Didymes est une cité antique d'Asie Mineure, renommée pour son sanctuaire oraculaire d'Apollon Philésios, actuelle Didim (en Anatolie, Turquie).
Le temple hellénistique d'Apollon est de dimensions telles (118 m × 60 m) qu'il ne peut être comparé, en Ionie, qu'à l'Héraion de Samos et l'Artémision d'Éphèse. Il compte parmi les grands bâtiments de l'Antiquité les mieux conservés de nos jours. Le site de Didymes est indissolublement lié à celui de Milet, situé 17 km plus au nord. L'accès ordinaire était la voie maritime ; depuis le , une voie sacrée longue de six kilomètres, empruntée par les pèlerins et les processions, reliait le sanctuaire à son port antique de Panormos.
Origine et signification du nom de Didymes L'origine du nom est controversée, malgré son apparente clarté : les Grecs ne pouvaient que l'associer au signe des Gémeaux et aussi aux jumeaux (en grec ancien : , Didymoi) Apollon et Artémis : c'était déjà l'opinion de Lucien de Samosate selon qui ; mais il n'est pas impossible que ce nom remonte, sous une forme plus ou moins approchante, à la période carienne antérieureChristian Llinas, in Kostas Papaioannou, L'Art grec, Éditions d'art Lucien Mazenod, 1972, .
Histoire thumb|upright=0.8|Colonnes ioniques reliées par une section d'architrave.
Hérodote, Livre I, 157. et Pausanias, Livre VII, 26. indiquent que les Ioniens arrivèrent au cours du millénaire av. J.-C., et assimilèrent un culte et un sanctuaire déjà existants, où l'on vénérait la déesse Nature, ce que l'archéologie n'a pu confirmer. La légende rapporte que c'est en ce lieu de l'oracle que Léto aurait conçu de Zeus son fils Apollon. Plus tard, Apollon serait apparu à un berger local nommé Branchos, et lui aurait conféré le don de voyance. C'est de cet ancêtre berger que se réclamaient les Branchides, clan de prêtres et de donateurs qui exercèrent leur autorité sur le sanctuaire depuis le jusqu'aux guerres médiques. Par la suite, les prêtres furent choisis parmi les familles les plus élevées de Milet.
L'oracle fut célèbre dès le dans tout le monde grec et au-delà ; il était dirigé par le prophète, magistrat le plus élevé de l'État milésien, qui résidait à Didymes, tandis qu'une prophétesse allait chercher l'inspiration auprès de la source de l'adyton ; un membre du clergé, peut-être l’hypochrestes, était chargé de rédiger la réponse d'Apollon en vers hexamètres ; cet oracle, réputé dans le monde antique à l'égal de Delphes, fut consulté par le roi de Perse et Hérodote rapporte que des offrandes vinrent du pharaon et de Crésus, roi de Lydie. Hérodote dit aussi qu'après l'effondrement du soulèvement des Ioniens et la chute de Milet en 494 av. J.-C., le roi perse livra au pillage et aux flammes le temple et l'oracle de Didymes. Strabon et Pausanias rapportent que détruisit le sanctuaire de Didymes après sa défaite à Platées, en 479 av. J.-C. Les Branchides auraient alors transmis au roi perse le trésor du temple et se seraient enfuis avec lui. Les fouilles archéologiques n'ont permis de retrouver aucune trace d'incendies correspondant à ces deux dates.
Au cours du dernier tiers du , le sanctuaire passa sous la dépendance directe de la cité de Milet, qui entreprit la reconstruction du temple d'Apollon et manda des fonctionnaires annuels aux fonctions de prêtres et serviteurs de l'oracle.
À l'époque romaine, Trajan fit réparer la voie sacrée et l'aire du sanctuaire en 100-101, tandis qu'Hadrien y fut lui-même oracle. Le culte prit fin au , et Didymes fut érigé en évêché. Le sanctuaire fut endommagé par des séismes aux , ce dernier causant l'abandon de la colonie, qui ne se repeupla qu'au cours du . Depuis lors, le sanctuaire devint lieu d'études archéologiques, de la part d'équipes françaisesFouilles entreprises par Bernard Haussoullier et Emmanuel Pontremoli et financées par le baron Edmond de Rothschild voir Didymes, Fouilles de 1895 et 1896, Bernard Haussoullier et Emmanuel Pontremoli, Paris, éd. Ernest Leroux, 1904., anglaises, puis allemandes. Diverses pièces du temple se trouvent conservées au musée du Louvre, au British Museum et au Pergamon Museum de Berlin.
Recherches archéologiques
Lorsque Cyriaque d'Ancône visita le site en 1446, il semble que le temple était encore en grande partie debout, bien que la cella ait été transformée en forteresse par les Byzantins ; mais lorsque les visiteurs européens suivants, les Anglais Jeremy Salter et le Dr Pickering, arrivèrent en 1673, il s'était effondré. La Société des Dilettanti envoya deux expéditions pour explorer les ruines, la première en 1764 sous la direction de Richard Chandler, la seconde en 1812 sous la direction de William Gell.
L'« expédition Rothschild » française de 1873 envoya au Louvre un choix de sculptures architecturales, mais aucune fouille ne fut tentée jusqu'à ce qu'Emmanuel Pontremoli et Bernard Haussoullier soient envoyés par les écoles françaises de Rome et d'Athènes en 1895. Ils dégagèrent la façade orientale et une partie du flanc nord du temple et découvrirent des inscriptions donnant des informations sur d'autres parties; Weber, U. (2020). Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p. 9-29. 43-56. 71-85. 138-173.. Les fouilles allemandes menées entre 1905 et 1913 ont permis de découvrir l'intégralité du temple hellénistique d'Apollon ainsi que quelques fragments sculptés appartenant au temple archaïque antérieur et aux statues associées Weber, U. (2020), Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p.174-240..
Après la Seconde Guerre mondiale, l'Institut archéologique allemand a repris les recherches à Didymes en 1962. Désormais, non seulement le temple d'Apollon a été exploré, mais aussi toute la zone environnante. Des bâtiments inconnus ont ainsi été découverts. Le vaste quartier avec la Voie sacrée au nord du temple d'Apollon a été fouillé par Klaus Tuchelt. Il y a trouvé le supposé sanctuaire d'Artémis Tuchelt, K. (1991), Branchidai-Didyma, p. 24-38 ; Weber, U. (2020), Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p.241-259.. En 1979, Lothar Haselberger a découvert des dessins griffonnés sur les murs de la cour du temple d'Apollon Haselberger, Die Bauzeichnungen des Apollontempels von Didyma (Deutscher Kunstverlag), 1983 ; "Antike Planzeichnungen am Apollontempel von Didyma" Spektrum der Wissenschaft, 1985; "Aspekte der Bauzeichnungen von Didyma", Revue archéologique, 1991.. Un examen plus approfondi a remis au premier plan les deux temples d'Apollon et d'Artémis. Sous la direction de Klaus Tuchelt et Peter Schneider, la Voie sacrée de Milet fut étudiée, en particulier la zone située à l'extérieur du sanctuaire d'Apollon. Ils découvrirent quelques-unes des stations de procession de Milet à Didymes Tuchelt, K. (1991), Branchidai-Didyma, p. 38-50 ; Weber, U. (2020), Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p. 259-276..
En 2003, a pris la direction des fouilles de Didymes. Ses explorations se sont concentrées sur la période archaïque du temple d'Apollon et ses environs proches Furtwängler, A. E. (2009), Didyma : Ein Überblick über die jüngeren Forschungen, Colloquium Anatolicum 8, p. 1-21; Weber, U. (2020). Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p. 286-306.. Helga Bumke lui a succédé en 2013. Elle a commencé en 2001 l'exploration de la colline dite de Taxiarchis, lieu de stockage des débris du pillage perse de 494 av. J.-C. Weber, U. (2020), Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p. 275-279. Par la suite, également sous ses auspices, ont été découverts le théâtre grec en 2010-2011 et en 2013 les fondations du temple d'Artémis et d'un autre édifice hellénistique, situé sous une chapelle byzantine Bumke, H. (2015). Aktuelle Forschungen in Didyma. In: Anatolien - Brücke der Kulturen. p. 325–343 ; Weber, U. (2020), Das Apollonheiligtum von Didyma - Dargestellt an seiner Forschungsgeschichte von der Renaissance bis zur Gegenwart, p. 307-321..
Temple d'Apollon Le temple hellénistique a eu deux prédécesseurs à l'époque archaïque : l'un construit vers , le second au cours du , déjà bordé de portiques soutenus par des colonnes. Le temple du possédait une cella d'environ 42 x 20 m précédée d'un pronaos. Le péristyle était fait d'une double rangée de colonnes hautes de 15,45 m avec une architrave ionique sculptée, et les tambours inférieurs en façade portaient des figures de korés faisant office de caryatidesKostas Papaioannou, L'Art grec, Éditions d'art Lucien Mazenod, 1972, . La statue de culte en bronze était l'œuvre de Canachos de Sicyone. Le dernier kilomètre de la voie sacrée était bordé de statues de lions couchés — emblème de Milet — de sphinx, de corés et kouroi assis, de prêtres assis, et se terminait par une vaste esplanade où les pèlerins déposaient leurs offrandesKostas Papaioannou, L'Art grec, Éditions d'art Lucien Mazenod, 1972, et ibidem, Christian Llinas, . Ce temple archaïque est assez mal connu, puisqu'il se trouve enfoui sous l'édifice hellénistique. Il en subsiste quelques vestiges, visibles dans la cour intérieure.
La construction du grand temple hellénistique que l'on peut voir de nos jours a dû commencer vers , après la visite d'Alexandre le Grand en et le rattachement du sanctuaire à la cité de Milet. Les plans ont été exécutés par le maître architecte Daphnis de Milet et son confrère Paionios d'Éphèse, l'un des plus célèbres architectes de son temps. Le sanctuaire bénéficia ensuite de la générosité et de l'intérêt des premiers souverains séleucides, , et Apama, vraisemblablement en partie sur la suggestion de leur général Démodamas de MiletLouis Robert, « Documents d’Asie mineure », BCH 108-1, 1984, 466-471. . Vers 294, la construction était suffisamment avancée pour que l'on puisse réinstaller la statue de culte. À la fin du le chantier est interrompu. La construction s'est poursuivie ensuite de manière irrégulière pendant près de quatre siècles selon W.B. Dinsmoor, ou jusque sous l'empire romain selon d'autres.
Extérieur Le temple, flanqué de deux portiques hypostyles, présente 10 × 21 colonnes extérieures et 8 × 19 colonnes internes. Le stylobate (soubassement du temple) mesure 51 m × 109 m. On comptait en tout 120 colonnes ioniques, immenses, d'une hauteur de 19,70 m. Au-dessus, l'architrave était entièrement ornée de motifs sculptés de végétaux, lions et têtes de Gorgones, dont l'une se trouve aujourd'hui visible, au sol près de l'entrée. Ce masque de Gorgone, destiné à effrayer les ennemis d'Apollon, est stylisé afin d'être perçu de loin et permettre des jeux d'ombre et de lumière. Ainsi ce masque préfigure un souci d'esthétisme, qui supplantera peu à peu la simple fonction protectrice, et que l'on retrouve dans les mascarons de la renaissance italienneJean Damestoy et Anne-Marie Lochet-Liotard, préface de Jean-Claude Lasserre Mascarons, Mollat, 1997, 9. .
La galerie périphérique se dresse sur un stéréobate (soubassement) à sept degrés. Son entrée est située à l'est et passe par un escalier de 14 marches. De là, on arrive, après avoir traversé la galerie, au prodomos dodécastyle (vestibule à 4 × 3 colonnes). Au lieu d'une porte de cella, on trouve ici un portail de plus de 14 mètres de haut avec un seuil de près de 1,5 mètre de hauteur, qui était donc infranchissable. À l'intérieur du temple, du côté du portail s'ouvrent les deux tunnels voûtés qui constituent les deux seuls accès à la cour intérieure. On voit ainsi que plusieurs caractéristiques de ce temple sont aberrantes par rapport au canon esthétique du temple grec.
Intérieur thumb|Cour (sékos), adyton.