Francis Chateauraynaud est un sociologue français né en février 1960 à Périgueux. Au coeur du mouvement pragmatiste de la sociologie contemporaine, il est connu pour avoir créé la notion de lanceur d'alerte à partir de la sociologie pragmatique appliquée aux questions de risques sanitaires et environnementaux.

Biographie

Directeur d'études en sociologie à l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, où il a fondé le Groupe de sociologie pragmatique et réflexive (GSPR), Francis Chateauraynaud anime des séminaires de recherche comme « Le pragmatisme sociologique et les pouvoirs » (2019-2025), « Sociologie des futurs » (2025-2026) ou encore « Outils socio-informatiques pour l’analyse des controverses » (à Paris sur le campus Condorcet).

En 2024, il rejoint le CERMES3, laboratoire de sciences sociales sous la tutelle conjointe du CNRS, de l'INSERM, de l'EHESS et de l'Université Paris Descartes.

Travaux Dans les ouvrages qu'il a publiés, Francis Chateauraynaud propose de substituer aux conflits de doctrines sociologiques une logique et un parcours d'enquêtes, au sens que donnait à ce terme John Dewey, un des pères fondateurs du pragmatisme.

En 1991, Chateauraynaud publie La Faute professionnelle. Une sociologie des conflits de responsabilité, ouvrage tiré de sa thèse de doctorat (soutenue à l'EHESS en 1990 sous la direction de Luc Boltanski) dans lequel il développe, à partir d'enquêtes dans les conseils de prud'hommes, les unions locales syndicales et les inspections du travail, une sociologie des litiges et des différends qui opposent les salariés à leur entreprise. Il montre comment les problèmes d'équité et de justice au travail sont pris entre des rapports de forces et des rapports de légitimités.

En 1995, en collaboration avec Christian Bessy, Francis Chateauraynaud publie Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, ouvrage qui développe une théorie de l'action et du jugement fondée sur le concept de "prise", choisi pour son caractère symétrique puisqu'il permet de penser à la fois ce qui "donne prise à" et ce qui "a prise sur". Le cœur de l'argument théorique consiste à réintroduire à la fois une phénoménologie de l'expérience sensible dans la description des "épreuves" (notion clé des sociologies pragmatiques), et de relier l'entrée par les opérations interprétatives les plus ordinaires à la matérialité des agencements ou des dispositifs dans lesquels opèrent les personnes et les groupes. La pertinence de cette théorie est établie à partir d'enquêtes sur des affaires d'authentification, qui permettent de cerner les ressorts de l'expertise et la manière dont des différences de perception sensible donnent lieu à des jeux subtils entre experts et faussairesVoir Corinne Delmas, « Christian Bessy, Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 mai 2014, URL : https://journals.openedition.org/lectures/14712 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.14712 . Dans la foulée de cette recherche sur l'expertise et les épreuves d'authentification, Chateauraynaud ouvre un programme de "sociologie de la preuve" qui met à contribution la théorie de la prise pour traiter des épreuves de tangibilité"Ce sera le titre du projet présenté pour entrer à l'EHESS comme maître de conférence en 1995, puis le thème principal de ses premiers séminaires. Voir le document de travail intitulé Essai sur le tangible (EHESS, Paris, 1996), puis la reformulation inspirée par la théorie de l'enquête de John Dewey dans L'épreuve du tangible. Expériences de l'enquête et surgissements de la preuve, in La croyance et l'enquête, Raisons pratiques, vol. XV, Paris, 2004.

En 1999, les Éditions de l'EHESS publient Les Sombres précurseurs. Une Sociologie pragmatique de l'alerte et du risque, ouvrage dans lequel est développée la notion de « lanceur d'alerte », créée quelques années plus tôt par Francis Chateauraynaud. La question des alertes est pensée en relation avec la configuration générale de traitement des risques qui a émergé dans les années 1990 en Europe - les auteurs parlent d'une nouvelle configuration appelée « Politique de la vigilance ». Trois grands dossiers d'alerte et de controverse, à la croisée des risques technologiques, sanitaires et environnementaux sont développés dans l'ouvrage : l'amiante, le nucléaire (risque radioactif) et la « vache folle ». Cette analyse s'appuie sur de multiples enquêtes de terrain, notamment autour de La Hague, des sites amiantés ou des services vétérinaires, enquêtes doublées par le traitement informatique de grands corpus à l'aide du logiciel Prospéro.

Chateauraynaud est le coconcepteur, avec l'informaticien Jean-Pierre Charriau, de logiciels scientifiques au service de la sociologie des alertes et des controverses, notamment « Prospéro » et « MarloweVoir Johannes Angermüller, Francis Chateauraynaud, Prospéro. Une technologie littéraire pour les sciences humaines, Mots. Les langages du politique , 81 | 2006, mis en ligne le 01 juillet 2008, URL : http://mots.revues.org/727 ». Alors que le logiciel Prospéro (Programme de Sociologie Pragmatique, Expérimentale et Pragmatique sur Ordinateur) est conçu dans les années 1994-1995La généalogie de cet instrument de recherche est décrite dans Francis Chateauraynaud, Prospéro. Une technologie pour les sciences humaines, Paris, CNRS Editions, 2003, fin 1999, Chateauraynaud et Charriau infléchissent leur programme de recherche dit de « socio-informatique », en donnant naissance au logiciel Marlowe, présenté comme un « sociologue électronique » ou « sociologue numérique ». Il s'agit d'une forme d'intelligence artificielle capable de mener des enquêtes sur les corpus rassemblés par les chercheurs et de dialoguer avec euxJosquin Debaz "Il y a 10 ans, Marlowe passait un premier examen… dans un hôpital psychiatrique", Socio-informatique et argumentation, 12 juin 2013. https://socioargu.hypotheses.org/4434. Voir "Un ordinateur signe pour Bové", Le Canard enchaîné du 30 juillet 2003. L'histoire du logiciel Marlowe est restituée lors d'une communication à l'EHESS dans le cadre d'une journée sur les humanités numériques. L'article du Canard enchaîné cité en référence apparaît très précisément à la minute 30 de l'enregistrement, dans l'archive vidéo sur canal-u-tv : https://www.canal-u.tv/chaines/ehess/de-la-diversite-des-humanites-numeriques-une-exploration-des-pratiques-2013/4-de-la.

La revue Matériaux pour l'histoire de notre temps (numéro 82 de 2006) a publié une controverse entre Francis Chateauraynaud et Carlo Ginzburg à propos de l'attitude à adopter face aux outils de l'Internet, et en particulier du moteur de recherche GoogleC. Ginzburg, Réponse à Francis Chateauraynaud, Matériaux pour l’histoire de notre temps 2006/2 (), .

En 2011, dans un ouvrage de près de 500 pages, Chateauraynaud publie la synthèse de ses travaux sur la dynamique des controverses publiques analysées à la fois du point de vue d'une sociologie argumentativeSon approche de l'argumentation est alors très marquée par sa collaboration avec la linguiste Marianne Doury. Voir notamment, F. Chateauraynaud et M. Doury, « “Désormais…” Essai sur les fonctions argumentatives d'un marqueur de rupture temporelle », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 4 | 2010, mis en ligne le 15 avril 2010, https://journals.openedition.org/aad/772 ; https://doi.org/10.4000/aad.772 et de ce qu'il appelle une "balistique sociologique"Voir la note de présentation par Jean-Michel Fourniau, "Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique", in Portée de la concertation, mai 2011 https://concertation.hypotheses.org/367 . visant à saisir les trajectoires des jeux d'acteurs et d'arguments autour de causes ou de problèmes publics. A partir d'une casuistique étendue, l'ouvrage invite à prolonger la sociologie des problèmes publics en raisonnant en termes de porteur et de portée et en étudiant plus finement la diversité des arènes et des cadres sociaux de l’argumentation, à travers lesquels les acteurs parviennent, ou non, à installer leur cause dans l’espace politique. Il développe également la notion de puissance d’expression , une des notions clés de l’ouvrage. Pour saisir la dynamique des processus, ce modèle de balistique sociologique met en avant la non-linéarité des trajectoires suivies par les causes publiques, l'importance des turning pointsChateauraynaud s'inspire à l'époque des travaux de la sociologie processuelle de Andrew Abbott, « On the Concept of Turning Point », in Time Matters. On Theory and Methods, Chicago, University of Chicago Press, 2001. et surtout des formes de rétroactions engendrées par une multitude de milieux en interaction, dont les activités, les représentations et les valeurs pèsent sur la formation de véritables "champs de forces" Voir la recension de l'ouvrage par Marianne Doury dans la revue Argumentation&Analyse du discours, 2012 https://journals.openedition.org/aad/1245.

En 2017, est publié dans la collection Pragmatismes chez Pétra, Aux bords de l'irréversible. Sociologie pragmatique des transformations. En 650 pages, Francis Chateauraynaud et Josquin Debaz brossent un tableau détaillé des enjeux environnementaux, scientifiques et politiques qui marquent l'évolution des sociétés contemporaines. En prenant leur distance vis-à-vis des formes de catastrophisme en vogue, notamment la collapsologie, ils y développent notamment l'idée de "contre-anthropocène" visant à rendre justice à la multiplicité des expériences transformatrices développées par des acteurs dans des localités ou des micromondes et visant à créer des ouvertures d'avenir en faisant bifurquer, à des échelles différentes, la trajectoire annoncée, celle de la catastrophe globaleVoir le compte-rendu de Mikaël Chambru sur le site de lectures Liens socio, mis en ligne le 19 mars 2018, https://journals.openedition.org/lectures/24424 ; voir également par Émilie Perault et Sophie Tabouret, dans la Revue d'Anthropologie des connaissances, 13-3, 2019 , https://journals.openedition.org/rac/1790 .

En 2020, Chateauraynaud revient sur l'histoire conceptuelle et politique du "lanceur d'alerte" dans un petit ouvrage publié dans la collection Que sais-je? sous le titre Alertes et lanceurs d'alerteVoir la recension de Marie Ghis Malfilatre, in Pragmata, 2022-5, p. 534-547 https://revuepragmata.wordpress.com/wp-content/uploads/2022/07/13-recension-marie-ghis-pragmata-2022-5.pdf , ouvrage dans lequel il développe les différences entre "whistleblower" et "lanceur d'alerte", relevant d'histoires politiques et savantes différentes, et renvoyant à l'opposition entre dénonciation, fondée sur le (pré)jugement de faits avérés, et alerte, tournée vers l'anticipation de conséquences catastrophiques .