Henry William Paget ( - ), d’Uxbridge, d’Anglesey, plus généralement connu sous le nom de Lord Uxbridge, est un officier britannique qui est notamment commandant en chef de la cavalerie alliée lors de la bataille de Waterloo, le .

L’un des objets les plus étranges que renferment les collections du musée Wellington à Waterloo est, sans doute, la prothèse de la jambe de lord Uxbridge.

Biographie Une famille noble en évolution sociale

Henry William Bayly est né en 1768 dans une famille londonienne sans lustre ni richesse particulière. Il est le fils de Nicholas Bayly et de Miss Paget fille du baron du même nom, parent du comte d'Uxbridge et de bonne noblesse. Un an plus tard, son père hérite de la petite baronnie et ajoute le nom « Paget ». Alors qu’il a douze ans, ses parents héritent par le comte d'Uxbridge, de de terrains miniers en Angleterre et en Irlande. Cette fortune tombée du ciel permet à lord Paget de placer son fils dans les meilleures écoles. Henry fréquente la Westminster School puis le collège Christ Church à Oxford. En 1790, à l’âge de 22 ans, il fait son entrée aux Communes où il occupe le siège de Carnarvon puis celui de Milborne Port jusqu’en 1810.

Un cavalier admiré vignette|Gravure d'Henri William Paget C’est en 1793 qu’il entame sa carrière militaire quand son père lui offre le de volontaires du Staffordshire, à la tête duquel il combat en Flandre (1794). En 1799, il revient dans les Flandres mais, cette fois, commandant du Light Dragoons.

Il s’acquiert une réputation de chef de cavalerie hardi et compétent tout au début de la guerre d'indépendance espagnole sous le commandement de John Moore. Il remporte plusieurs combats difficiles, dont ceux de Sahagun et de Benavente, alors qu’il couvre la désastreuse retraite des forces britanniques vers La Corogne. Il participe également à la triste expédition de Walcheren en 1809.

Henry William Paget ne participe pas à la deuxième partie de la guerre de la Péninsule ibérique, menée par le duc de Wellington. Cela tient à des événements d’ordre privé, qui ne tardent pas à constituer les éléments d’un scandale épouvantable.

Un « coup de foudre »

En 1808, Paget, de retour d'Espagne, assiste à un soirée musicale donnée par son père à Uxbridge House quand son regard tombe sur Charlotte Wellesley, la femme du plus jeune frère d'Arthur Wellesley, Duc de Wellington, Henry Wellesley. Il en tombe aussitôt follement amoureux. Cependant, il est déjà marié puisqu'il a épousé Caroline Villiers avec laquelle il a huit enfants. Henry Wellesley qui exerce alors les fonctions de Secrétaire au Trésor, semble ne rien avoir remarqué de bien particulier puisqu’il estime que ce brillant officier de cavalerie serait l’homme idéal pour accompagner Lady Charlotte dans les promenades à cheval que les médecins lui ont prescrites. Lady Charlotte et Lord Paget se fréquentent et les excursions à cheval ne s’interrompent que lorsqu'elle se trouve enceinte.

Il semble bien que ce soit Arthur Wellesley, le futur duc de Wellington, qui, l’un des premiers, commence à se douter de leur relation puisque dans une note il explique que « vers cette époque, Wellesley [son frère] remarqua l’extraordinaire attention que portait Lord Paget à Lady Charlotte et fit à celle-ci quelques remontrances à ce propos… À la fin de la session parlementaire de 1808 [en juillet], Wellesley déménagea [de Berkeley Square] à Putney Heath et, de cette époque jusqu’au retour de Lady Charlotte à Londres au mois de , Wellesley eut toutes les raisons de croire qu’il n’y avait pas eu de rencontre entre Lady Charlotte et Lord PagetAnglesey – One Leg, ; cité par Nick Foulkes, Dancing into Battle, London, Weidenfeld & Nicolson, 2006, . » Henry Wellesley croyait mal puisque les deux amants étaient restés en relation. Paget était retourné pendant quelque temps en Espagne, mais lorsqu’il rentre, on les voit se promener ensemble dans Green Park qui, à cette époque, est bien plus sauvage que de nos jours, et le valet qui escorte Lady Charlotte s’entend souvent ordonner de s’éloigner un peu de façon à laisser un peu d’intimité aux deux amants.

Un scandale épouvantable

Lady Caroline, l’épouse de Lord Paget, finit naturellement par apprendre la cause de la rumeur qui l’entoure. Elle ne semble pas, sur le moment, en concevoir beaucoup d’amertumeil faut dire que, dans la bonne société anglaise, il était de notoriété publique que Lady Caroline entretenait les meilleurs rapports avec le duc d’Argyll, les relations extra-conjugales ne constituant alors pas un scandale en soiComme dans la meilleure manière du siècle précédent, les époux se contentaient souvent de détourner le regard des aventures de leurs conjoints.. Mais dans le cas de Paget et à l’aube du romantisme, l’affaire est plus grave : il s’agit vraiment d’une passion intense. Il arrive un moment où Henry voulut mettre les choses au point : il a une conversation extrêmement claire avec sa femme.

Au même moment, de son côté, Henry Wellesley, pour ajouter à son infortune, se trouve cloué au lit à cause d’une assez grave maladie de foie. Néanmoins, un soir, il sort de son lit dans l’intention de se rendre dans la chambre de sa femme. Il trouve la porte fermée à double tour et il entend clairement des bruits de papiers remués. Persuadé qu’elle écrit à Paget, il force l’entrée et veut l’obliger à avouer. Malgré les vives dénégations de Lady Charlotte, il s’emporte et hurle qu’il n’était plus question qu’ils continuent à vivre sous le même toit. Le lendemain, comme d’habitude, elle se rend à Green Park, où, comme d’habitude, le valet est prié de s’éloigner un peu. Le domestique ne revoit jamais sa maîtresse : elle avait purement et simplement disparu ! Lady Charlotte est hébergée par un ami de son amant qui ne la rencontrait plus qu'en cachetteNick Foulkes raconte, dans son style très « british », la suite des événements : « Les scènes qui suivirent sont dignes des mélodrames du : le mari terrorisé à l’idée que sa femme adultère ait pu se suicider ; l’épouse dissimulée dans des voiles noirs, qu’elle ne quittait plus, même pas – a-t-on dit – dans le lit de son amant ; l’amant, vêtu de ses plus vieux habits pour éviter d’être reconnu, rencontrant sa maîtresse dans un fiacre de louage et la cachant dans l’appartement d’un vieil ami ; le vieil ami, prenant ses quartiers dans un hôtel des environs et racontant à qui voulait l’entendre que les gens qu’il hébergeait étaient un couple d’amis de la campagne en visite à Londres qui n’avaient pas les moyens de vivre à l’hôtel ; le mari pistant sa femme en suivant une livraison de linge ; le mari suppliant sa femme de revenir ; la femme qui refuse pourtant en déclarant qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de retourner à la maison « après l’acte inique qu’elle avait commis avec Lord Paget.» Foulkes, op. cit., ».

Quoique cette affaire présente tous les aspects d’un vaudeville un peu forcé, il semble bien que ses acteurs en aient été très profondément affectésIl existe une lettre de Lord Paget à son père, Lord Uxbridge, dans laquelle il avoue la part qu’il a prise dans toute cette affaire et où il dit à quel point il a souhaité perdre la vie en combattant en Espagne, et combien il craignait de rentrer dans sa propre maison parce que la vue d’un de ses enfants pourrait bien le pousser au suicide. Pour sa part, Lady Charlotte écrivit à un ami de son mari, par lequel passait la communication entre les époux séparés, que, quoiqu’il y ait un grave différend entre eux et que son mari ait bien pu être « un peu trop sévère pour elle », elle souhaitait que son correspondant proclame dans le monde que, pour l’essentiel, il avait toujours été « gentil au dernier degré avec elle ». Elle décrit sa passion comme un « très criminel et très atroce attachement » et ajoute : « Vous sauriez combien je souffre en ce moment, vous auriez pitié de moi. ». Le vieux Lord Uxbridge était à ce point outré qu’il menaça de rompre avec son fils aîné et qu’il promit même de flanquer une bonne correction aux amants. Lady Charlotte était considérée comme une espèce de Messaline qui avait séparé un homme de sa famille et, partout, on l’abreuvait de compliments dans le genre : « Maudite sorcière », « Abominable damné chien de l’enfer » ou « Putois puant » ! « Elle avait quitté son mari le lundi, et le vendredi on en discutait dans les rues et même - quelle horreur ! – dans la canailleFoulkes, op. cit.., . » Les personnes les plus charitables prétendaient que Lady Charlotte n’était rien d’autre qu’une nymphomane hystérique aux exigences sexuelles démesurées.

Le scandale est universel car il implique les plus éminentes familles du royaume, l’un des soldats les plus admirés d’Angleterre et la belle-sœur d’un autre. La presse s’en délecte et rapporte que Wellesley compte tuer Paget en duel, alors qu’il est cloué au lit, ou que Arthur Wellesley a couru derrière le couple sur la route d’Oxford et sérieusement blessé le « ravisseur de la femme de son frère malade ». Rien de tout cela n’est exact. Au mois de , le bruit fait autour de cette affaire redouble : les partisans du mari bafoué montent encore le ton. Les menaces de duels s’accumulent au point d’émouvoir le tribunal de Bow Street. En ce qui le concerne, Paget refuse tous les duels mais affirme bien haut que si un membre quelconque de la famille Wellesley ou de celle de sa femme voulait le tuer, il ne lui refuserait pas sa porte.

À la mi-mars, les deux amants en arrivent à décider de se séparer pour un mois mais cette séparation une semaine et lorsque Paget revient dans les « bras libidineux » de Char, il reçoit un nouveau cartel de Henry Cadogan, le frère de son épouse, auquel il ne répond pas plus qu’aux autres. Cadogan insiste et obtient finalement son duel. Paget ne vise même pas son adversaire disant qu’il ne voulait pas ajouter encore au malheur de sa belle-famille.

La fin de l’histoire est moins dramatique : Paget et Char finissent tous deux par divorcer, se mettent en ménage et se marient. Quant à Lady Caroline, elle convole en justes noces avec le duc d'Argyll, quoique ce mariage ait suscité une levée de boucliers en Écosse. L’énorme vague qu’a suscitée le mélodrame retombe aussi vite. À la fin de 1811, les enfants de Paget ne semblent pas avoir été sérieusement traumatisés par toute cette affaire et partagent leur temps entre leur mère et leur père. Plus tard, on constate que les enfants des deux lits de Paget s’entendent remarquablement bien entre eux. Il n’empêche : on ne recevait pas Lady Charlotte dans le monde.

Uxbridge à la tête de la cavalerie de Wellington

On devine bien que, dans ces conditions, ce n’est pas sans un certain froncement de sourcil que, en 1815, Wellington voit arriver le comte d’Uxbridge à BruxellesPaget avait relevé le titre à la mort de son père. À dire vrai, Wellington aurait bien voulu que Lord Combermere, qui a été sous ses ordres en Inde et Espagne, vienne commander sa cavalerie. Malheureusement, Combermere n’est pas disponible et la Horse Guardle bâtiment qui abrite les services de l’état-major général britannique est situé sur l’esplanade où s’entraîne la cavalerie de la maison royale préfère nommer le comte d’Uxbridge qui est très en faveur chez le prince régent. Alors que la presse et la bonne société anglaise imaginent qu'un clash ne manquerait pas de survenir entre le duc et le ravisseur de sa belle-sœur, rien de tel ne se produit.

Tout ce que le duc montre, c’est un peu de froideur. Ajoutons que si le duc avait eu le moindre doute à propos des qualités militaires d’Uxbridge, il se serait évaporé à la suite du brillant comportement d’Uxbridge lors de la retraite du 17 juin 1815. Contrairement à ce que rapportent plusieurs auteurs, la scène au cours de laquelle le comte d’Alava aurait joué le rôle d’interprète entre Wellington et Uxbridge relève de la légende.

« My Lord, je crois que j'ai perdu une jambe... »