Gauchisme est un terme employé, souvent de manière péjorative, pour qualifier l'action politique d'individus ou d'organisations de gauche, d'extrême gauche ou de gauche radicale. Historiquement, le terme désigne un courant politique trotskiste, anarchiste, marxiste-léniniste, stalinien, maoïste, marxiste-léniniste-maoïste, ou hoxhaïste, qui prône la révolution, notamment par Lénine puis par l'URSS. Ce courant est particulièrement actif lors de l'émergence du léninisme, et dans les en Europe.

Origine et premier emploi du terme Bien que le terme soit utilisé dès le ., c'est Lénine qui en propage l'emploi : dans son ouvrage La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), publié en 1920, Lénine qualifie ainsi de « gauchistes » certains partis communistes d'Europe, dont il juge que le radicalisme (refus de participer aux syndicats non communistes, rejet du parlementarisme) les coupent des masses et par conséquent les empêchent de s'implanter dans la classe ouvrière. Le terme a été employé pour désigner notamment les conseillistes, mais aussi la gauche communiste dans son ensemble. Par extension, il a été utilisé pour qualifier les différentes tendances de l'extrême gauche.

Critique de ce terme de Lénine (et de la stratégie bolchévique) par d'autres marxistes vignette|droite|Portrait d'Herman Gorter par Thérèse Schwartze. L'ouvrage et la notion utilisée par Lénine sont très rapidement critiqués, en particulier par des opposants communistes anti-léninistes. Ainsi, dès 1920, le communiste néerlandais Herman Gorter, dans sa Réponse à Lénine, critique cette analyse du « gauchisme »Hermann Gorter (graphie moins usuelle du prénom du même auteur), Lettre ouverte au camarade Lénine.. Anticipant l'évolution de l'Internationale communiste, Gorter écrit dans sa Réponse : « l'opportunisme n'a pas été tué ; pas même chez nous. C'est ce que nous constatons déjà dans tous les partis communistes, dans tous les pays » ; « L'usage s'établira à nouveau de mauvais compromis parlementaires avec les social-patriotes et les bourgeois » ; « La liberté de parole sera supprimée et de bons communistes seront exclus ». Anticipant l'éventualité de l'exclusion de l'aile gauche dont il fait partie, et le triomphe de la droite opportuniste, il écrit : « Lorsque l'opportunisme s'introduit de nouveau avec ses suites désastreuses pour la conscience et la force du prolétariat, c'est là un danger mille fois pire que lorsque la gauche se montre trop radicale. La gauche, même quand elle va trop loin pour une fois, reste toujours révolutionnaire » ; « La droite opportuniste est vouée à devenir de plus en plus opportuniste, à s'enfoncer de plus en plus dans le marais, et à causer toujours davantage la perte des ouvriers. L'opportunisme est la perte du mouvement ouvrier, la mort de la révolution. C'est à cause de l'opportunisme qu'est survenu tout le mal : le réformisme, la guerre, la défaite et la mort de la révolution en Hongrie et en Allemagne. L'opportunisme est la cause de notre anéantissement. Et il est présent dans la troisième Internationale… ». Cette vision, qui semble très pessimiste en 1921, prend tout son sens au regard de l'émergence du stalinisme et de la bureaucratie. Enfin, face à la résolution prise par le IIe congrès de la Troisième Internationale, qui exige « une discipline de fer confinant à la discipline militaire », Gorter rejette « la discipline de fer, l'obéissance militaire, la servitude de cadavre dont nous ne voulons pas ». Par rapport au syndicalisme, il précise : « Comme la "gauche" veut en premier lieu la libération des esprits, et qu'elle croit à l'unité des bourgeois, elle reconnait que les syndicats doivent être détruits et que le prolétariat a besoin de meilleures armes ». En 1921 il est parmi les fondateurs du Parti communiste ouvrier d'Allemagne : KAPD, puis il rejoint sa Fraction d'Essen et devient un des leaders de l'Internationale Communiste ouvrière (KAI). Sa « Réponse à Lénine » sera publiée en France en 1930 par les Groupes ouvriers communistes.

Le KAPD sera exclu peu après de l'Internationale. Herman Gorter critiquait également Lénine sur l'aspect stratégique révolutionnaire consistant en ceci : croire que le model d'un parti bolchevique et léniniste pouvait s'exporter dans des pays d'Europe de l'ouest (où un capitalisme bien plus développé que n'était la Russie tsariste) :Vous ne devez pas faire cela, camarade. En Europe occidentale nous sommes encore dans le stade de préparation. On devrait plutôt soutenir les lutteurs que les dominateurs. […] Votre tactique fut certainement remarquable en ce qui concerne la Russie, et c'est par elle que les Russes ont obtenu la victoire. Mais est-ce que cela prouve quelque chose pour l'Europe de l'ouest ? Rien, ou très peu de choses, à mon avis. Nous sommes d'accord en ce qui concerne les soviets, la dictature du prolétariat, comme moyens pour la révolution et l'édification. De même, votre tactique vis-à-vis de l'étranger a été - du moins jusqu'à présent - un exemple pour nous. Mais il en est autrement de votre tactique pour les pays ouest-européens. Et cela est tout naturel. Comment la tactique en Europe orientale et en Occident pourrait-elle être la même ? La Russie est un pays pourvu d'une agriculture tout à fait prépondérante, d'un capitalisme industriel qui n'est qu'en partie hautement développé et reste très petit relativement à l'ensemble. Encore était-il nourri en grande partie par le capital étranger. En Europe de l'ouest, surtout, en Allemagne et en Angleterre, c'est précisément le contraire. Chez vous : vieilles formes du capital subsistant sur la base du capital usurier. Chez nous : prépondérance presque exclusive du capital financier hautement développé. Chez vous : résidus formidables des temps féodaux et pré-féodaux, vestiges même de l'époque des tribus et de la barbarie. Chez nous, surtout en Angleterre et en Allemagne : un ensemble, agriculture, commerce, transports, industrie, dirigé par le capitalisme le plus avancé. Chez vous : restes énormes du servage, paysans pauvres, classe rurale moyenne paupérisée. Chez nous : relations des paysans pauvres eux-mêmes avec la production moderne, transport, technique et échanges ; classes moyennes de la ville et de la campagne, - même les plus basses couches. - en contact direct avec les grands capitalistes. Vous avez encore des classes avec lesquelles le prolétariat montant peut se lier. L'existence seule de ces classes est déjà une aide. Et naturellement la même chose est vraie sur le terrain des partis politiques. Chez nous, rien de tout cela.A la fin de sa « Lettre ouverte au camarade Lénine », Herman Gorter résume en 7 principaux points ses différences avec la stratégie de Lénine : Pour finir, afin de mettre mes appréciation sous une forme aussi brève et ramassée que possible - devant les yeux des ouvriers, qui ont à acquérir une conception claire de la tactique, je les résumerai en quelques thèses.

La tactique de la révolution occidentale doit être toute autre que celle de la révolution russe ; Car le prolétariat est ici tout seul ; Le prolétariat doit donc ici faire seul la révolution contre toutes les classes ; L'importance des masses prolétariennes est donc relativement plus grande, celle des chefs plus petite qu'en Russie ; Et le prolétariat doit avoir ici les toutes meilleures armes pour la révolution ; Comme les syndicats sont des armes défectueuses, il faut les supprimer ou les transformer radicalement, et mettre à la place des organisations d'entreprise, réunies dans une organisation générale ; Comme le prolétariat doit faire seul la révolution, et ne dispose d'aucune aide, il doit s'élever très haut en conscience et en courage. Et il est préférable de laisser de côté le parlementarisme dans la révolution. vignette|Anton Pannekoek, penseur du communisme de conseils. Cette œuvre politique de Lénine est donc fortement critiquée par d'autres marxistes proches du conseillisme (ou "communisme de conseils"). Ces derniers proposant d'autres formes de stratégies révolutionnaires pour mener la révolution communiste. Par exemple, Anton Pannekoek est un communiste de conseils considérant que la dictature du prolétariat doit principalement s'incarner par les conseils (de travailleurs) démocratiques. S'il y a éventuellement des élections, alors les élus sont des délégués révocables à tout instant (mandat impératif). Les conseils, dès le début de la révolution, contribuent au dépérissement de l'Etat, ils sont considérés comme les garants de la montée du communisme dans le processus révolutionnaire. Contrairement à la logique de Lénine optant pour un parti d'avant-garde de professionnels disciplinés prenant le contrôle de l'appareil d'Etat, Pannekoek considère que ce qui doit organiser la révolution sous la dictature du prolétariat sont les conseils ouvriers démocratiques : « L'organisation conseilliste incarne la dictature du prolétariat. Il y a plus d'un demi-siècle, Marx et Engels ont expliqué comment la révolution sociale devait amener la dictature du prolétariat et comment cette nouvelle expression politique était indispensable à l'introduction de changements nécessaires dans la société. Les socialistes qui ne pensent qu'en termes de représentation parlementaire, ont cherché à excuser ou à critiquer cette infraction à la démocratie et l'injustice qui consiste selon eux à refuser le droit de vote à certaines personnes sous prétexte qu'elles appartiennent à des classes différentes. Nous pouvons voir aujourd'hui comment le processus de la lutte de classes engendre naturellement les organes de cette dictature : les soviets [donc les conseils]. »En 1939, le communiste anti-léniniste allemand Otto Rühle, également figure du communisme de conseils et engagé dans des polémiques avec Lénine depuis longtemps, critique sévèrement le contenu de cette brochure de Lénine :

Analyse par d'autres courants de la gauche radicale En 1949, des anarchistes sud-américains proposent leur définition du « gauchisme » : Textes et circulaires dans le Cahier anarchiste américain (numéro 2), éditions Apatride, Montevideo, 1949.

Renouveau du terme à partir de 1968 À partir de 1968 et durant toute la décennie des années 1970, les termes « gauchisme » et « gauchistes » sont extrêmement présents dans le vocabulaire et l'action politique.

Yves Tavernier dans un compte-rendu de l'ouvrage du sociologue Richard Gombin avance que les termes « gauchisme » et « gauchistes » sont souvent utilisés pour discréditer et disqualifier un adversaire. Richard Gombin dans son livre Les origines du gauchisme (1971) écrit :

Pour Gombin, contrairement au marxisme, le gauchisme ne considère pas que l'aliénation économique soit la source de toutes les aliénations. Pour ses partisans, la lutte doit être mené sur tous les fronts : sexuel, psychologique, idéologique… Son objectif est la fin de toutes les aliénations. Il apparaît principalement comme une critique du marxisme se disant hostile à toutes les idéologies. Les révolutionnaires sont tenus de systématiser la pratique de la contestation, celle-ci trouvant sa manifestation dans les luttes autonomes. Le communisme et la social-démocratie considérés comme des institutions capitalistes sont, dès lors, dénoncés dans des termes identiques que « les forces sociales bourgeoises ».