Clémence Royer, née le à Nantes et morte le à Neuilly-sur-Seine, est une philosophe et scientifique française.
Elle fut à la fin du une figure du féminisme et de la libre pensée. On lui doit notamment la première traduction en français de L'Origine des espèces de Charles Darwin et d'avoir ainsi introduit en France le darwinisme, en 1862. Dans cet ouvrage cependant, elle s'aventure au-delà du rôle de simple traductrice en développant ses propres conceptions eugénistes.
Biographie vignette|upright|Portrait de Clémence Royer (1902), Angèle Delasalle, musée d'Arts de Nantes.
Née en 1830 à Nantes.., fille d’Augustin René Royer et de Joséphine Gabrielle Audouard, Clémence Augustine Royer est issue d'une famille catholique et légitimiste qu’elle reniera par la suite. Son père, officier royaliste, a été condamné à mort pour son soutien aux forces contre-révolutionnaires et à la duchesse de Berry, obligeant la famille à chercher refuge en Suisse : en 1832 sa famille s'établit pour trois ans sur les bords du lac Léman, avant de rentrer à Paris en 1835. Entre son père, aimant mais autoritaire, et sa mère, bretonne au caractère trempé, les querelles sont fréquentes.
À l'âge de dix ans, la jeune Clémence est placée par ses parents dans un couvent au Mans où elle reçoit une éducation religieuse. Lorsqu'elle perd son père, elle est âgée de et doit alors subvenir à ses besoins en vendant broderies et travaux de couture et en travaillant comme gouvernante.. Elle profite des bibliothèques de ses employeurs pour lire avec passion des ouvrages philosophiques et parfaire une formation d'autodidacte. Elle s'intéresse à l'anthropologie, à l'économie politique, à la biologie et à la philosophie.
Les événements de 1848 l'amènent à rompre avec les orientations politiques de son père et elle devient une républicaine convaincue, tout en demeurant éloignée des idées révolutionnaires et utopistes. Renonçant au mariage et s'engageant dans la voie de l'enseignement, elle passe le brevet élémentaire et supérieur ainsi que le diplôme de l'Hôtel de Ville. Entre 1853 et 1855, elle enseigne le français et la musique en Angleterre, ce qui lui permet de perfectionner sa maîtrise de l'anglais. Dès l'été 1856, elle regagne la Suisse romande où elle se fixe, d'abord à Lausanne, puis à Cully, dans la région viticole de Lavaux. Elle loue une chambre dans une maison vigneronne à Praz-Perey.
C'est à Lausanne, à la bibliothèque de l'Académie, qu'elle entreprend sa traduction de Darwin, tout en donnant des cours de logique et de philosophie pour un public exclusivement féminin. C'est là aussi qu'elle fait la connaissance de l'économiste Pascal Duprat avec qui elle vivra par la suite en union libreMicheline Dumont, Recherches féministes, , , 2006, . texte disponible en ligne. et dont elle a un fils. Elle collabore à son journal, Le Nouvel Économiste, ainsi qu'au Journal des économistes. En 1863, elle rédige à l'occasion d'une conférence une Théorie de l’impôt ou la dîme sociale., un ouvrage d'économie politique qui propose de réformer l'impôt. Elle obtient le second prix du concours d'écriture, derrière Proudhon.
La première traduction et la préface qu'elle rédige pour L'Origine des espèces et ce prix lui assurent une renommée européenne. Elle multiplie les conférences sur le darwinisme en Suisse, en Belgique et en Italie, mais aussi en France où son texte, bien que teinté d'un fort parti-pris par rapport à l'original, lui vaut une renommée certaine tout en popularisant les idées de Darwin. Elle décide de faire vie commune avec Pascal Duprat en 1865, et ils projettent de voyager en Italie lorsque Duprat est arrêté en raison de dettes souscrites par sa femme. Libéré grâce à l'influence d'amis communs, il s'installe chez elle, pendant qu'elle travaille à la seconde édition de sa traduction. Elle défend l'œuvre de Darwin auprès de Paul Broca, alors président de la toute nouvelle Société d'anthropologie, et acquis à la doxa alors en vigueur du polygénisme. Duprat et elle-même partent ensuite vivre en Italie, où ils ont un enfant ensemble, René. Elle réintroduit en France les idées de Lamarck, en rédigeant trois longs essais pour un journal d'Émile Littré, La Philosophie positive, et publie sa vision de l'évolutionnisme dans L'Origine de l'homme et des sociétés, accueilli avec une certaine indifférence.
En 1870, elle devient la première femme à être admise à la Société d'anthropologie de Paris, fondée onze années auparavant par Paul Broca. Elle y fera de nombreuses communications et y défendra avec vigueur ses positions non conventionnelles. En particulier, elle tente d'imposer une autre vision du rôle de la femme dans son essai De la Natalité, où elle s'oppose à l'idée que les femmes soient totalement passives vis-à-vis de leur propre fertilité. Elle acquiesce à l'idée que les femmes ont un devoir d'enfanter, mais réclame en contrepartie plus de libertés, et demande que la société les protège en cas de sexualité hors mariage, et leur reconnaisse les mêmes droits qu'aux hommes. Elle plaide aussi pour un basculement de la société vers le matriarcat. Ses idées sont difficiles à assumer pour la société d'anthropologie, qui peut s'accommoder de l'anticléricalisme qui émaille le texte, mais moins des remarques eugénistes et de la remise en cause totale de la société. Clémence Royer oppose son refus à la demande de réécriture du texte, lequel est le seul de ses textes proposés à ne pas être publié. Par ailleurs, elle propose de nombreux mémoires dans les concours de l'Académie des sciences morales et politiques, à laquelle elle a posé sa candidature en 1873 sans succès. En 1881, elle fonde une Société d'études philosophiques et sociales dont elle se détourne toutefois rapidement.
Féministe convaincue, elle milite pour l'instruction des femmes et pour la philosophie populaire : en 1881, elle fonde la Société des études philosophiques et morales, pour en faire une . Se méfiant des utopistes socialistes, elle déclare : . Elle collabore au Journal des femmes et à La Fronde, avec Marguerite Durand et « la grande Séverine ». Son Cours de philosophie naturelle est une tentative d'inspiration encyclopédique de réaliser une « synthèse scolaire ». En 1884, elle devient la première femme à assurer un cours à la Sorbonne.. Elle est membre et fondatrice de la première obédience maçonnique mixte, « Le Droit humain »..
Après la mort de son compagnon Pascal Duprat, les difficultés financières l'obligent à passer les dernières années de sa vie à la maison de retraite Galignani qui accueille les gens de lettres et artistes âgés sans ressources. Bénéficiant toutefois d'une reconnaissance publique tardive, elle est décorée de la Légion d'honneur le Aline Demars. Clémence Royer l’intrépide, .. Son discours lors de la remise de cette décoration suscite l'admiration de la peintre Angèle Delasalle. Benjamin-Constant s'organise pour que Clémence Royer pose pour un portrait par celle-ci à la maison Galignani, peu de jours avant sa mort.. Clémence Royer meurt en effet en 1902 à Neuilly-sur-Seine, à 71 ans. N'ayant pas eu les moyens financiers d'éditer elle-même ses ouvrages, plusieurs de ses manuscrits demeurent non publiés à son décès.
La traduction de L'Origine des espèces
Première édition (1862) Charles Darwin était impatient de voir son livre traduit en français, mais on ne connaît pas le détail des négociations qui ont attribué la première traduction de L'Origine des espèces à Clémence Royer. Darwin avait d’abord sollicité Louise Belloc, qui avait décliné son offre, considérant le livre comme trop technique. Darwin a été également démarché par Pierre Talandier, mais ce dernier fut incapable de trouver un éditeur.
Clémence Royer connaissait bien les ouvrages de Lamarck et de Malthus et a saisi l'importance de l'ouvrage de Darwin. Elle fut probablement encouragée par ses étroites relations avec l'éditeur Guillaumin, qui publia les trois premières éditions françaises de L'Origine des espèces.
Par une lettre du , Darwin demande à Murray, son éditeur en Angleterre, d'envoyer une copie de la troisième édition originale de L'Origine des espèces à « Cl. Royer […] en vue d'un accord avec un éditeur pour une traduction française ». René-Édouard Claparède, un naturaliste suisse de l'université de Genève qui avait fait une recension favorable de L'Origine des espèces pour la Revue Germanique, offre d'aider Clémence Royer pour la traduction des termes techniques de biologie.
Elle va largement au-delà du rôle de traductrice en ajoutant à l’édition française une préface de Charles Darwin, De l'origine des espèces ou Des lois du progrès chez les êtres organisés, 1862. dans laquelle elle livre son interprétation personnelle de l’ouvrage, ainsi que des notes de bas de page où elle commente le texte de Darwin. Dans sa préface, véritable pamphlet positiviste consacré au triomphe du progrès de la science sur l’obscurantisme, elle s’attaque vigoureusement aux croyances religieuses et au christianisme, argumente en faveur de l’application de la sélection naturelle aux races humaines et s’alarme de ce qu’elle considère comme les conséquences négatives résultant de la protection accordée par la société aux faibles. Elle dénonce une société où le faible prédomine sur le fort sous prétexte d’une « protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ». Ces idées eugénistes avant l’heure (le terme est inventé par le cousin de Darwin, Francis Galton, en 1883) lui valent alors une certaine notoriété.
Elle modifie également le titre pour le faire correspondre à ses vues sur la théorie de Darwin : l’édition de 1862 est ainsi intitulée De l'origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés. Ce titre, ainsi que la préface, mettent en avant l’idée d’une évolution tendant vers le « progrès », ce qui est en fait plus proche de la théorie de Lamarck que des idées contenues dans l’ouvrage de Darwin.
Clémence Royer a donc projeté sur L'Origine des espèces (qui ne traite nullement des origines de l’homme, de l’application de la sélection naturelle aux sociétés humaines et moins encore du progrès dans la société industrielle du ) ses propres idées et aspirations.
En , après avoir reçu un exemplaire de la traduction française, Darwin écrit une lettre au botaniste américain Asa Gray : « J’ai reçu il y a deux ou trois jours la traduction française de L'Origine des espèces par , qui doit être une des plus intelligentes et des plus originales femmes en Europe : c’est une ardente déiste qui hait le christianisme, et qui déclare que la sélection naturelle et la lutte pour la vie vont expliquer toute la morale, la nature humaine, la politique, etc. !!! Elle envoie quelques sarcasmes curieux et intéressants qui portent, et annonce qu’elle va publier un livre sur ces sujets, et quel étrange ouvrage cela va être. » (Lettre de Ch. Darwin à Asa Gray du 10-).
En revanche, un mois plus tard, Darwin fait part de ses doutes au zoologiste français Armand de Quatrefages : « J’aurais souhaité que la traductrice connaisse mieux l’histoire naturelle ; ce doit être une femme intelligente, mais singulière ; mais je n’avais jamais entendu parler d’elle avant qu’elle se propose de traduire mon livre. » (Lettre de Ch. Darwin à Armand de Quatrefages du ). Darwin était insatisfait des notes de bas de page de Clémence Royer, et s’en est plaint dans une lettre au botaniste anglais Joseph Hooker : « Presque partout dans L'Origine des espèces, lorsque j’exprime un grand doute, elle ajoute une note expliquant le problème ou disant qu’il n’y en a pas ! Il est vraiment curieux de voir quelle sorte de vaniteux personnages il y a dans le monde… » (Lettre de Ch. Darwin à Joseph Hooker du ).
Deuxième et troisième éditions (1866, 1870)