrites à Dilmun (Bahrein) et que les Hyksos implantés en Basse Égypte ont peut-être des origines amorrites. Plusieurs souverains revendiquent clairement leur appartenance amorrite. Mais le terme amurrû en lui-même semble moins utilisé qu'à la fin du , et ne sert plus de désignation générique pour qualifier des groupes pratiquant le nomadisme pastoral.
Du point de vue culturel, on parle aussi d'une « koinè amorrite », un ensemble d'éléments matériels et immatériels comprenant des pratiques funéraires, religieuses, politiques, sociales etc. répandues durant le Moyen-Orient de cette période, principalement reliées à l'élément amorrite (mais pas seulement) et facilitant les relations entre les différentes entités politiques de la période. Cette époque est d'ailleurs parfois qualifiée d'« amorrite » par les historiens, mais plus souvent comme la période paléo-babylonienne ou l'âge du bronze moyen..
Les dynasties amorrites se mettent en place sur les ruines de l'empire d'Ur, notamment dans les cités de Larsa et d'Uruk. Des lettres provenant d'Eshnunna dans la vallée de la Diyala montrent que la dynastie locale doit coexister avec des groupes amorrites, avec lesquels elle est parfois en guerre, mais on sait aussi qu'un de ses rois épouse la fille d'un chef amorrite. La Babylonie du nord voit l'implantation de dynasties amorrites à partir des environs de 1900, notamment à Babylone vers 1880. La vie des dynasties amorrites est surtout documentées par les archives royales de Mari, qui couvrent la période allant d'environ 1810 à 1760, et sont complétées par des documents provenant d'autres sites de la même période (Tell Leilan, Tell Rimah, Tell Ashara, etc.). Elles permettent notamment de connaître la situation politique de la Syrie, région d'origine des Amorrites : elle est dominée par les royaumes du Yamhad (Alep) et de Qatna, tandis que Mari est la puissance principale de la partie orientale de la Haute Mésopotamie. Un royaume puissant est constitué dans ces mêmes années par Samsi-Addu (ou Shamshi-Adad, 1815-1775), qui place la Haute Mésopotamie sous sa coupe pendant quelques années, mais ses fils ne parviennent pas à préserver son héritage. La situation politique est alors plutôt équilibrée, comme le dit cette lettre mise au jour à Mari :