Les Karaïmes sont un groupe ethno-religieux confessant le karaïsme (ou caraïsme ou charaïsme) qui est un courant issu du judaïsme rejetant la loi orale (le Talmud), n'observant que les prescriptions de la loi écrite (la Torah), adoptant un principe de libre interprétation du texte sacré sans recourir à l'autorité des écrits rabbiniques interprétant la Torah.
En adoptant ce principe de libre examen du texte sacré, les Caraïtes sont en quelque sorte les « protestants » du judaïsme.
Ce courant, proche de la doctrine antique du courant sadducéen pourrait se rattacher à ce courant. En effet, la . Mishna du (et dernier) chapitre du traité talmudique Yaddayim (littéralement : « les mains »), relatif à l'impureté rituelle d'origine rabbinique, contractée par les mains, relate une controverse qui oppose un sage pharisien, à un Sadducéen. L'exégète Rabbi Ovadia de Barténoura explique que cette secte opposée au judaïsme rabbinique est la continuité du courant sadducéen, fondée par Tsaddoq et Baïtoss, tous deux élèves du célèbre Antignoss Ish Sokho. Barténoura explique que tous deux décidèrent de créer un mouvement dissident du judaïsme en entendant leur maître enseigner : . Ils furent révoltés d'un tel enseignement et déduisirent que l'interprétation rabbinique était erronée. Barténoura justifie l'emploi du terme « karaïsme », en le rapprochant du terme hébraïque Mikra, qui signifie « écriture », et qui désigne, dans le langage rabbinique les textes du canon biblique juif.
Aussi, selon Barténoura, le terme « karaïsme » aurait-il été employé pour désigner cette secte, qui ne reconnaît que le Mikra, et pas l'interprétation rabbinique, consignée dans le Talmud et le Midrash.
Les Samaritains, eux aussi, n'observent que la loi écrite, rejetant le Talmud. Cependant, karaïsme et samaritanisme sont deux courants distincts du judaïsme.
Histoire
Origines La version essénienne Le nom et l’adjectif « karaïme » sont actuellement utilisés en lieu et place de « karaïte ». Les Karaïmes eux-mêmes, tiennent particulièrement à cette orthographe, issue d'une rupture à la fin du au sein du karaïsme, non pas sur le plan religieux mais sur l'appartenance à la communauté juive.
Pour certains auteurs, l’origine de ce schisme remonterait aux Esséniens, déjà présents à Jérusalem avant la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains. Cette théorie, particulièrement soutenue par Simon Szyszman (Opus cité 3), est réactualisée après la découverte des manuscrits de Qumrân en 1947. Des auteurs (Kowzalsky et d'autres) constatent en effet une « analogie singulière » entre les écrits des anachorètes de la mer Morte et les textes karaïtes.
La version babylonienne Pour d'autres, le karaïsme ne serait apparu, en tant que tel, qu'au de notre ère, à Babylone, en réaction au judaïsme rabbinique que les interprétations du Talmud, devenues dominantes, auraient trop éloigné des textes bibliques.
L'enseignement d'Anan ben David Quelle que soit l'origine de cette secte, toutes les sources s’accordent pour reconnaître en Anan Ben David le premier théoricien du karaïsme dont il serait en quelque sorte, le véritable fondateur. Il vécut en Mésopotamie, au de notre ère, et rédigea le texte fondateur, le plus ancien document karaïme connu : Le Livre des Préceptes, en araméen, ultérieurement traduit en hébreu puis en arabehttps://www.cahiers-lituaniens.org/VITUREAU-les-Karaimes-peuple-de-Lituanie-n-8-2007.pdf. Ainsi, aurait été suscitée l’unification de plusieurs sectes dissidentes du judaïsme. Recommandant le retour exclusif au texte écrit de la Torah, Anan Ben David prônait également l’observation stricte des Dix commandements. Son précepte le plus important est : « Étudiez scrupuleusement la Bible et ne me faites pas confiance ».
Ses successeurs se transportèrent à Jérusalem d’où ils menèrent une activité missionnaire intense auprès des communautés juives, ainsi que de certains peuples du Bassin Méditerranéen (Syrie, Égypte, Afrique du Nord, Espagne), de la mer Noire et de la mer Caspienne et peut-être même jusqu'aux peuples des Indes.
Généralités religieuses Le lieu de culte des Karaïmes s’appelle kenessa (dérivé de l'hébreu , « assemblée », à rapprocher du grec ancien , « assemblée du peuple »). « De forme carrée, il est surmonté d’une coupole. Le chef spirituel de la communauté karaïme est le Hakham. La liturgie karaïme suit les règles définies à la fin du . Psaumes et autres textes bibliques sont lus lors du culte, les fidèles priant, le visage tourné vers le sud, alors que les femmes prient à l’étage de la kenessa. La tradition exige de ne pas faire de festin et de ne pas consommer de l’alcool avant de se rendre au culte », où se réunit toute la famille.
« Les Karaïmes utilisent un calendrier lunaire pour déterminer leurs principales fêtes. Le cycle liturgique débute le premier jour du printemps, tout comme l’année civile pour les Karaïmes. Tymbyl chydžy, l’équivalent de Pâques, est la grande fête karaïme. Comme plat principal sont servies des brochettes de mouton ou de veau. Des galettes non levées remplacent le pain et sont offertes aux visiteurs. De même, les Karaïmes célèbrent la Nouvelle Année, le début des travaux agricoles, ainsi que les moissons. Ils doivent une fois par an se confesser et observent également six jeûnes d’une importance différente sur l’année ».
Quoi qu'il en soit, le karaïsme, en rejetant le Talmud et en prônant une stricte observance des écrits bibliques, modifie certains points rituels : les fêtes religieuses juives sont célébrées à des dates différentes ; le rituel à la kénésa (synagogue) subit de profondes influences extra-judaïques avec notamment l'introduction de la prosternation (pratiquée dans l'islam) et de la génuflexion. À ce sujet, plusieurs auteurs s'interrogent sur l'existence de karaïmes musulmans (ou même chrétiens). Ces points, certes intéressants, seraient à approfondir mais, à l'évidence, ils dépassent le cadre de cet article.
Surtout la cacherout (règles concernant la surveillance et les rituels alimentaires juifs) est interprétée différemment : les restrictions alimentaires sont différentes ; la tebila, (le bain rituel nécessaire après un accouchement ou des menstruations), est abolie.
De l'Orient biblique à l'Europe orientale Les peuples, ci-dessus, comprenaient principalement les Khazars de Crimée.
Appartenant à la branche turque du groupe altaïque, les Khazars étaient alors à leur apogée politique et territoriale et leur souverain s’était converti au monothéisme biblique au . De là à penser qu’il s’agissait du karaïsme et non du judaïsme, c’est un pas que certains auteurs karaïmes n’ont pas hésité à franchir. L’origine khazare des Karaïmes de Lituanie et de Crimée, est un fait hautement revendiqué par de nombreux auteurs comme Abraham Firkovitch, Simon Szyszman ou Ananias Zajaczkowski (lequel s’appuie essentiellement sur des arguments linguistiques).
Pour les communautés du Moyen-Orient, cette époque est unanimement qualifiée « d’âge d’or du karaïsme », malgré des conflits entre juifs rabbiniques et karaïmes, le centre restant Jérusalem où est fondée une académie karaïme. Mais avec l’arrivée des croisés, les Karaïmes quittent Jérusalem et se déplacent vers Le Caire et surtout vers Constantinople et les Balkans. Après la conquête de Constantinople par les Ottomans, puis l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, puis du Portugal en 1497, les communautés karaïmes suivent le même exode et vont enrichir les communautés existantes, notamment en Crimée qui devient un foyer important avec sa capitale Çufut Qale. Les Karaïmes y jouissent d’une organisation politique autonome, tout en reconnaissant la souveraineté mongole (Horde d'or) qui s’exerce alors sur l’ancien territoire des Khazars, puis sur le Khanat de Crimée.
C’est à la fin du que se situe le transfert de prisonniers, tatars pour la plupart, par le vainqueur de la Horde d'or, Vytautas le Grand, grand-duc de Lituanie. Parmi ces prisonniers, se trouvent un certain nombre de Karaïmes dont Vytautas veut faire sa garde personnelle. Ces captifs rejoignent de petites communautés isolées provenant de migrations naturelles antérieures, survenues en petites vagues successives. Vytautas le Grand leur accorde un statut spécial et les établit notamment dans sa capitale, Trakai.
Devant les menaces extérieures répétées de la Horde d'or et des Chevaliers Teutoniques, ajoutées aux risques de trahisons intérieures, le grand-duc se dote d’un solide dispositif de défense. L’élément le plus puissant en est le château de Trakai établi de 1397 à 1403, sur une île du lac homonyme. Pour se constituer une garnison fiable et fidèle, il choisit des Karaïmes qu’il avait appris à connaître et à apprécier lors de ses précédentes expéditions dans le khanat de la Horde d'Or et en Crimée.
Par ailleurs, Vytautas installe d’autres Karaïmes au Nord de la Lituanie, tout au long de la frontière qui sépare le grand-duché des possessions des Chevaliers Teutoniques, là où sont implantées des forteresses. De plus, il existe alors dans l’armée lituanienne un régiment karaïme, ainsi qu’un détachement karaïme au service de la Maison Radziwill, puissante famille d'origine lituanienne. Enfin les Karaïmes participent à une sorte de service de gendarmerie dans tout le pays.
En échange de leur service, les soldats karaïmes reçoivent des terres, ce qui les rapproche du statut de la noblesse. Parallèlement, se développe une bourgeoisie karaïme qui se consacre au commerce et au fermage des douanes. Cette communauté jouit d’un statut exceptionnel qui s’apparente aux privilèges accordés aux villes libres par le droit de Magdebourg obtenu en 1441. Leurs érudits connaissant quatre alphabets (hébreu, arabe, cyrillique, latin), la position des Karaïmes est renforcée par le rôle d’intermédiaires qu’ils jouent dans les régions dont ils connaissent les différentes langues. En outre, ils peuvent communiquer avec l'islam et servent, par exemple, d’intermédiaire pour le rachat des prisonniers. Ils entretiennent d’excellentes relations avec les communautés karaïmes de Crimée, tout en jouissant d’une parfaite intégration locale.
Après la Réforme protestante, l’intérêt qu’ils suscitent se renforce. C’est ainsi que le roi dépêche en mission un professeur de l’université d'Uppsala, Gustav Peringer, qui, en 1690, se rend par Riga en Lituanie. Son Epistola de Karaitis Lithuaniae est une mine de renseignements, notamment sur la langue. Il insiste sur la distinction entre Juifs et Karaïmes de Lituanie. Selon Peringer, ces derniers parlaient alors le turc et utilisaient cette langue pour leur liturgie.
Mais après cette époque d’épanouissement, ces territoires sont le théâtre de guerres, d’invasions, d’épidémies et de famines qui affaiblissent la situation des Karaïmes. C’est d’ailleurs à cette époque, en réaction, qu’est rédigé par Isaac de Troki (opus cité, 6), un pamphlet contre la chrétienté, Le Rempart de la foi, qui attire l’attention bienveillante de Voltaire.
Après le troisième partage de la Pologne en 1795, la majeure partie de la population karaïme d’Europe se retrouve dans l’Empire russe, à l’exception d’un petit nombre en Galicie qui fait partie, depuis 1772, de l’empire d’Autriche. La couronne autrichienne leur concède un statut particulier en 1775.
La domination russe s’annonçait sous de bons auspices : en 1794 une délégation de six nobles karaïmes auprès de Catherine II, la grande Catherine, obtient une reconnaissance particulière dont ne bénéficiaient pas les Juifs desquels ils sont désormais bien distincts (alors que cette distinction entre Karaïmes et Juifs rabbiniques était à peine marquée pour les communautés du Moyen-Orient…).