La peste noire, aussi appelée grande peste ou mort noire, est une pandémie de peste (principalement bubonique) qui a sévi au milieu du (pendant le Moyen Âge).
Probablement originaire d'Asie centrale, la pandémie touche l'Europe à travers les invasions mongoles, puis se propage en Afrique du Nord voire en Afrique subsaharienne, faisant jusqu'à de victimes à travers le monde. Il s'agit à la fois de la pandémie la plus meurtrière et de la plus grande catastrophe démographique enregistrée dans l'histoire de l'humanité.
En Europe, elle fait environ de victimes en cinq ou six ans (1347-1352), soit entre 30 et 60 % de la population. Elle est considérée comme le début explosif et dévastateur de la deuxième pandémie de peste, qui dure de façon plus sporadique jusqu'au début du .
Cette pandémie provoque indirectement la chute de la dynastie Yuan en Chine, affecte l'Empire khmer et affaiblit encore plus ce qui reste de l'Empire byzantin, en déclin depuis le début du .
Son nom lui a été donné par les historiens modernes ; elle n'est ni la première ni la dernière pandémie de peste, mais c'est la seule à porter ce nom. C'est aussi la première pandémie à avoir été autant décrite par les chroniqueurs de l'époque.
Origines du terme Les contemporains désignent cette épidémie sous de nombreux termes : « grande pestilence », « grande mortalité », « maladie des bosses », « maladie des aines », et plus rarement « peste universelle » (qui doit être compris comme un équivalent de fléau universel). Le terme « peste noire » ou « mort noire » apparaît au . Il semble que « noir » doive ici être pris au sens figuré (terrible, affreux), sans allusion médicale ou clinique.
La popularité de l'expression serait due à la publication, en 1832, de l'ouvrage d'un historien allemand (1795-1850), . L'expression devient courante dans toute l'Europe. En Angleterre, le terme usuel de (mort noire) apparaît en 1843 dans un livre d'histoire destiné à la jeunesse. Au début du , reste le nom habituel de cette peste médiévale pour les historiens anglais et américains. En France, le terme « peste noire » est le plus souvent utiliséMais, par exemple, « mort noire » est utilisé pour le titre de cet article récent du National Geographic..
Dans son ouvrage initial de 1832, Hecker dresse la liste des explications de l'emploi de l'adjectif « noir » : le deuil continu, l'apparition d'une comète noire avant l'épidémie, le fait qu'elle ait d'abord frappé les Sarrasins (à peau foncée), la provenance apparente de pays à pierres ou de terres noires. Cet ouvrage est à la base de celui d'Adrien Phillippe. paru en 1853, Histoire de la peste noire..
Dans le langage médical français, jusqu'aux , le terme peste noire désignait plus particulièrement les formes hémorragiques de la peste septicémique ou de la peste pulmonaire..
Épidémies précédentes Contexte Les fléaux épidémiques du Moyen Âge s'inscrivent dans le cadre des fluctuations du développement agricole, économique et urbain (croissance démographique et modifications nutritionnelles) et aux mouvements de marchandises et de populations (commerce, guerre) qui en découlent.
Après la stagnation démographique de l'antiquité tardive, la population européenne triple entre 800 et 1300 du fait de nouvelles pratiques agricoles (assolement triennal, remplacement de l'araire par la charrue, progrès de traction animale, extension des terres cultivées…). Il en découle une urbanisation croissante, un développement commercial (échanges entre l'Europe du Nord, les pays méditerranéens et le Proche-Orient) et des mouvements de population (pèlerinages, allers-retours des invasions vikings et des croisades).
Si le niveau de vie s'améliore, les avantages acquis restent fragiles ou apportent de nouvelles menaces. La société reste à la merci des aléas de production agricole (disettes ou famines qui affaiblissent l'organisme par carence nutritionnelle). La croissance urbaine s'effectue également sans progrès d'hygiène publique significatif. L'approvisionnement en eau d'une ville dépend habituellement d'une rivière qui reçoit en retour des eaux usées avec pollution en aval, mais la plus forte pollution provient de la stagnation des eaux usées dans les rues.
Il en est de même pour l'hygiène corporelle. Les bains publics, même s'ils sont répandus, ne sont pas disponibles pour tous. Les vêtements sont peu changés car coûteux et difficiles à laver. Les riches, comme les pauvres, portent des puces et des poux.
Principales épidémies Le Moyen Âge fut traversé par de nombreuses épidémies, plus ou moins virulentes et localisées, et souvent mal identifiées, incluant grippe, variole et dysenteries. Cette période est marquée par une intoxication digestive à forme épidémique, l'ergotisme par l'ergot du seigle. À partir du , le paludisme à Plasmodium vivax se répand en Europe du Nord en remontant les fleuves et en s'installant dans les zones marécageuses.
La lèpre du Haut Moyen Âge régresse à partir du mais reprend son expansion au , probablement par retour des Croisades. La tuberculose (dont l'importance est marquée par le toucher des écrouelles) serait liée à la densité urbaine croissante ou à une exportation importante de bovins infectés, depuis la Lombardie dans toute l'Europe occidentale.
La peste de Justinien (541-767) qui ravagea l'Europe méditerranéenne a été clairement identifiée comme peste due à Yersinia pestis. Elle fut sûrement à l'origine d'un déficit démographique pendant le haut Moyen Âge en Europe du Sud, et indirectement, de l'essor économique de l'Europe du Nord. Elle est considérée comme la première pandémie de peste ; sa disparition au reste énigmatique.
L'absence de la peste en Europe dura six siècles. Quand l'Europe occidentale fut de nouveau touchée en 1347-1348, la maladie revêtit tout de suite, aux yeux des contemporains, un caractère de nouveauté et de gravité exceptionnelle, qui n'avait rien de commun avec les épidémies habituelles et archivéesCharles Serfaty, , Passés composés, janvier 2024, , 4 (« Naissance d'une taxation (1300-1450) »). Pour les plus lettrés, les seules références connues pouvant s'en rapprocher étaient la peste d'Athènes et la peste de Justinien.
Contrairement à la peste de Justinien, qui fut essentiellement bubonique, la peste noire, due aussi à Yersinia pestis N. J. Besansky, S. Haensch, R. Bianucci, M. Signoli, M. Rajerison, M. Schultz, S. Kacki, M. Vermunt, D. A. Weston, D. Hurst, M. Achtman, E. Carniel, B. Bramanti « Distinct Clones of Yersinia pestis Caused the Black Death », PLoS Pathogens, 2010;6(10):e1001134. ., a pu revêtir deux formes : principalement bubonique.., mais aussi pulmonaire, selon les circonstances.
Chroniqueurs et historiens Histoire classique Il ne manque pas d'écrits contemporains de la peste noire, comme la Nuova chronica du chroniqueur florentin Giovanni Villani, lui-même victime de la peste en 1348. Sa chronique s'arrête en 1346, mais elle est poursuivie par son frère Matteo Villani avec le récit détaillé de cette épidémie. Gabriel de Mussis (1280-1356) de Plaisance est l'auteur d'un Historia de morbo en 1348..
D'autres chroniqueurs notables sont : Gilles Le Muisit à Tournai, Simon de Couvin (?-1367) de Liège., dit aussi Marchionne di Coppo Stefani (1336-1385) de Florence, Louis Heyligen à Avignon, Michel de Piazza à Messine., et les continuateurs de la chronique de Guillaume de Nangis à Saint-Denis.
De nombreux auteurs, médicaux ou non, ont donné par la suite avis et observations, mais une approche proprement historique de la peste médiévale n'apparaît qu'à la fin du avec (1744-1815) et Kurt Sprengel.
Le tournant décisif est pris en 1832 par Justus Hecker (voir section précédente) qui insiste sur l'importance radicale de la peste noire comme facteur de transformation de la société médiévale. L'école allemande place la peste noire au centre des publications médico-historiques avec (1811-1885), et August Hirsch (1817-1894). Ces travaux influencent directement l'école britannique, aboutissant au classique (1969) de Philip Ziegler.
Histoire multidisciplinaire La découverte de la bactérie causale Yersinia pestis (1894), puis celle du rôle des rats et des puces, permettent de déterminer un modèle médical de la peste moderne dans la première moitié du . Ce modèle s'impose aux historiens pour expliquer et évaluer la peste médiévale. En même temps, ces chercheurs ont accès à de nouvelles sources locales officielles et semi-officielles, avec l'arrivée dans la deuxième moitié du de démographes, d'épidémiologistes et de statisticiens.
Le modèle initial de Hecker, représentatif d'une « histoire-catastrophe », quasi apocalyptique, est corrigé et nuancé. La peste noire n'est plus un séparateur radical ou une rupture totale dans l'histoire européenne. Nombre de ses effets et de ses conséquences étaient déjà en cours dès le début du ; ces tendances ont été exacerbées et précipitées par l'arrivée de l'épidémie. Le phénomène « peste noire » est mieux situé dans un contexte historique plus large à l'échelle séculaire d'un ou plusieurs cycles socio-économiques et démographiques.
Un apport décisif est celui de Jean-Noël Biraben qui publie en 1975, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, où la peste noire (Europe occidentale, 1348-1352) n'est qu'un aspect particulier des épidémies de peste qui se succèdent jusqu'au , englobant l'Europe de l'Est et le Moyen-Orient. Il est suivi en cela par nombre de chercheurs qui abordent la peste à différentes échelles spatio-temporelles, pas forcément centrées sur la peste noire du milieu du , la plus connue du grand public.
À la fin du , l'étude de la peste noire médiévale apparaît de plus en plus comme multidisciplinaire avec le traitement des données par informatique, l'arrivée de nouvelles spécialités comme l'archéozoologie, la paléomicrobiologie ou la palynologie. Si les notions initiales des premiers historiens paraissent se confirmer en général, la peste noire historique comporte encore de nombreux problèmes en suspens, non ou mal expliqués. Au début du , elle reste un objet vivant de recherches : mise en cause de données acquises, disputes et controverses avec pluralité de points de vue.Jérémie Bazart. La peste, le pollen et l'historien. L'Humanité Magazine, , , ..
Nature de la maladie vignette|Yersinia pestis, l'agent infectieux responsable de la Peste. Le premier savoir biomédical moderne sur la peste est fondé sur les travaux menés dans la première moitié du à l'occasion de la troisième pandémie de peste, dite peste de Chine ou peste de Hong Kong. Cette troisième pandémie a donc servi de modèle pour expliquer la peste noire (début de la deuxième pandémie de peste)..
Cependant, à partir des , des historiens et des épidémiologistes notent d'importantes différences entre la peste médiévale et les pestes modernes du . Par exemple, la peste médiévale a un taux de mortalité très élevé par rapport à la peste moderne (d'avant les antibiotiques), et elle se diffuse beaucoup plus vite. De plus les chroniqueurs européens médiévaux ne mentionnent pas de mortalité chez les rats.
Quelques auteurs ont alors proposé d'autres hypothèses : la peste noire serait une maladie du charbon, une fièvre hémorragique virale pulmonaire, voire « toute maladie autre que la peste bubonique transmise par puce du rat ». D'autres comme une peste, mais transmise différemment par puce de l'homme (sans avoir besoin de rat).
En 1998, des microbiologistes ont pu mettre en évidence la présence d'ADN de Yersinia pestis dans la pulpe dentaire de squelettes retrouvés sur des sites de la deuxième pandémie.. Ces premiers travaux, d'abord contestés, ont été confirmés dans les , y compris pour la peste noire médiévale....