thumbnail|300px|Carte du grand Trek (1835-1840).
Le Grand Trek (Grote Trek en néerlandais, Groot Trek en afrikaans, signifiant littéralement « grande traversée ») est une migration collective de plusieurs milliers de Boers de la colonie du Cap vers l'intérieur des terres d'Afrique du Sud dans les années 1835-1840, via le franchissement des montagnes du Drakensberg. Il concrétise un désir d'indépendance politique de ces Boers par rapport aux autorités coloniales britanniques, exprimé notamment dans le manifeste de Piet Retief, un des principaux chefs du grand Trek.
Au , ce périple occupera une place importante dans la mythologie et le nationalisme afrikaner. Il sera vu comme l'événement central de l'histoire et de l'identité afrikaner, évoquant l'Exode des Hébreux d'Égypte.
Les participants au Grand Trek seront, a posteriori, désignés sous le vocable de Voortrekkers.
Contexte 250px|thumb|left|Chars à bœufs durant le Grand Trek. Le Grand Trek intervient 183 ans après l'installation des premiers Européens au cap de Bonne-Espérance où, en 1652, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) avait fondé une station de ravitaillement.
En quelques décennies, le Cap était devenu le foyer d'une importante population européenne d'origines diverses composée d'anciens employés de la VOC ou de citoyens libres (free burghers ou vrijburgers) devenus des commerçants, des agriculteurs et des fermiers. En 1688, des huguenots, réfugiés protestants français s'étaient joints à cette population. En conséquence, en 1691, plus d'un quart de la population européenne de la colonie du Cap n'était pas d'origine néerlandaiseCape Colony. Encyclopædia Britannica Volume 4 Part 2: Brain to Casting. Encyclopædia Britannica, Inc. 1933. James Louis Garvin, editor.. Néanmoins, une assimilation culturelle avait eu lieu permettant une adoption généralisée de la culture et de la langue néerlandaises ainsi que la constitution d'une population blanche spécifique parlant l'afrikaans (dialecte issu du néerlandais).
À la fin des années 1790, à la suite des évènements révolutionnaires survenant en Europe, notamment la révolution batave, la République batave ouvrit le Cap aux navires de guerre français. La Grande-Bretagne y vit une menace pour ses intérêts et la navigation maritime. Elle prit le contrôle de la colonie et à la suite de la signature du traité de Paris en 1815, annexa la colonie.
Quand les Britanniques prennent le contrôle définitif de la colonie du Cap en 1815, celle-ci d'une superficie de km est peuplée d'environ personnes d'origine européenne, principalement néerlandais mais un peu plus d'un quart d'origine allemande, et environ un sixième descendants de huguenots français. La population de la colonie comprenait également environ esclaves bantouphones ou d'origine asiatique ainsi que Khoisans.
Les relations entre les nouveaux administrateurs britanniques et les Boers (vocable utilisé pour désigner les populations rurales d'origines néerlandaise, allemande et française parlant l'afrikaans) sont aigres dès le début. Elles s'intensifient quand le gouvernement britannique exige que sa nouvelle colonie finance par elle-même ses propres affaires, via la fiscalité.
En 1815, l'arrestation d'un fermier boer par la police coloniale britannique provoque l'indignation de ses concitoyens et aboutit à la rébellion de Slachter's Nek qui se solde par la pendaison de 5 insurgés.
Origine thumb|left|Une aquatinte de Samuel Daniell sur des Trekboers en train de monter leur camp.Le ressentiment des Boers envers les administrateurs britanniques successifs continue de croître dans les années 1820 et au début des années 1830, accru par la décision des Britanniques de changer la langue officielle de la colonie et d'imposer l'anglais à la place du néerlandais comme langue de l'administration alors que la plupart des Boers ne parlent pas anglais.
En 1828, le gouverneur du Cap décrète que tous les membres de la population indigène africaine qui n'étaient pas réduits en esclavage auraient désormais les mêmes droits de citoyenneté, en matière de sécurité et de propriété, que les descendants de colons européens. thumb|Le manifeste de Piet Retief. En 1834, l'aliénation des Boers s'amplifie par la décision de la Grande-Bretagne d'abolir l'esclavage dans toutes ses colonies. À la suite de cette décision, personnes se voyaient accorder les mêmes droits que les autres citoyens. Les fermiers travaillant dans la production de céréales et de vin étaient économiquement dépendants de la main-d'œuvre réduite en esclavage (94 % des agriculteurs de Stellenbosch possédaient des esclaves). Le gouvernement britannique leur offrit un dédommagement qui les obligeait cependant de se rendre à Londres pour percevoir leur compensation alors que peu de ces Boers disposaient de suffisamment d'argent pour effectuer un tel voyage.
D'autres Boers ne possédaient pas de fermes ni d'esclaves et pratiquaient un mode de vie pastoral semi-nomade. Ils étaient connus sous le nom de trekboers. Eux aussi étaient aigris par la domination britannique, notamment par son incapacité à assurer l'ordre et la sécurité aux frontières orientales de la colonie du Cap. Dans les provinces de l'Est de la colonie, où les esclaves sont moins nombreux que les populations boers, les habitants craignent surtout les attaques, les vols, les pillages organisés par des indigènes venus de l'autre côté d'une frontière qui est encore très imprécise. Ils craignent surtout la disparition soudaine d'une main-d'œuvre souvent indispensable et la multiplication des vagabonds et donc de l'insécurité pour les personnes et les biens. Ils estiment ainsi que les autorités du Cap ne prennent pas en compte leurs préoccupations, surtout quand celles-ci abolissent les lois restreignant la circulation des non-blancs, accordent aux Hottentots les mêmes droits qu'aux Blancs et décident de renoncer aux territoires de la province de la Reine Adélaïde, conquis de haute lutte par l'armée et les Kommandos boers.
Révulsés par le comportement des autorités britanniques et par l'abolition de l'esclavage, vécue surtout comme une humiliation et non comme une spoliation car beaucoup d'entre eux n'étaient pas opposés systématiquement à une émancipation qu'ils voulaient plus progressive, des milliers de Boers s'organisent alors pour quitter la colonie du Cap pour les mener vers en ne pouvant se reposer que sur . Dans les années 1825-1835, des trekboers avaient commencé à migrer hors de la colonie, vers des zones non cartographiées de l'Afrique du Sud. Ils étaient allés vers le Natal et avaient rapporté l'existence de terres fertiles et apparemment vides ou abandonnées. thumb|left|Itinéraire des Trekboers. La revendication boer d'émancipation est concrétisée par un manifeste publié le dans The Grahamstown Journal, et écrit par le Boer Piet Retief. Dans ce manifeste, cosigné par 366 personnesBernard Lugan, Histoire de l'Afrique du Sud, de l'antiquité à nos jours, Ed. Perrin, 1989, p 87, il y exprime les raisons qui le poussent à vouloir fonder, hors de la colonie du Cap, une communauté libre et indépendante. Énonçant ses griefs contre l'autorité britannique, incapable selon lui de fournir la moindre protection aux fermiers et injuste pour avoir émancipé les esclaves sans indemnisations équitables, il évoque une terre promise qui serait destinée à la prospérité, à la paix et au bonheur des enfants boers. Une terre où les Boers seraient enfin libres, où leur gouvernement déciderait de ses propres lois. Il y souligne également que personne ne serait maintenu en esclavage dans ces territoires mais que seraient maintenus les lois destinées à réprimer tout forfait et à préserver des relations convenables entre basées sur les obligations dues par un employé à son employeur. Les nombreux Africains qui allaient accompagner les Boers dans leur exode vers le Nord allaient d'ailleurs le faire, dans leur grande majorité, de leur plein gré, la plupart étant d'ailleurs souvent nés sur les fermes des Boers et avaient toute leur vie vécu à leurs côtés ou à leur service.
Les autorités britanniques du Cap craignent que la migration des Boers n'entraîne un conflit supplémentaire avec les peuples bantous qu'ils allaient rencontrer mais estiment aussi que toute intervention de leur part pour empêcher les Boers de quitter la colonie serait inefficace et coûteuse matériellement, financièrement et humainement.
La grande migration
Première vague du Grand Trek Chefs Date du depart Lieu d'origine Nombre de Voortrekkers (enfants compris) Louis Tregardt 1835 Neuf familles dont celle de Louis Tregardt Hans van Rensburg 1835 49 (après la scission avec Tregardt) Hendrik Potgieter Fin 1835-début 1836 Environ deux cents personnes dont Sarel Cilliers et Casper Kruger. Gerrit Maritz Septembre 1836 Graaff-Reinet Plus de 700 personnes Piet Retief Février 1837 Albany Une centaine de personnes Piet Uys Avril 1837 Uitenhage Plus d'une centaine de membres de la famille Uys De 1835 à la fin des années 1840, près de François-Xavier Fauvelle-Aymar, Histoire de l'Afrique du Sud, Paris, Seuil, 2006, , p. 243 quittent la colonie du Cap soit un dixième de la population afrikaner. En 5 ans, de 1835 à 1840, à l'apogée du grand Trek, ce sont qui s'aventurent hors de la colonie du Cap (soit 20 % de la population totale de la colonie)Hermann Giliomee, The Afrikaners: Biography of a People, Tafelberg Publishers Limited, LE Cap, 2003, p. 161-164. Globalement, ceux qu'on désignera spécifiquement plus tard sous le nom de Voortrekkers (ceux qui vont de l'avant) ne sont qu'une minorité de Boers. Les membres de la communauté néerlandaise du Cap, en grande partie urbanisés et aisés, n'ont pas participé au Grand Trek. Ils s'étaient en partie assimilés culturellement et économiquement à l'administration britannique, ce qui était moins le cas des Boers vivant en zone rurale . Mais même parmi ceux-ci, la majorité est restée dans la colonie du Cap et n'a pas participé au Grand Trek, malgré leur aversion pour la politique britannique.
Les premiers groupes organisés de voortrekkers quittent les régions et villes du Cap, de Graaff-Reinet, de George et de Grahamstown à partir de 1835. À leurs têtes, des chefs élus par leurs communautés comme Louis Tregardt, Hendrik Potgieter, Piet Retief ou plus tard Andries Pretorius. 250px|thumb|« Le passage des monts Outeniqua en chars à bœufs » (1840) - Peinture de Charles Collier Michell (1793-1851).
Deux premiers groupes de Voortrekkers, dirigés par Louis Tregardt et Hans van Rensburg, partent et font route commune à partir de et traversent le Vaal à Robert's Drift en . Un autre groupe dirigé par Hendrik Potgieter quitte la région de Tarka à la fin de 1835 ou au début de 1836. Celui dirigé par Gerrit Maritz quitte Graaff-Reinet en . La plupart de ces Boers souhaitent rallier des pâturages accessibles par la mer.
Partis à bord de leurs chars à bœufs vers des territoires inconnus, l'objectif des Voortrekkers est d'y créer une république indépendante pour y vivre libres à la manière des trekboers (ainsi appelés car ils quittèrent la région pour se diriger vers le nord en emportant avec eux tous leurs biens) du . Les territoires qu'ils traversent ou atteignent ne sont cependant pas toujours vide d'habitants, même si dans les années 1820 les armées de Shaka, roi des Zoulous, avaient décimé ou poussé à l'exode vers le nord plusieurs dizaines de milliers de tribus. La plupart des pionniers boers se heurtent aux Ndébélés (bataille de Vegkop en 1836) et surtout aux Zoulous alors que d'autres comme Louis Tregardt, partis très au nord du pays, succombent à la malaria.
L'échec des Treks de Tregardt et de van Rensburg thumb|Représentation des Voortrekkers avec leur bétail et leurs chars à bœufs (Voortrekker Monument de Pretoria).