Le Système automatisé pour les fichiers administratifs et répertoires des individus (dont l'acronyme est SAFARI) est un ancien projet d'identification des individus figurant dans les fichiers nominatifs de l'administration française par un numéro attribué par l'INSEE et utilisé par la Sécurité sociale. La généralisation de cette identification dans toute l'administration avait notamment pour but de faciliter l'interconnexion des fichiers.

Introduction L'annonce publique du projet est faite dans un article de trois pages de la revue centrale de l'INSEE en .. Cette annonce présentait le contenu du fichier-répertoire ainsi que les développements à venir. Il décrivait les caractéristiques de l'identifiant retenu et énumérait les objectifs poursuivis : diffuser l'identifiant dans l'ensemble des fichiers de l'administration de façon à faciliter leur gestion, leur contrôle et les rapprochements avec d'autres fichiers via cet identifiant. De plus, ces identifiants allaient permettre de nouvelles exploitations des fichiers administratifs à des fins de connaissances statistiques. Il faudra attendre deux ans pour que l'INSEE assume, lors d'un journal télévisé, un acronyme : SAFARI"SAFARI : un projet de "mise en fiches" de la population française", Office de radiodiffusion-télévision française, 23 juillet 1972.(:INDEX;FR;HTM http://www.ina.fr/video/CAF97060610/index/.fr.html. Le projet annoncé en 1970 devait être opérationnel en 1972.

Le , un article de Philippe Boucher du journal Le Monde intitulé « SAFARI ou la chasse aux Français » dénonça le caractère liberticide d'un dispositif qui allait permettre à l'administration de rassembler facilement toute l'information dont elle disposait sur chacun des individus présents dans ses fichiers.. L'impact de l'article fut considérable : paru le , dès le , une circulaire du Premier ministre de l'époque, Pierre Messmer, suspendait le projet et nommait une commission « Informatique et libertés » chargée de proposer un cadre d'utilisation de l'informatique respectueux de la vie privée et des libertés individuelles. Cette commission a rendu son rapport fin 1975. Il est à la base de la loi Informatique et Libertés du . Avec cette loi, le projet SAFARI, suspendu en 1974, était abandonné.

Le contenu et les objectifs du fichier répertoire Devant fournir un identifiant pour chaque individu d'un répertoire de la population résidente en France, ses concepteurs choisirent de partir des données attachées à leur naissance, celle que l'on retrouve dans les bulletins d'état civil lorsque l'individu est né en France : sexe, nom, prénom(s), date et lieu de naissance, de ce fait, il restait inchangé tout au long de la vie. Visant une automatisation des exploitations du répertoire, il fallait résoudre le problème des homonymies tant sur le patronyme que sur les noms de commune. Il fallait aussi choisir une graphie de référence, les noms pouvant être plus difficiles à orthographier que les « Martin » et les « Beaulieu ». Enfin il fallait trouver une structure de l'identifiant la plus simple et la plus sûre pour les agents chargés de son attribution. Ceci a conduit à un identifiant aujourd'hui connu comme numéro de sécurité sociale.

Soit le numéro : 1.89.01.25.056.237. Il désigne une personne de sexe masculin (noté 1), née en 1989 (on retient 89), au mois de janvier (01), dans le département du Doubs (25) à Besançon (056, numéro de la commune dans le code officiel géographique). La dernière composante, (237) est un numéro d'ordre de la naissance dans le registre d'état civil de la commune où elle a été enregistrée. L'INSEE souligne : « On voit immédiatement les commodités qu'apporte un tel mode d'identification à la gestion moderne et notamment à la gestion automatisée... Cette documentation très simple constitue... un précieux outil de gestion administrative ». ().

Le but de l'automatisation du répertoire tenu manuellement dans les établissements régionaux de l'INSEE est de faire face à la demande des administrations voulant utiliser ce numéro dans leurs propres fichiers. De cette façon, en peu de temps, les individus connus des différents services de l'administration le seront avec un seul et même numéro à portée nationale. Le projet devait se terminer en 1972 et l'investissement rapidement amorti par le remplacement des traitements manuels par ceux de l'informatique. En effet, toutes ces identifications pour la Sécurité sociale et les ministères leur étaient facturées.

L'article de l'INSEE était muet sur l'origine du répertoire manuel objet de cette automatisation. Le numéro a été conçu entre 1932 et 1933 par le Contrôleur général René Carmille à l'occasion de la réorganisation des bureaux de recrutement de l'armée française. En 1940, dès l'instauration du régime de Vichy, il est nommé directeur du Service de la Démographie (SD) qui allait devenir l'année suivante le Service National des Statistiques (SNS). Il l'a réutilisé pour identifier les individus dans un « Répertoire de tous les Français » nés depuis 1881 (en ajoutant en première position un code représentant le sexe, 1 pour les hommes, 2 pour les femmes). L'information provenait des greffes des tribunaux d'instance dépositaires des données d'état civil envoyées par les mairies. Cette vaste opération commencée en 1941 s'est poursuivie jusqu'à la Libération ; l'INSEE a pris la suite sur les mêmes bases, souvent avec le même personnel et dans les mêmes locaux. Ce répertoire était la première étape du projet d'organisation de l'information administrative conçu par René Carmille. En effet, ce numéro devait, obligatoirement, être en place dans les fichiers de toutes les administrations dès lors qu'il s'agissait de personnes physiques. Cette deuxième étape permettait la troisième : rassembler sur chaque identifiant les informations lui correspondant dans les autres fichiers. Ce travail a mobilisé plusieurs centaines de personnes. À la Libération, les « dossiers individuels » auraient déjà été en cours sur 20 millions d'individus.

La première position du numéro, 1 ou 2, pour coder le sexe des « européens », avait été complétée dès 1941 de nouvelles modalités : 3 et 4 pour les « musulmans indigènes », 5 et 6 pour les « juifs indigènes », 7 et 8 pour les étrangers. Cette nomenclature n'a été appliquée que dans les trois départements d'AlgérieJean-Pierre Azéma, Raymond Lévy Bruhl, Béatrice Touchelay, "Mission d'analyse historique sur le système de statistique français de 1940 à 1945", Bibliothèque INSEE Alain Dérosières, juillet 1997, .. Ce numéro d'identification créé et géré par le S.N.S. a été retenu en 1945 par Pierre Laroque pour identifier les affiliés à la Sécurité sociale. En 1970, au moment où l'INSEE annonce le projet, il y a déjà plusieurs millions d'individus dotés de ce numérohttps://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19445/document_travail_86.fr.pdf à 32..

Un répertoire très attendu Entre 1965 et 1970, plusieurs rapports officiels ont traité de la modernisation de l'administration. Des organisations comme l'assemblée des PME ou le Congrès des notaires exprimaient le même type d'exigence : l'arrivée des ordinateurs est présentée comme un moyen privilégié de cette modernisation. Plusieurs de ces rapports recommandent d'adopter des identifiants uniques pour les entreprises, pour les individus et pour les sols. Dès 1966, le Général de Gaulle avait lancé un « Plan Calcul » pour doter la France d'une capacité informatique. Dans ce cadre, Maurice Allègre a été chargé d'élaborer des « Éléments pour un schéma informatique » où on peut lire : « La grande réforme qu'imposera l'informatique dans ce domaine [celui des rapports de l'usager avec l'administration] sera la disparition totale du cloisonnement administratif ». Il poursuit : « Il convient que soient réunies les conditions permettant de rassembler à moindre coût les diverses informations des différents systèmes de gestion... Les actions pilote SAFARI et SIRENE sont destinées à cela... et doivent donc être accélérées » (). Le Plan dira la même chose.

À la fin de la décennie 1960, le service d'immatriculation a été rodé avec la Sécurité sociale d'abord, ensuite avec quelques autres administrations (les impôts, l’Éducation,...), il y a une forte demande des autres administrations, la Délégation générale à l'informatique, bras financier du Plan calcul, finance... le moment semble venu pour l'INSEE de lancer son projet.

« SAFARI ou la chasse aux Français » Les années 1970 et 1971 se passent sans que soient connues de réactions publiques à son annonce. En , au journal télévisé de 20 heures, un reportage est diffusé sous le titre : « SAFARI : un projet de "mise en fiches" de la population française ». Jacques Desabie, maître d'ouvrage du projet et auteur de l'article de 1970 y est interviewé. Il donne comme exemple d'utilisation le contrôle électoral. L'interviewé suivant est Jean-Pierre Greiveldinger, le maître d’œuvre, en particulier pour l'informatique. Il annonce l'utilisation du numéro INSEE pour deux applications du ministère de l'Intérieur, dans l'immédiat, le fichier des conducteurs, à une échéance plus lointaine, celui des cartes d'identité.

En , un article du journal Le Monde, sous la signature de Jean-Pierre Clerc, expose des inquiétudes, à l'appui de celles exprimées par Michel Poniatowski. Après avoir évoqué une « fringale de chiffres » il écrit : « Qu'en serait-il si, par un procédé technique, il devenait possible de connecter les divers fichiers administratifs, de façon à pouvoir additionner les renseignements possédés pour un même individu par l'état civil, l'armée, la Sécurité sociale, le fisc, la justice, etc. ?... Or, un tel risque parait en voie de se concrétiser. L'institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) travaille à l’achèvement d'un répertoire central des Français... Ce répertoire intitulé "projet SAFARI" sera terminé fin 1973 ».

En , des analystes programmeurs de l'équipe du projet SAFARI, dont plusieurs adhérents à la CFDT, produisent un document dactylographié de dix pages qu'ils envoient à la direction de l'INSEE, aux bureaux nationaux de leurs syndicats, à la confédération CFDT. Après un exposé des caractéristiques techniques du projet tiré de la documentation interne, ces agents s’inquiètent des utilisations possibles, s'étonnent du silence qui règne sur le projet et appellent à un débat public"L'informatique et les libertés : un cas particulier : le projet SAFARI", auteurs : la section syndicale CFDT du centre informatique de l'INSEE, https://www.cgtinsee.org/statistique-publique/histoire-118/article/safari-une-analyse-syndicale-de-1973. Aucune suite n'est donnée, ni par la direction de l'INSEE ni par les directions syndicales.

Le , Le Monde, sous la signature cette fois de Philippe Boucher, publie « Une division de l'informatique est créée à la chancellerie », mais c'est le sous-titre qui restera : « SAFARI ou la chasse aux Français ». Commentant des installations de nouveaux ordinateurs aux ministères de la Justice et de l'Intérieur, l'article relate leur rivalité dans le contrôle du projet SAFARI « destiné à définir chaque Français par un "identifiant"qui ne définisse que lui ». Il avance les « convoitises ardentes » du ministère de l'Intérieur : pour « rendre cohérentes entre elles les données contenues dans les 400 fichiers que possèdent les services de police, [...] des efforts pour s'adjoindre le cadastre, le fichier... des impôts et, plus grave peut-être, celui du ministère du Travail ». Et de conclure : « De telles visées comportent un danger qui saute aux yeux ». L'article ne dit rien du rôle de l'INSEE, pas plus que de l'article de 1972, du même journal, sur le même sujet.