Abū NuwāsSon nom, qui se prononce en arabe [ʔabuː nuwaːs], a été diversement transcrit en français selon les époques et les auteurs : Abou-Navas, Abou-Naovas (Herbelot, 1697), Abou-Noavas (Weiss, 1846), Abinaouas (Gide, 1899), Abou Nawas, Abou Nowas, Abû Nuûas, Aboû Nuwâs, Abû Nuwâs, Abū Nuwās, etc. L'orthographe Abū Nuwās, conforme aux règles de translittération de la revue Arabica, est celle en usage dans les travaux académiques publiés en France., de son vrai nom al-Ḥasan Ibn Hāni’ al-Ḥakamī (en ), né entre 747 et 762 à Ahvaz (Iran actuel) et décédé vers 815 à Bagdad (Irak), est un poète de langue arabe du califat abassideEsat Ayyıldız. "Ebû Nuvâs’ın Şarap (Hamriyyât) Şiirleri". Bozok Üniversitesi İlahiyat Fakültesi Dergisi 18 / 18 (2020): 147-173..

Abû Nuwâs est le plus brillant représentant de ce courant poétique des , lancé par Bashâr Ibn Burd, qui a cherché à s'écarter des codes et des thèmes de la poésie ancienne, d'inspiration bédouine, en mettant en avant une poésie du vin, de l'amour - des femmes et des (jeunes) hommes - bachique et érotique , inspirée de la vie citadine. Il compose également dans d'autres genres, notamment des pièces de poésie ascétique (zuhdiyya), ou encore des panégyriques (madîh) adressés à ses patrons. On lui attribue par ailleurs la paternité de la poésie cynégétique (tardiyyât)TOELLE Heidi et ZAKHARIA Katia, A la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009, .

Considéré en son temps comme l'un des plus grands poètes de langue arabe, il est encore aujourd'hui très apprécié dans les pays où cette langue est pratiquéeJamel Eddine BENCHEIKH, « ABU NUWAS (entre 747 et 762-env. 815) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 novembre 2013. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/abu-nuwas/.

Biographie Origine et formation Abû Nuwâs est né d'un père arabe, Hani, soldat dans l'armée de Marwan II, et d'une mère persane nommée Golban, une tisserande. Son père Hâni' était un client de la tribu sud-arabique d'al-Jarrâh Ibn Abdallah al-Hakamî, d'où la nisba d'Abû Nuwâs « al-Hakamî ».

Trois hypothèses sont avancées par la tradition pour expliquer l'origine de son surnom d'« Abû Nuwâs ». D’après la première hypothèse, « Nuwâs » est le nom d’une montagne ; dans une autre version, un voisin l'aurait surnommé « Abû Nuwâs » (« l’homme à la houppe ») par allusion à la disposition de ses mèches de cheveux ; enfin, dans une dernière explication, il se serait lui-même surnommé ainsi en référence au dernier des souverains du royaume de Himyar, Dhû Nuwâs. vignette|Mosquée de Kufa en 1915 Abû Nuwâs est encore un jeune garçon quand sa mère le vend à un épicier de Basra, Al-Sa'ad Yashira. Puis il se rend à Kufa, où il reçoit l'essentiel de sa formation auprès de quelques-uns des plus éminents philologues de l'époque. Il vit apparemment dans des conditions déplorables avant de devenir le protégé des poètes Wâliba Ibn al-Hubâb et Khalaf al-Ahmar. Wâliba, son premier maître, dont il est non seulement le disciple mais aussi le giton, l'initie à la poésie et au libertinage, et ils fréquentent ensemble le groupe des libertins de Kufa (Mujjân al-Kûfa) (Irak).

La tradition rapporte qu'Abû Nuwâs se sépare de Wâliba avec son autorisation pour poursuivre son étude de la poésie dans le désert auprès des Bédouins avant de parachever son apprentissage auprès du poète et grand transmetteur Khalaf al-Ahmar. La tradition rapporte que Khalaf lui aurait imposé de ne composer aucun vers avant d'avoir appris par cœur des milliers de vers de la poésie ancienne. Abû Nuwâs les apprend puis souhaite composer de la poésie, mais Khalaf le lui interdit, et lui impose alors de tout oublier : quand il aura tout oublié, il pourra composer. Cette amnésie forcée est un épisode emblématique de la formation d'Abû NuwâsOn trouve cet épisode notamment dans les Akhbâr Abî Nuwâs, d'Ibn Manzûr, cité par ZAKHARIA, Katia, FIGURES D’AL-ḤASAN IBN HĀNI’, DIT ABŪ NUWĀS dans le Kitāb Aḫbār Abī Nuwās d’Ibn Manẓūr, in Bulletin d'études orientales, tommes LVIII, IFPO Damas, 2009, .

Ses débuts à Bagdad

Abû Nuwâs se rend ensuite à Bagdad, la jeune capitale du califat abbasside, peut-être en compagnie de Walibah ibn al-Hubab. Ses poèmes de louange (madîh) lui permettent d'entrer en faveur auprès du calife Haroun ar-Rachid, et il se lie également à la famille vizirale des Barmécides, alors au sommet de leur puissance. Ce rapprochement n'est pas du goût du poète attitré des Barmécides, Abân al-Lâhiqî, qui tente de tenir son rival à distance de la cour de ses patrons. Abû Nuwâs devient rapidement célèbre par sa poésie pleine d'esprit et d'humour, qui ne traite pas les thèmes traditionnels du désert, mais parle de la vie urbaine et chante les joies du vin et des boissons (khamriyyat) et l'amour des jeunes garçons (éphébophilie) (mujuniyyat) avec un humour grivois. C'est à cette époque que le poète entre dans l'intimité du futur calife al-Amin, qui est un temps son disciple.

Mais ses contacts avec des mécènes tels les vizirs barmécides, ainsi que son aura scandaleuse, lui valent les foudres du calife Haroun ar-Rachid. Lorsque la puissante famille des Barmécides est renversée et massacrée par le calife, Abû Nuwâs se voit contraint de fuir en Égypte pour ne pas être inquiété, à cause des poèmes élégiaques qu'il leur avait adressésWagner, E.. "Abū Nuwās." Encyclopédie de l’Islam. Brill Online, 2014. Référence. BULAC (Bibliothèque universitairedes langues et civilisations). 01 August 2014 <http://referenceworks.brillonline.com.prext.num.bulac.fr/entries/encyclopedie-de-l-islam/abu-nuwas-SIM_0241. Pendant son séjour en Égypte, il compose des poèmes de louange à l’intention du chef du dîwân al-KharâjInstitution chargée de percevoir l'impôt kharâj ; le chef du Diwan al-kharâj occupe les fonctions de gouverneur d'une province, al-Khatîb Ibn Abd al-Hamîd.

Le poète attitré d'al-Amin

Il rentre à Bagdad en 809 après la mort d'Haroun ar-Rachid. La succession au califat par Muhammad al-Amin, fils de Haroun ar-Rachid, libertin et ancien élève d'Abû Nuwâs, est un immense soulagement pour le poète. Le nouveau calife le prend officiellement pour commensal et échanson. C'est la période la plus faste de la vie d'Abû Nuwâs.

« Les relations ambiguës d'Abû Nuwâs avec le calife al-Amin, et entre ce dernier et la boisson, font l'objet d'une série d'anecdotes (khabars) », recueillies notamment dans les Akhbâr Abî Nuwâs d'Ibn Manzûr, « dont le point commun est que le calife, pour faire bonne figure et convaincre ses ennemis de sa légitimité, utilise son poète comme repoussoir et les sanctions contre lui comme gage de moralité islamique ». Quoi qu'il en soit, le goût du poète pour le vin et ses mœurs dissipées provoquent une vive réaction d'al-Amin, qui le fait emprisonner trois mois pour non-respect de la morale musulmane et lui interdit de boire. Il convient de remarquer qu'Abû Nuwâs compose des poèmes ascétiques (zuhdiyyât) où il demande à Dieu de lui pardonner son penchant pour la boisson.

Le calife al-Amin est finalement assassiné par son frère, Al-Mamoun. Celui-ci n'a aucune indulgence pour Abû Nuwâs.

Différentes traditions de sa mort

Les informations relatives à sa mort sont incertaines et contradictoires.

Selon une tradition, Abû Nuwâs meurt dans un cabaret. Selon une autre version, il meurt en prison, à cause d'un vers sacrilège touchant à un membre de la famille du prophète. Une tradition rapporte que le vizir d'al-Mamun, Zonbor, haïssant Abû Nuwâs lui aurait commandé un poème satirique au sujet d'Ali, le gendre de Mahomet, afin d'aggraver son cas. Zonbor l'aurait ensuite lu à haute voix en public, garantissant ainsi son maintien en détention. Selon une autre tradition, il serait mort assassiné chez la famille Nawbakht, illustre famille de savants chiites avec laquelle il entretenait des relations amicales, ce qui ne l'empêche pas de les railler dans quelques poèmes.

Plusieurs khabars rapportent qu'après sa mort, ses amis seraient entrés chez lui pour chercher sa bibliothèque, mais ils n'auraient trouvé aucun livre, à l'exception d'un carnet de sa main contenant des expressions rares et des remarques sur la grammaire.

Abû Nuwâs aurait été enterré au lieu-dit « Tell des Juifs ».

Sa poésie

Le poète Muhdath

Abû Nuwâs fait partie des poètes qualifiés de Muhdathûn, « Modernes », représentants d'une tendance littéraire née avec Bashâr Ibn Burd au début du , qui s'écarte des formes et des thèmes de la poésie ancienne, déjà vue comme une sorte de classicisme représenté par la qasida préislamique. Ce courant littéraire des « Modernes », dont il est considéré par la critique médiévale comme le plus brillant représentant IBN QUTAYBA, Al-Shi'r wa l-shu'arâ', éd. Dâr al-kutub al-'ilmiyya, Beyrouth, 2009, , remet donc en cause l'idéalisation de la poésie ancienne, due à sa recension par les philologues de Basra et Kufa, qui en firent le corpus normatif à la fois de la langue et de l'excellence littéraire. Avec Bashâr, cette remise en cause passe par la promotion d'une sensibilité nouvelle, fondamentalement badine et citadine, s'appuyant à la fois sur un vocabulaire plus simple que les qasidas bédouines, et une utilisation plus libre des figures de rhétoriqueTOELLE Heidi et ZAKHARIA Katia, A la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009, . Ces motifs nouveaux s'incarnent alors dans de nouveaux genres poétiques, au premier rang desquels le ghazal (badinage amoureux)TOELLE Heidi et ZAKHARIA Katia, A la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009, . Le ghazal, en tant que poème centré sur le thème du badinage amoureux, plus ou moins érotisé, est généralement considéré comme l'accession du nasîb (la première partie de la qasida classique, consacrée au rappel de l'aimée) au statut de genre à part entière.

Abû Nuwâs détournera souvent avec humour les motifs convenus de la qasida. Là où l'ode classique commence par le motif de la lamentation sur le campement, Abû Nuwâs écrit : « Le misérable dévie par les traces d'un campement abandonné et les interroge sans cesse ; et moi, déviant, j'interroge sur la taverne du lieuTOELLE Heidi et ZAKHARIA Katia, A la découverte de la littérature arabe, du à nos jours, éd. Flammarion, coll. Champs essais, Paris, 2009, . »

Un poète des amours

Dans la littérature et la poésie musulmanes médiévales, le thème de la bisexualité, c'est-à-dire désirer des femmes et des hommes (et plus précisément dans ce contexte culturel, des jeunes hommes) est fréquent dans les classes lettrées et privilégiées ; l'amour des garçons (mujuniyyat) est globalement répandu dans le Badghad des Abbassides.

La poésie amoureuse d'Aboû Nouwâs porte elle aussi sur des personnes des deux sexes, une inclination qu'il partage avec le calife Mohammed al-Amin. Aboû Nouwâs est un auteur prolifique ; ses poèmes d'amour ont été classés, dans le diwan (recueil poétique rassemblant les œuvres d'un auteur) créé par Abu Bakr Al-Suli, en deux parties : les poèmes adressées aux femmes (mu'annathat, à peu près un tiers de ses poèmes d'amour), et les poèmes d'amour adressés aux jeunes hommes (mudhakkarat, environ les deux tiers).

Côté féminin, il mentionne une femme nommée Janan, qui semble être la seule femme qu'il ait jamais vraiment aimée. Côté masculin, un de ses poèmes, L'an neuf Il a été noté que les échansons jeunes, presque toujours chrétiens, et peu velus, l'attirent particulièrement.

La métaphore de la chasse est employée : le poète est un chasseur, la femme désirée est une gazelle, et le jeune homme désiré, un faon. De plus, certains de ses poèmes d'amour sont adressés à une personne dont il est difficile de déterminer le genre, Nouwas faisant parfois un éloge d'une certaine ambiguïté des sexes. Ainsi, il peut s'éprendre d'un jeune homme efféminé, comme d'une fille à la garçonne ; le poème La garçonne proclamant :