Jules Jeanneney, né le à Besançon et mort le à Paris, est un homme politique français.

Situation personnelle Famille Son grand-père est agriculteur, établi jusque vers 1840 à Fondremand, en Haute-Saône, avant de devenir gérant d’un hôtel à Besançon. Son père est commissaire-priseur dans cette ville. Sa mère est originaire d’Azerailles, en Lorraine.

Il épouse en 1909 Lucie Jozon, issue d'une famille de la bourgeoisie dont l'esprit républicain s'est forgé sous le Second Empire. Son beau-père, Marcel Jozon (1839-1918), polytechnicien, a été vice-président du Conseil général des Ponts et chaussées, et le frère aîné de ce dernier, Paul Jozon (1836-1881), avocat et député de Seine-et-Marne, était un proche de Gambetta..

Son fils unique, Jean-Marcel, naît une année plus tard, en 1910.

Carrière d'avocat Il effectue des études secondaires au lycée de Besançon, où il est marqué par l’enseignement du socialiste proudhonien Édouard Droz..

Étudiant en droit à Dijon, il poursuit ses études juridiques à la faculté de droit de Paris.

Il est docteur en droit en 1888. Sa thèse de droit romain porte sur le « pacte commissoire dans la vente » et sa thèse de droit français, sur le « crédit agricole mobilier. ».

Inscrit au barreau, il est élu deuxième secrétaire de la Conférence du stage en 1889, derrière René Viviani, futur président du Conseil, et devant Théodore Lescouvé, futur premier président de la Cour de cassation. Dans le discours d'usage, il traite de « l'éloquence judiciaire dans les temps modernes.. ». Il est avocat à Paris pendant douze ans.

Parcours politique Débuts Au niveau local Il se présente sans succès, dès 1892, à vingt-huit ans, aux élections cantonales à Rioz, en Haute-Saône, où son père a bâti sa résidence. Il adopte alors une position de radical intransigeant, contre la politique des opportunistes. L'impôt sur le revenu, réclamé dans le sillage de Gambetta par la gauche de la gauche, est son cheval de bataille..

Il est élu maire de Rioz en 1896, fonction qu'il occupera jusqu'en 1957.

Ardent dreyfusard, il est incité par Waldeck-Rousseau, chef du gouvernement, à se présenter aux législatives de 1902 en Haute-Saône dans la circonscription de Vesoul, au nom du Bloc des gauches, contre le sortant, le nationaliste Harold Fachard. Il l'emporte par 560 voix d'avance sur 22 277 votants. Jugeant ce mandat incompatible avec le barreau, il cesse de plaider, définitivement.

Député de la Haute-Saône Élu conseiller général pour le canton de Jussey en 1904, il préside le conseil général de la Haute-Saône de 1905 à 1924.

Il est réélu député en 1906 : dans sa profession de foi, où il redit son souhait de voir créé un système d'assurances sociales et des retraites ouvrières et agricoles, il affirme « répudier hautement la criminelle folie de l'antipatriotisme, qui, mettant en péril l'existence même de la nation, favoriserait l'invincible réaction d'un chauvinisme ou d'un nationalisme nouveau. ».

À la Chambre, il défend notamment le principe des chemins de fer d'intérêt localJournal officiel, Débats de la Chambre, 16 décembre 1906..

Il rédige un rapport reconnu sur la question controversée de la légitimité des syndicats de fonctionnaires – en particulier dans l'enseignement public –, où il appelle à ce que soient données aux fonctionnaires des garanties quant au recrutement, à la discipline et à l'avancement, seules susceptibles de justifier la perpétuation de règles moins libérales que dans le secteur privé, notamment en matière de droit de grève.

Sénateur Au Palais du Luxembourg En 1909, il est élu sénateur par 608 voix sur 837 suffrages exprimés. Quand on s'étonne qu'il quitte le Palais-Bourbon, cœur de la vie politique, il réplique : « Je n'aime pas le beuglant. ». Il reste trente-cinq ans au Palais du Luxembourg, où – sans s'être jamais inscrit au parti radical – il appartient au groupe la Gauche démocratique.

Il entre presque aussitôt à la Commission des Finances. Son combat le plus notable est conduit contre le principe de la représentation proportionnelle pour l'élection des députés. La Chambre en a adopté le principe. Son rapport, qu'il résume à la tribuneJournal officiel, Débats du Sénat, 18 mars 1913., défend au contraire le principe de listes majoritaires. Clemenceau ayant soutenu avec vigueur cette position, le gouvernement Briand, mis en minorité sur ce sujet, démissionne : c'est l'un des rares cas, sous la IIIe République, où un cabinet ait été renversé au Sénat..

Action dans la Grande guerre Au Sénat, il s’est beaucoup rapproché de Clemenceau et il le suit à la commission de l’Armée, à laquelle les circonstances donnent la vedette et qui, sous la présidence du Tigre, déploie une intense activité. Il participe dans ce cadreau contrôle dans les domaines du service de santé militaire, de l’armement et des munitions., des effectifs et de la marche des opérations.. En , il fait adopter un ordre du jour sur la presse, déplorant qu’à côté de la légitime censure militaire et diplomatique ait pris place une censure politique caractérisée, au mépris de la législation en vigueur..

Son intervention la plus retentissante, à la commission du contrôle des effectifs, concerne la lutte contre les « embusqués. ». Son rapport principal., suivi d'autres rapports.., est surnommé dans le public « le bottin de l’embusqué ». Il y dénonce en particulier la Maison de la presse établie rue François-Ier par Philippe Berthelot pour centraliser la propagande à l’étranger., notoire pour le nombre de jeunes officiers fort valides qui s’y rencontrent au titre de la « pensée française » et qui ont gagné leurs galons loin du front.

Gouvernement Clemenceau Lorsqu’il accède au pouvoir, en novembre 1917, Clemenceau lui propose d’entrer au gouvernement. Il n’accepte qu’un portefeuille qui le place à ses côtés. Il est nommé sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil. Il doit « sur toutes questions dont la solution exige un accord interministériel ou interallié », assurer « la coordination des mesures qu’exige la conduite de la guerre » et « centraliser toutes les affaires d’ordre administratif relatives à la satisfaction des besoins des arméesDécret du 21 novembre 1917, art. 1 et 2. ». Il est aussi responsable du Contrôle général de l’administration de la guerre, assure le secrétariat général du Comité de guerre, assiste au Conseil des ministres. Il s’installe rue Saint-Dominique, tout près du président du Conseil qu’il voit deux fois par jour..

Lors de la percée allemande par rupture du front de la armée, le , il est chargé d’enquêter sur l’événement et fait approuver en Conseil des ministres un rapport qui dénonce la faiblesse des services de renseignement.

Après la Victoire, il est chargé par Clemenceau de prendre en main les nombreux problèmes – psychologiques, matériels, religieux, juridiques – posés par la rentrée de l’Alsace et de la Moselle dans l’unité française.. Son beau-frère, le préfet Georges Maringer, est désigné comme haut-commissaire. Jules Jeanneney souhaite que l’on profite de l’euphorie de la Victoire pour y diminuer, autant que cela se pourra, les différences de législation avec la France d’avant 1918, et appliquer en particulier la loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l’État, aux dépens du Concordat en vigueur dans les provinces recouvrées.. Attachées à leur particularisme, ces dernières rechignentLa direction générale du travail, de la législation ouvrière et des assurances sociales au commissariat général d'Alsace-Lorraine : laboratoire du droit social (1919-1925), colloque organisé sous la responsabilité scientifique de Jeanne-Marie Tuffery-Andrieu le 11 décembre 2009.. Jules Jeanneney est ensuite déchargé du dossier au bénéfice d’Alexandre Millerand, nommé haut-commissaire à la place de Maringer.

Clemenceau lui demande de suivre les affaires de la Rhénanie, où se manifestent des tendances autonomistes, et le charge d'aller à Mayence, entre mai et , réprimander le général Mangin qui encourage de façon trop voyante le mouvement séparatiste du docteur Dorten..

Retour au Sénat Commission des Finances Il est réélu sénateur en 1920 et en 1927, avec le soutien des socialistes. Il reprend son activité parlementaire, comme membre de la Commission des Finances. Il est rapporteur des projets de loi sur les voies ferrées et il s'oppose à la concession que les réseaux de chemin de fer veulent obtenir de l'État, estimant que le système aboutit à réserver aux premiers tous les bénéfices éventuels, et à abandonner à l'État la charge des déficitsJournal officiel, Sénat, 7 juillet 1921...

Proximité pérenne avec Clemenceau En méfiance envers la politique étrangère de Briand, il reste très proche de Clemenceau, qu’il reçoit chez lui, à Rioz, en . et qui le désigne comme l’un des rares amis autorisés à suivre son cercueil. De lui, Clemenceau dit au général Mordacq : « Jeanneney est un des rares hommes politiques qui me soient restés fidèles et je n’en ai pas été étonné […]. C’est un beau caractère et un ami sûr. Aussi pendant la période tragique de 1917 à 1920, me suis-je toujours adressé à lui quand j’avais besoin de quelqu’un pour une mission délicate et qui exigeait toute confiance […]. On lui a fait payer son attachement au devoir et à ma personne et ce n’est pas fini […]. Il est vrai qu’il a l’âme si haute et de plus est pourvu d’une telle dose de philosophie que, quoi qu’ils fassent [les « défaitistes »] n’auront pas barre sur lui. ».

Après la mort de Clemenceau, en , Jules Jeanneney préside la Fondation du musée Clemenceau, vouée à perpétuer dans l’état où il se trouvait au jour de son décès, au 8 rue Franklin, l’appartement que « le Tigre » avait occupé pendant trente-cinq ans et à entretenir une galerie riche en archives et objets de mémoire..

Président du Sénat Années 1930 vignette|Jules Jeanneney en . En 1931, quand Paul Doumer est élu président de la République, laissant vacante la présidence du Sénat, Jules Jeanneney est désigné comme son candidat par la Gauche démocratique mais il est battu d’extrême justesse par Albert Lebrun (141 voix contre 143 au premier tour, 139 voix contre 147 au second tour). Il est élu, peu après, à la présidence de la Commission des Finances, dont il assurait l'intérim depuis plus d'un an – son titulaire, Étienne Clémentel, étant gravement malade.

Après l’assassinat de Paul Doumer, Albert Lebrun étant devenu chef de l’État, Jules Jeanneney est élu président du Sénat le , sans concurrence, à la quasi-unanimité. Il est ensuite réélu sans interruption, d’année en année, jusqu’à la guerre – un quatrième mandat de sénateur lui étant conféré, en Haute-Saône, en .

Il assure une magistrature d’influence., scandée chaque année par ses allocutions à l’ouverture des sessions..

Lors du Front populaire, il donne à Léon Blum sa sympathie et ses conseils, mais défend les prérogatives de la Haute Assemblée quand des voix s’élèvent, à gauche, pour dénier à celle-ci le droit de censurer un gouvernement. Du haut du « plateau », au président du Conseil qui vient de l’affirmer, il répond : « Je suis obligé de vous rappeler à une interprétation plus exacte de la loi constitutionnelle. Il appartient au Sénat, assemblée de la République, de se prononcer librement […]. Ensuite il vous appartiendra d’interpréter son vote et d’en tirer librement aussi les conséquences…Journal officiel, Débats du Sénat, 23 juin 1937. ».

En , il se montre anti-munichois résolu et il déclare en , devant ses pairs : « L’alerte n’est pas close […]. La France n’a cessé de vouloir la paix : elle en a donné d’indiscutables preuves. Elle en suit encore le chemin rocailleux. Mais elle sait ce qu’il en coûte aux peuples qui pensent trouver leur intérêt dans les défaillances nationalesJournal officiel, Débats du Sénat, 17 janvier 1939. ».

Drôle de guerre et débâcle