Le Duc d'Albe (en italien Il duca d'Alba) est un grand opéra en quatre actes de Gaetano Donizetti composé pour l'essentiel en 1839 à Paris sur un livret d'Eugène Scribe et Charles Duveyrier, laissé inachevé par le compositeur, terminé par Matteo Salvi et créé au Teatro Apollo de Rome le dans la version italienne d'.

Histoire

Après une première tentative couronnée de succès au Théâtre des Italiens en 1835 avec Marino Faliero, Donizetti vient s'installer à Paris en 1838 et entame aussitôt une féconde collaboration avec le prince des librettistes d'opéra de l'époque, Eugène Scribe. C'est lui qui, avec la collaboration de Charles Duveyrier, donne au compositeur le livret du premier de ses quatre grands opéras à la française, Le Duc d'Albe.

Inspiré d'un épisode historique authentiqueLa mise à mort du comte d'Egmont par le duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas espagnols, a inspiré la tragédie en prose de Goethe Egmont (1777-1785), qui a elle-même inspiré une des plus célèbres ouvertures de Beethoven. Mais le livret du Duc d'Albe est en fait démarqué d'assez près d'une tragédie de Casimir Delavigne, Les Vêpres siciliennes (1819), qui fait référence au soulèvement de la Sicile contre Charles d'Anjou en 1282., le livret, qui met en scène une puissante triade de personnages, est parfaitement adapté au genre du grand opéra romantique qui triomphe alors. Délaissé par Donizetti, il sera d'ailleurs recyclé par Scribe pour Verdisemble-t-il à l'insu de celui-ci et formera le fond de l'argument des Vêpres siciliennes.

Un ouvrage commandé par l'Opéra de Paris mais jamais représenté du vivant de Donizetti

Le contrat entre Donizetti et l'Opéra de Paris est conclu le Il est signé au nom de l'opéra par Edmond Duponchel, alors seul directeur. et le compositeur se met à travailler à son ouvrage de manière intermittenteDans une lettre à son vieux maître le compositeur Simon Mayr datée du , Donizetti annonce qu'il a entamé la composition du Duc d'Albe. Selon William Ashbrook (Op. cit.), il en compose environ la moitié en cette année 1839. tout en adaptant plusieurs autres partitions pour la scène parisienne. Mais à partir de 1840, un nouveau directeur, Léon Pillet, s'associe avec Charles-Edmond Duponchel (1795-1868) à la tête de l'Opéra, et avec lui commence le « règne » de sa maîtresse, l'impérieuse prima donna Rosine Stoltz. Or Rosine Stoltz n'aime pas Le Duc d'Albe : non seulement le personnage-titre est un homme, mais elle trouve le rôle d'Hélène sans reliefPourtant, Donizetti écrit dans une lettre de janvier 1842 : « J'avais caressé surtout le rôle [en français dans le texte] de la femme ; rôle nouveau peut-être au théâtre, un rôle d'action, tandis que presque toujours la femme est passive. Ici, une jeune enthousiaste, aimante, une Jeanne d'Arc. Et j'imaginais que Mme Stoltz y aurait été admirable, car il s'y trouve mainte et maintes situations qui semblent m'avoir inspiré, et je suis certain de n'avoir jamais eu un plus beau et plus nouveau rôle de femme. » (cité par Yonel Buldrini, art. cit.) ; pire, il est écrit pour un soprano lyrique, comme sa principale rivale à l'Opéra, Julie Dorus-Gras, alors qu'elle-même est mezzo-soprano et ne pourrait chanter le rôle qu'au prix d'une adaptation de celui-ci à sa tessitureadaptation à laquelle Donizetti répugnait : « Ne fais pas pardieu que j'entre dans un imbroglio en donnant le rôle à la Stoltz : non mon Dieu la musique écrite ne convient pas, et je ne veux pas sacrifier un opéra pour le plaisir d'être agréable [en français dans le texte] à Madame. » (Donizetti à son secrétaire Michele Accursi, , cité par Yonel Buldrini, art. cit.). Elle obtient donc qu'au Duc d'Albe soit substitué La FavoritePlus précisément, Donizetti avait composé L'Ange de Nisida pour le Théâtre de la Renaissance mais l'ouvrage ne fut pas joué en raison de la faillite de celui-ci. Pillet proposa alors au compositeur de l'adapter pour l'Opéra en le transformant en Favorite, ce qui impliquait de mettre de côté « provisoirement » Le Duc d'Albe., et Donizetti met de côté la partition inachevée, qu'il ne reprendra jamais de son vivantLe librettiste du Duc d’Albe, Eugène Scribe, proposa alors de réduire l’œuvre de quatre actes à trois et de la représenter à l’Opéra-Comique, mais Pillet refusa, n'hésitant pas à accuser le compositeur de n'avoir pas rempli son contrat. Début 1845, Scribe intenta un procès à Pillet pour rupture de contrat en réclamant les francs de dédit prévus par celui-ci. Le directeur se défendit en déclarant que Donizetti avait promis de renoncer à cette indemnité en cas d’abandon de la création. Il semble que Scribe ait gagné le procès et que le compositeur et lui se soient partagé les francs..

Les tentatives avortées de mise au jour au

À partir de 1847 pourtant, Rosine Stoltz doit prendre sa retraite de l'Opéra en raison de graves défaillances vocales, entraînant dans sa chute Léon Pillet. Resté seul maître à bord, Duponchel voudrait faire représenter Le Duc d'Albe, sur lequel l'Opéra a engagé des sommes importantes. Après la mort de Donizetti survenue en 1848, il se tourne vers ses parents en les assurant qu'on trouvera un musicien de confiance pour compléter la partition et l'adapter aux chanteurs disponibles. Le manuscrit est alors soumis à l'examen de deux experts, et Louis Dietsch, mais aucune décision n'est prise en définitive.

En 1875, la ville natale de Donizetti, Bergame, envisage d'exhumer l'ouvrage et nomme une commission composée des compositeurs Alessandro Nini, et Bernardino Zanetti pour examiner la partition. Elle conclut que si l'acte I est achevé sur le plan orchestral et l'acte II pratiquement complet, les actes III et IV sont à l'état de simples ébauches, avec une ligne vocale notée de bout en bout mais seulement quelques indications pour le reste. Au demeurant, plusieurs passages du Duc d'Albe ont été recyclés dans des opéras postérieurs, selon une pratique courante de Donizetti, à l'instar de l'air de ténor Ange des cieux devenu Ange si pur (Spirto gentil) dans La Favorite. Dans ces conditions, la commission donne un avis défavorable à l’interprétation complète de l’œuvre ainsi qu’à une représentation partielle limitée au premier acte.

La création de 1882 dans la version révisée par Matteo Salvi

En 1881, les héritiers de Donizetti proposent le manuscrit à la célèbre Casa Ricordi, éditeur de Verdi, mais celle-ci le refuse en prétextant que l'achèvement de la partition par une autre main « nuirait au renom et à l'art de ce célèbre compositeur ». Sitôt Ricordi a-t-il refusé que le manuscrit est acheté par Giovannina Strazza, veuve de l'éditeur concurrent, le milanais Francesco Lucca. Rendant public son refus dans un article paru quelques semaines plus tard dans La Gazette musicale de Milan, Ricordi déclenche une polémique sur l'opportunité d'exhumer l'ouvrage, à laquelle se joint Bernardino Zanetti qui affirme avoir eu connaissance d’extraits autographes autres que ceux acquis par la Casa musicale Lucca, faisant ainsi croire qu’il existe deux autographes distincts du Duc d’Albe.

Afin de mettre fin à cette querelle, Giovannina Lucca demande au conservatoire de Milan que soit nommée une troisième commission chargée de se prononcer sur l’authenticité de la partition. Celle-ci est composée d'Antonio Bazzini, directeur du Conservatoire, et de deux compositeurs, et Amilcare Ponchielli, qui procèdent à un nouvel examen de la partition. Ils concluent que l'intégrité de l'opéra est intacte et qu'il existe suffisamment de numéros achevés et de pages ne réclamant que quelques minimes ajoutsIls affirment que toute la partition est de la main de Donizetti et dressent un inventaire des parties achevées : trois airs, trois chœurs, quatre duos, deux trios, trois ensembles et trois mélodrames. Le prélude manque au premier acte, par ailleurs complet à l’exception du ballet dont quelques pages laissées blanches et l’indication «après la danse» attestent la position. L’acte I est entièrement orchestré sauf deux brefs passages chorals peut être destinés à rester non accompagnés. L’acte II est dans un état identique : il ne manque que quelques récitatifs et deux séquences ne sont pas orchestrées. Quant aux deux autres actes, il n’en existe que les parties vocales et la ligne de basse avec parfois des indications d’entrée d’un instrument spécifique. Le quatrième acte est le plus incomplet car deux passages, dont la fin, un air du rôle-titre avec chœur, manquent. pour qu'il suffise de s'assurer le concours d'une main experte et sûre pour que Le Duc d'Albe « puisse être présenté au public comme l'œuvre incontestable de Donizetti ». Giovannina Strazza recrute le compositeur Matteo Salvi (1816-1887), ancien élève de Donizetti, pour réaliser les recherches nécessaires et achever la partitionavec, selon certaines sources, le concours des trois membres de la commission du Conservatoire de Milan, notamment Ponchielli tandis qu' (1812-1893) est chargé de transformer le livret de Scribe et Duveyrier en un opéra italien en quatre actes.

En réalité, Salvi ne se contente pas de compléter la partition de Donizetti, mais il la met au goût du jour. L'ensemble de la musique, y compris les passages qui avaient été achevés par Donizetti, est remanié. Certaines pages du Duc d’Albe ayant été transférées par Donizetti dans La Favorite, Salvi compose des passages de substitution comme la romance de Marcello Angelo casto e bel, appelée à devenir l'air le plus célèbre de l’opérarégulièrement attribuée par erreur à Donizetti. Suivant, quand elles existent, les indications de son maître, il complète la partition, composant le finale à partir de la dernière scène de Pia de' Tolomei ou incluant dans l’air pour baryton de l’acte III une citation d'un autre opéra de Donizetti, . Comme le manuscrit de Salvi a disparu et que rien ne permet d'être certain que le manuscrit autographe, passé dans les archives de Ricordiqui a racheté en 1888 le fonds de la Casa musicale Lucca à Giovannina Strazza la veuve de Francesco Lucca, renferme l'intégralité des passages écrits par Donizetti lui-même, il est devenu à peu près impossible de démêler ce qui appartient à Donizetti et ce qui revient à Salvi.

À l’approche de la première du Duca d’Alba, Lucca fait habilement monter l'attente de la critique et du public. En , elle organise une avant-première accompagnée au piano pour la presse. La première doit avoir lieu au Teatro Apollo de Rome avec une distribution attrayante qui réunit aux côtés de la soprano deux des plus grands interprètes du répertoire verdien, le ténor et le baryton Leone Giraldoni. Capponi déclarant forfait dès le face aux difficultés du rôle de Marcello, il est remplacé par le célèbre ténor espagnol Julián Gayarre, dont l'interprétation éclipsera pour ainsi dire tous les autres chanteurs et lui vaudra, dans un premier temps, l’exclusivité du rôle.

La création de l'œuvre le est un événement considérable. On joue à guichets fermés, à un tarif double du tarif ordinaire, et en présence de la reine Marguerite elle-même. L'ouvrage reçoit un accueil enthousiaste. Joué en tout cinq fois à Rome, il est rapidement repris à Naples, où il est plus froidement accueilli, Bergame (), Barcelone (), Malte (1884), Turin () et Madrid (1887).

Puis, brusquement, après le rachat du fonds de la Casa musicale Lucca par Ricordi en 1888, Il duca d'Alba disparaît de la scène. Non seulement il n'est plus représenté nulle part, mais il semble même complètement oublié jusqu'à ce que le chef Fernando PrevitaliSelon certaines sources il se serait agi de Francesco Molinari Pradelli. Le fait que Previtali ait dirigé la reprise de l'opéra à la fin de 1951 à Rome plaide davantage en sa faveur. découvre, sur un étalage d'un marché aux puces de Rome, la partition utilisée par le chef d'orchestre lors de la première représentation de 1882. Il duca d'Alba peut alors être joué en concert à Rome le mais dans une version fort abrégée, réduite à 3 actes et amputée de nombreux passages.