thumb|Embarquement de Morisques au port du Grao à Valence.
L’expulsion des morisques d'Espagne est une expulsion promulguée par le roi Philippe III d'Espagne le qui signifie l'abandon des territoires espagnols par les morisques, descendants des populations musulmanes converties au christianisme par le décret des « rois catholiques » du . Bien que la rébellion des morisques de Grenade (1568-1571), survenue quelques décennies auparavant, soit à l'origine de la décision, elle affecte particulièrement le royaume de Valence qui perd à cette occasion une grande partie de ses habitants.
Les morisques sont les membres de la population musulmane d'Espagne qui s'est convertie au christianisme par contrainte ou par décret royal au début du , ou bien leurs descendants. Comme les Espagnols menaient des guerres coloniales en Amérique et se sentaient menacés par les raids des Turcs le long des côtes espagnoles ainsi que par deux révoltes morisques au cours du siècle, conséquences de la mise hors la loi de l'islam en Espagne, il semble que les expulsions aient été une réaction à un problème interne de l'Empire espagnolDwight Reynolds, speaking on 'Bettany Hughes:When the Moors Ruled in Europe'.. Entre 1609 et 1614, la couronne espagnole a systématiquement expulsé les morisques par le biais d'un certain nombre de décrets touchant les différents royaumes d'Espagne, avec des degrés de réussite variables. Le processus d'expulsion dans l'ensemble du royaume espagnol se prolonge jusqu'en 1614Braudel, 1992, ..
Bien que les premières estimations du nombre d'expulsés, comme celles d'Henri Lapeyre (1959), se situent entre et (soit 4 % de la population espagnole totale), l'ampleur et le succès réel de l'ordre d'expulsion pour purger l'Espagne de ses morisques ont été de plus en plus contestés par les historiens modernes, à commencer par les études fondamentales de François Martinez (1999) et Trevor J. Dadson (2007). Dadson estime que, sur une population totale de , une évaluation acceptée par beaucoup, environ 40 % ont évité l'expulsion et des dizaines de milliers de personnes expulsées ont réussi à revenir. Les endroits où l'expulsion a été particulièrement concrétisée ont été l'est du royaume de Valence., où les musulmans représentaient l'essentiel de la paysannerie et où la tension ethnique avec la classe moyenne chrétienne de langue catalane était élevée ; en conséquence, cette région a mis en œuvre l'expulsion avec le plus de sévérité et de succès, entraînant l'effondrement économique et le dépeuplement d'une grande partie de son territoire, aggravé par la peste bubonique qui a frappé Valence seulement quelques années plus tard. Le royaume d'Aragon était, après Valence, la partie de la péninsule où le taux d'expulsion des morisques était le plus élevé et il en a subi les conséquences aussi désastreuses que Valence, selon Henri Lapeyre.
Parmi les personnes expulsées définitivement, la majorité s'est finalement installée sur la côte des Barbaresques (Maghreb), et environ sont finalement rentrées en Espagne. Ceux qui ont évité l'expulsion ou qui ont réussi à rentrer en Espagne se sont fondus dans la culture dominante. La dernière persécution importante contre les morisques pour pratiques crypto-islamiques a eu lieu à Grenade en 1727, la plupart des condamnés ayant reçu des peines relativement légères. À la fin du , l'islam et l'identité morisque indigènes étaient considérés comme éteints en EspagneVínculos Historia: The Moriscos who remained. The permanence of Islamic origin population in Early Modern Spain: Kingdom of Granada, XVII-XVIII centuries (In Spanish).
Contexte La décision d'expulser les morisques est prise dans un contexte dont il convient de rappeler certains éléments.
Situation démographique Il y aurait eu entre et morisques en Espagne, sur un total d'approximativement d'habitants. Ils se trouvent concentrés dans les royaumes de la couronne d'Aragon, où ils représentent près de 20 % de la population ; ce chiffre s'élève à près de 40 % dans le pays valencienVoir les cartes démographiques dans Fernand Braudel, op. cit., tome II, .Bennassar, 1992, . De façon générale, les terres riches (souvent proches du littoral) et les centres urbains de ces royaumes sont majoritairement chrétiens, tandis que les Morisques occupent une grande partie des terres intérieures, pauvres et montagneuses, et se concentrent dans les faubourgs urbains. On les trouve également en nombre important dans les zones de cultures irriguées autour de Gandia et Xàtiva. À tout cela s'ajoute un taux de croissance démographique nettement supérieur à celui des chrétiens.
Une cohabitation difficile vignette|gauche|Plaque sur l'histoire des Maures à Frigiliana (Málaga) Plus d'un siècle après leur conversion forcée au christianismeMorisques, Lexique de l'Espagne moderne, Michel Boeglin - Vicent Parello, U.O.H, 2009 et bien que devenus, à force de métissage, physiquement indiscernables des « vieux chrétiens », une grande partie des Morisques se maintient comme un groupe social cloisonné du reste de la société espagnole Article « Morisco » de l'Encyclopædia Britannica, en dépit de la perte de l'usage de l'arabe andalou au bénéfice du castillan et de leur très mauvaise connaissance des rites de l'islam, religion qu'ils continuent toutefois de pratiquer en secret.
Après la révolte des Alpujarras (1568-1571), menée par les morisques grenadins, ceux qui ont subi le moins d'acculturation, l'opinion selon laquelle cette minorité religieuse constitue un véritable problème de sécurité nationale gagne du terrain : ils sont couramment soupçonnés de complicité avec les Turcs, les pirates barbaresquesEn dépit des estimations de certains historiens, peu de preuves formelles n'établissent l'existence de telles connivences selon Fernand Braudel, op. cit., tome III, . qui pillent périodiquement le littoral espagnol, ou même les Français. Ainsi, la couronne tentera « de justifier l’expulsion en se fondant sur le danger imminent que les morisques représentaient pour la république ». Anita Gonzalez-Raymond indique toutefois que « les tentatives avortées des années 1577-1583 n'étaient pas, quant à elle, des rumeurs sans fondement ». vignette|La Expulsión de los Moriscos, gravure de Vicente Carducho, Musée du Prado, Madrid L'année 1604 marque le début d'une récession économique dans la péninsule Ibérique, conséquence d'une première baisse dans l'arrivée des ressources du Nouveau Monde. La dégradation des conditions de vie des chrétiens les conduit à considérer avec défiance celles des Morisques. On note vers la même époque une radicalisation dans le mode de pensée de nombreux gouvernants, après l'échec de la lutte contre le protestantisme aux Pays-Bas. Il faut ajouter la volonté d'en finir avec les postures critiques, courantes en Europe depuis un certain temps, à propos du caractère discutable de la christianité de l'Espagne, en raison même de la persistance de certaines minorités religieuses ; cette décision mène à terme le processus d'homogénéisation qui avait commencé avec le décret d'expulsion des Juifs de 1492 et entérine la christianité des royaumes d'Espagne. Cette idée n'est cependant pas nécessairement majoritaire en Espagne, où nombreux sont ceux qui considèrent avec méfiance la perte de moyens humains que suppose une telle expulsion.
L'opinion publique est donc particulièrement divisée, entre ceux qui pensent que l'on doit encore laisser du temps pour mener à bien l'évangélisation des Morisques, ceux qui pensent que l'on doit continuer à se montrer tolérants avec eux et ceux qui défendent leur expulsion. Bon nombre d'ecclésiastiques défendent la possibilité de laisser du temps, une option soutenue en partie par Rome, car ils considèrent qu'une conversion totale exige un contact prolongé avec les croyances et la société chrétienne. La noblesse aragonaise et valencienne est quant à elle partisane de laisser la situation en l'état : ils sont en effet ceux qui profitent le plus de cet état de fait, particulièrement en termes de main d'œuvre pour leurs terres. La classe paysanne, cependant, les voit d'un mauvais œil et les considère comme des rivaux.
vignette|gauche|El Beato Juan de Ribera en la expulsiòn de los Moriscos, tableau de 1864 par Francisco Domingo Marqués qui déforme la réalité de l'expulsion des Maures en exaltant la figure de Juan de Ribera. Parmi les défenseurs de l'expulsion se trouve Jaime Bleda, un religieux dominicain de Valence, qui voit dans cette mesure le châtiment mérité par les Morisques pour leur apostasie et leurs blasphèmes contre la foi chrétienne ; Bleda, qui défend ce projet à Rome comme à Madrid auprès de Philippe III, s'appuie sur son expérience directe des communautés morisques de la région de Valence, observations qu'il extrapole à l'ensemble des Morisques d'Espagne. Il réunit ses accusations et sa justification de l'expulsion dans un ouvrage, le Defensio fidei (Défense de la foi dans l'affaire des nouveaux-chrétiens du royaume de Valence et de toute l'Espagne) qui n'est publié qu'en 1610, après le début de l'expulsion. Accessoirement, il propose que soient gardés dans le royaume les Morisque qui pourraient servir dans les galères ou au travail dans les mines d'AlmadenDominguez Ortiz, Antonio ; Vincent, Bernard (1993) . Histoire des Morisques. La vie et la tragédie d'une minorité. Madrid: Alianza Editorial. , p. 167. Si au début, l'idée de l'expulsion de cette population n'est pas retenue par les gouvernants, préférant poursuivre « l'instruction des Maures », la suggestion est plus tard réitérée par l'archevêque de Valence, Juan de Ribera, qui considère les Morisques comme des hérétiques, des apostats et des traîtres, et précise qu'il faut faire « tous les efforts pour qu'il ne reste pas la moindre semence de la secte haïe [de Mahomet] »Dominguez Ortiz et Vincent, 1993, op. cit., p. 170-171.Dominguez Ortiz, Antonio ; Vincent, Bernard (1993), op. cit., p. 186.
Jusqu'en 1608, la politique menée envers les Morisques avait été celle de la conversion, bien qu'il existe des antécédents d'allusions à des mesures plus radicales de la part de Charles Quint et de Philippe II, respectivement en 1526 et 1582. Ce n'est cependant qu'à partir de 1608 que le Conseil d'État commence à envisager sérieusement le choix de l'expulsion, pour la recommander au souverain l'année suivante.
Déroulement Mise en œuvre à Valence vignette|La plaque commémorative des principaux événements de Carthagène, précise que les Morisques ont été expulsés de son port en 1610
Le est rédigé le décret ordonnant l'expulsion des Morisques, en dépit des problèmes que son application peut poser pour des motifs démographiques. Il est décidé de commencer par Valence, la zone la plus concernée par la mesure ; les préparatifs sont menés dans le plus grand secret. L'ordre est donné de concentrer les cinquante galères d'Italie à Majorque avec environ quatre mille soldats à bord et de poster la cavalerie de Castille pour garder la frontière. À partir du mois de septembre, des tercios venus d'Italie prennent position dans le nord et le sud du royaume de Valence et, le 22 du même mois, le vice-roi ordonne la publication du décret.
L'aristocratie valencienne se réunit avec des représentants du gouvernement pour protester contre l'expulsion qui suppose une diminution significative de ses revenus, mais l'opposition faiblit avec la promesse de récupérer une part des propriétés terriennes des Morisques. On permet à ces derniers de prendre tout ce qu'ils peuvent emporter mais leurs maisons et terrains sont octroyés à leurs seigneurs ; ils sont menacés de la peine de mort en cas d'incendie ou de destruction avant le transfert des biens.