Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, né le au Havre et mort le à Éragny (actuel Val-d'Oise), formé comme ingénieur des ponts et chaussées, est un écrivain et botaniste français, resté célèbre pour son roman Paul et Virginie.
Biographie Origines familiales et formation Il est le fils de Nicolas Saint-Pierre et de Catherine Godebout. Il a pour marraine Bernardine de Bayard, qui prétend descendre du chevalier Bayard.
Il étudie d'abord chez un curé de la ville de Caen qui lui enseigne les éléments des langues anciennes. À l'âge de , il lit Robinson Crusoé, que lui a offert sa marraine. Il demande alors à partir en mer. L'un de ses oncles, capitaine de navire, qui part en Martinique, le prend à son bord alors qu'il n'a que . Mais les fatigues de la navigation et le service des manœuvres auquel il est astreint dissipent ses illusions.
Revenu au Havre, il est ensuite envoyé au collège des Jésuites de Caen pour y étudier les sciences sous la direction de l'abbé de La Caille. Il s’enthousiasme à la pensée d’aller dans des pays lointains convertir les peuples barbares. Mais son père tempère cet élan en le renvoyant faire sa philosophie au collège de Rouen.
Il entre ensuite à l’École des ponts et chaussées. Après avoir obtenu le diplôme d'ingénieur, il entre dans le corps de jeunes ingénieurs que le ministre de la guerre a établi à Versailles.
Carrière d'ingénieur Envoyé en cette qualité à l’armée, à Düsseldorf, sa susceptibilité et son insubordination le font destituer.
Il rentre au Havre, où son père s’est remarié. Ne pouvant s’accorder avec sa belle-mère, il part vivre à Paris en , presque sans ressources. L’année suivante, il obtient d'être envoyé comme ingénieur à l’île de Malte, que menacent les Ottomans. La guerre n’ayant pas lieu, il rentre à Paris avec l’intention d’enseigner les mathématiques.
Ne trouvant pas d’élèves, il propose au ministre de la Marine d’aller lever le plan des côtes d’Angleterre, proposition qui reste sans réponse.
Séjours en Russie, en Pologne et en Allemagne Il décide alors de tenter la fortune à l’étranger. Ayant emprunté un peu d'argent, il part pour la Hollande, puis à Saint-Pétersbourg en Russie, plein d’espoir dans la bienveillance connue de l’impératrice Catherine pour les Français. Pourvu d’une sous-lieutenance dans le corps du génie, il ne parvient pas à faire agréer au gouvernement le projet d’une compagnie pour la découverte d’un passage vers les Indes orientales par la Russie.
Passé en Pologne pour soutenir la cause de Charles Radziwiłł contre Poniatowski, il rencontre à Varsovie la princesse Marie-Caroline Radziwiłł, née Lubomirska, connue sous le nom de « Miesnik » (du polonais « Miecznik », nom de la charge occupée par son ex-mari Charles-Stanislas Radziwiłł au temps de leur mariage). Il conçoit pour elle une passion, dont les « fureurs » le font congédier au bout de quelques mois.
Parti pour Dresde avec l’intention de se mettre au service de la Saxe, il se rend à Berlin, où il ne peut se fixer en raison d'une aventure galante, et rentre en France en novembre 1766.
Retour en France (-) Sans ressources, criblé de dettes et partout éconduit, Bernardin est alors sur le point d’échanger sa vie aventureuse contre celle d’écrivain. Il se retire à Ville-d'Avray, y loue une chambre chez le curé. Il y met en ordre ses observations et ses souvenirs de voyage, et rédige des Mémoires sur la Hollande, la Russie, la Pologne, la Saxe et la Prusse. Il tourne son esprit systématique vers des spéculations hasardeuses. Il écrit à Pierre Michel Hennin : et
Dans l'océan Indien (-) Ces projets littéraires encore retardés, il sollicite et obtient un brevet de capitaine-ingénieur pour l’Île de France (actuelle Île Maurice) grâce à la protection du baron de Breteuil et part en .
Sur place, il s'étonne de trouver, au lieu d'une île paradisiaque et sauvage, un endroit en proie à une féroce spéculation foncière et agricole, déjà largement déforesté : il lui faudra convaincre le gouverneur de l'île que les forêts primaires et une gestion raisonnée du développement agricole sont nécessaires au climat et à la conservation des sols si riches de l'île, et que celle-ci ne pourra durablement se développer qu'à condition qu'on y respecte l'environnement. Ce faisant, il fonde l'un des premiers programmes de conservation de la nature (on parlerait aujourd'hui de services écosystémiques). Il essaie vainement de séduire Françoise Robin, la jeune épouse de Pierre Poivre, le premier intendant des îles de France et de Bourbon.
Bernardin demeure trois ans aux Mascareignes, et rapporte ces voyages dans un gros ouvrage publié à son retour en : Voyage à l’Île de France, à l’île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance par un officier du roi (Amsterdam et Paris, , 2 volumes ).
Débuts littéraires Revenu à Paris en juin , il se met à fréquenter la Société des gens de lettres. D’Alembert le présente dans le salon de Julie de Lespinasse, mais il y réussit mal et se trouve en général déplacé dans le monde des encyclopédistes. Grâce à d’intimes analogies, Il se lie plus étroitement avec Jean-Jacques Rousseau, avec lequel il va se promener à la campagne, où ils s’entretiennent longuement ensemble sur la nature et l’âme humaine. Bernardin cherche à adoucir la noire mélancolie du philosophe, et en est atteint lui-même. Dans le préambule de l’Arcadie, il se peint cherchant la solitude :
En , un projet de mariage avec Louise-Félicité de Keralio ne voit pas le jour en raison de son échec à obtenir un poste à l'École royale militaire. La même année, il publie son Voyage à l’Île de France, à l’Île Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, par un officier du roi, récit sous forme de lettres à un ami, où transparaissent déjà les principales lignes de son talent. Mais il lui vaut l'inimitié de la cour, parce qu'il donne des détails aussi exacts qu'indiscrets sur les désordres de la colonie et sur la lamentable situation des noirs. Il prépare ensuite la publication de ses Études de la nature. Il passe tout l’hiver de à à recopier cet ouvrage, à y ajouter, à y retrancher.
Bernardin de Saint-Pierre est certainement celui qui a exprimé de la manière la plus simple la théorie du finalisme anthropocentrique à l'œuvre dans la nature :
Après la publication des Études (Didot, 3 vol., ), l’auteur, inconnu, rebuté et indigent la veille, passe en quelques jours à l’état de grand homme et de favori de l’opinion. Tout ce qui sort de sa plume est assuré du succès. Les pages de Paul et Virginie () ne rencontrent cependant pas, à leurs débuts, l’accueil espéré, et sans l’intervention du peintre Vernet, il les aurait certainement détruites. Il demeure à cette époque au n° 21 du quai des Grands-Augustins.
Dénonciation de l'esclavage Quand Bernardin de Saint-Pierre naît au Havre en , la ville est alors un des ports négriers français.
vignette|298x298px|Bernardin de Saint-Pierre - Voyage à l'Isle de France (Île Maurice), .
Après avoir demeuré trois ans aux Mascareignes, il publie, en , à l’apogée de la traite française, son Voyage à l’Île-de-France, à l’Île Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, par un officier du roi. Dans La Lettre XII, il expose un virulent réquisitoire contre l’esclavage et le colonialisme, en fustigeant, sans les nommer, ses contemporains philosophes : Montesquieu, Voltaire, Rousseau : En il rédige Empsael et Zoraïde, une pièce de théâtre où il choisit d’inverser la situation qui prévalait à son époque : les Africains sont les maîtres et les Européens les esclaves. Elle ne sera jamais jouée, et ne sera publiée qu'en .
Enfin, son roman Paul et Virginie, publié en 1788, s’oppose frontalement et sans ambiguïté à l’esclavage et au racisme, au nom de la fraternité entre tous les hommes.
Période de la Révolution française (-) En , il est nommé intendant du Jardin du Roi en remplacement du marquis de La Billarderie, et il rédige un projet d'extension par une ménagerie.
Mais, après la chute de Louis XVI () et l'établissement de la République, la Convention nationale, à l'initiative de Lakanal, décide en la dissolution des Jardins du Roi et leur conversion en Muséum d’histoire naturelle. Le poste d'intendant est supprimé et remplacé par un directeur assisté de douze professeurs : le poste de directeur est confié à Daubenton.
Appelé vers la fin de à professer la morale à l’École normale de l’an III, instituée par la Convention, Saint-Pierre ne paraît que deux ou trois fois dans sa chaire et, malgré les applaudissements, reconnaît qu’il n’a pas le talent de la parole.
En , il est nommé membre de l’Institut de France, dans la classe de morale (l'actuelle Académie des sciences morales et politiques). Il y côtoie le précurseur du romantisme, Louis-Sébastien Mercier, et a souvent des discussions vives et pleines d’aigreur avec ceux de ses collègues qu’il appelle les athées, Naigeon, Volney, Morellet et Cabanis.
Il soutient à partir de le culte révolutionnaire de la théophilanthropie, qui vise à renforcer la République en remplaçant le catholicisme par une autre religion.
Période du Consulat et de l'Empire (-) Les premiers contacts de Bernardin avec la famille Bonaparte se font par l'entremise de Louis qui l'apprécie ; il met Joseph en contact avec lui et, finalement, avec celui qui n'est encore que le général Napoléon Bonaparte.
Napoléon, lecteur assidu, aime beaucoup Paul et Virginie, beaucoup moins l'auteur. Revenant de l'armée d'Italie en , le futur empereur rencontre Bernardin lors d'un dîner chez le directeur Nicolas François de Neufchâteau. Par la même occasion, Bernardin se plaint de sa gêne financière. Lui rendant sa visite quelques jours plus tard, Napoléon laisse discrètement 25 louis sur un coin de sa cheminée, délicatesse qui fait rire tout le monde et, à sa grande honte, il apprend que Bernardin Il en gardera toujours une certaine rancune dont Bernardin eut à souffrir. Selon Louis-Aimé Martin, ardent défenseur de Bernardin, les faits ne se seraient pas passés tels que Napoléon les a contés à Sainte-Hélène : Bernardin n'aurait réclamé que du retard des paiements du Directoire et le général Bonaparte n'aurait laissé que le solde de ces arriérés sur la cheminée. Tout ceci n'empêche pas Napoléon de remercier Bernardin le pour l'envoi de quelques œuvres, en utilisant cette belle formule :
Lauréat de l’Académie de Besançon, il est élu à l’Académie française en .
Il est nommé chevalier de la Légion d'honneur le . alors qu'il résidait au rue de Bellechasse.
Lagrange n'a jamais pardonné à Bernardin d'avoir attaqué les sciences. Parlant de l'Institut, Lagrange dit : Napoléon semble l'approuver puisqu'il assure : Lorsque Bernardin vient se plaindre de Lagrange, le Premier consul lui répond : Napoléon le poursuit en disant :
Montrant qu'il avait la rancune tenace, Napoléon sera catégorique à Sainte-Hélène : L'Empereur semble oublier qu'il avait accordé à Bernardin une pension de 2000 francs le .
À Longwood, après dîner, Napoléon fera lire souvent Paul et Virginie et Gourgaud, dans son journal de Sainte-Hélène en , rapporte que :
Mariages et descendance Le à l’âge de cinquante-six ans, il épouse Félicité Didot née le 7 mars 1773 et qui n’en a que vingt. Elle est la fille de Pierre-François Didot et la famille Didot est une dynastie d'imprimeurs célèbres. De leur union naîtront Virginie Bernardin de Saint-Pierre (-) le , mariée au général Marie Joseph Gazan, et Paul Bernardin de Saint-Pierre (-) le .