La Tunique d’Argenteuil conservée à la basilique Saint-Denys d'Argenteuil est, selon la tradition, une relique de la Sainte Tunique du Christ. Cette tunique inconsutile en laine, de couleur brun pourpre, abîmée et incomplète depuis sa dispersion au , aurait été offerte par Charlemagne à l'abbaye d'Argenteuil. Considérée relique insigne, elle a fait l'objet de nombreuses processions et pèlerinages. Des analyses de datation du tissu, réalisées dans les années 2000, indiquent une probable origine mérovingienne mais ne font pas consensus.

Description du linge La Tunique d'Argenteuil est une tunique de dessous de dimensions (à l'origine ) de hauteur pour de largeur sous les bras. Les fibres sont en laine et les fils sont d'une grosseur très régulière. Il s'agit d'un tissu souple et léger. Le tissage est uniforme et régulier torsadé en « Z », réalisé sur un métier à tisser primitif. Le résultat est remarquable pour un travail entièrement manuel. La tunique est primitivement inconsutile« sans couture », décalque du latin inconsutilis, traduction du grec agraphos., c'est-à-dire sans couture, tissée d'un seul tenant, y compris les manches. Il s'agit d'un procédé de tissage régulier dont la technique ne s'est pas perdue en Orient. Son tissu brun foncé est contemporain des tissus orientaux des premiers siècles de l'ère chrétienne. Le tissu a été teinté avant tissage par de la garance des teinturiers mordancée d'alun de potasse..

Historique vignette|upright=0.8|Peinture murale de Friedrich Bouterwek (1851) illustrant la translation de la Sainte Tunique par Charlemagne à sa fille Théodrade au monastère d'Argenteuil en 803. thumb|upright=0.8|La Vierge à la Tunique.

La tradition Selon les Évangiles, les bourreaux, qui auraient été quatre, se sont attribué les vêtements du crucifié, prenant ses vêtements (« himatia ») pour en faire quatre parts mais aussi sa tunique (« himatismon »). L'évangéliste Jean attache une grande importance au chiton qu'il identifie à l'himatismos du psaume 22, avec une intention théologique manifeste. Cette scène sera choisie dès la Renaissance comme thème pictural dans de nombreux tableaux représentant des Romains jouant aux dés cette tunique.

Selon la légende, la tunique aurait été achetée par Ponce Pilate qui l'aurait revendue à des chrétiens. L'apôtre Pierre en aurait été le dépositaire puis, chassé de Jérusalem, l'aurait emportée avec lui à Jaffa où il se réfugie chez le juif Simon, corroyeur. Toujours selon la légende, elle est retrouvée vers 327 ou 328 par sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin. Si Hélène évoque l’inventio de la croix et les clous de la passion, elle ne mentionne cependant jamais l'existence de la Tunique de Jésus. Grégoire de Tours dans son De gloria martyrum et Frédégaire dans sa chronique rapportent qu'en l'an 590, après avoir été longtemps cachée dans un coffret de marbre à Jaffa, le juif Simon révèle sa cachette. L'empereur sassanide Khosro II ayant envahi la Palestine lors de la guerre perso-byzantine de 602-628, la tunique aurait été transférée dans la basilique des anges à , près de Constantinople où elle aurait été conservée jusqu'au .

En l'an 800, l'impératrice de Byzance, Irène, aurait offert un coffret d'ivoire renfermant la relique comme cadeau diplomatique à Charlemagne lors de son sacre comme empereur d'Occident. Ce dernier l'aurait donnée en garde, lors d'une translation de relique probablement en 803, au monastère de l'Humilité-de-Notre-Dame d'Argenteuil, dont sa fille Théodrade était prieure. Mais selon la tradition chrétienne relayée par le moine bénédictin Eudes de Deuil qui ne se base sur aucun document authentique, c'est le de l'an 800, à une heure de l'après-midi, que la tunique serait arrivée en grande pompe à Argenteuil. En 850, les Normands pillent le hameau d'Argenteuil et l'abbatiale. Avant leur arrivée, la tunique aurait été cachée dans un mur du prieuré. En 1003, l'abbaye est reconstruite. D'après la légende, la relique et son coffret auraient été retrouvés, peut-être en 1152 ou 1154, par des moines bénédictins de Saint-Denis dans un mur de l'église abbatiale ou selon une autre version dans des caves oubliées sous l'abbaye alors qu'ils entamaient des travaux dans l'église. vignette|upright=0.60|Blason de la ville d'Argenteuil au chef d’azur chargé de la Sainte-Tunique d’argent. vignette|upright=0.8|Le logo de la ville comporte lui-aussi la Sainte-Tunique (coin haut à droite).

Le temps des incertitudes La première mention authentifiée de la relique à Argenteuil par des traces écrites remonte à 1156, peu après sa redécouverte. Cette date est en effet celle de sa première ostension organisée par l'archevêque Hugues d'Amiens en présence du roi Louis VII. À cette occasion, la charte de 1156 (procès-verbal de l'ostension) est établie par Hugues d'Amiens. Cela traduit l'importance du propriétaire de cette relique, l'abbaye Notre-Dame d'Argenteuil, pôle économique influent sur la Seine qui devient à cette époque une dépendance de la basilique Saint-Denis. Cette charte indique que Louis VII, roi de France, était présent à Argenteuil lors de l'annonce de cette redécouverte mais, tout comme pour la venue de Charlemagne à Argenteuil en 800-804, aucune relation d'historien n'en fait état. Cette charte fait également référence au pape Adrien IV avec la mention felicis memoriae c'est-à- dire « défunt ». Or en 1156 Adrien IV est encore vivant et ne meurt que plus tard. Cette référence permet de douter sinon de l'authenticité du moins de l'historicité de la Charte de 1156Cabrol, Fernand (1907-1948), Henri Leclercq (1913-1948), Henri Marrou (1948), dir., Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, Letouzey et Ané, Paris, 1907-1953 publiée notamment par Dom GerberonDom Gerberon, Histoire de la Robe sans couture de Notre-Seigneur, 1677, 121-123. prieur d’Argenteuil, d'autant que les documents anciens (dont la charte de 1156) ont disparu, la boîte métallique ayant été retrouvée vide dans les années 1990Pierre Ducourret, vice-président de la société historique et archéologique d’Argenteuil et du Parisis et Robert Montdargent, ancien député et maire d’Argenteuil, « La fabuleuse histoire de… la Sainte Tunique » (archives municipales d'Argenteuil), Conférence du 14 septembre 2012 à Argenteuil.

Autre élément d'ambiguïté : à l'époque des incursions des Vikings ou peu avant, Théodrade a quitté le couvent d'Argenteuil et s'est réfugiée au monastère de Schwabach en Francie orientale où elle est décédée en 848 sans avoir révélé l'existence de la sainte Tunique. Enfin, plusieurs villes revendiquent posséder la Sainte Tunique : pour concilier les prétentions rivales, la charte appelle la Tunique d'Argenteuil la « » (cape de l'Enfant Jésus) et différentes traditions font de la Tunique de Trèves celle que le Sauveur portait le jour de la crucifixion ou encore celle d'Argenteuil une robe de dessous, certaines chroniques tentant d'accorder ces traditions en racontant que la tunique que Marie avait tissée pour Jésus enfant avait suivi par miracle sa croissance naturelle.

Les temps modernes Pendant la guerre de Cent Ans, l’abbaye est à nouveau pillée et incendiée en 1411 et l’église paroissiale n’est reconstruite qu’en 1449. La « robe de Dieu » est alors l'objet de pèlerinages (notamment les rois de France François , Henri III, Louis XIII, les reines Marie de Médicis et Anne d’Autriche ou le cardinal de Richelieu) et de grandes processions bien attestées documentairement à partir du , elle donne lieu aussi à de nombreux miraclesBaudrillart, Alfred et al., Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique, Letouzey et Ané, Paris, depuis 1912. Lors des guerres de religion, en 1565 ou 1567, elle aurait brûlé partiellement ou aurait été cachée lors de la prise d'Argenteuil par les huguenots. Une association, la « confrérie de la Sainte robe » est créée afin d'organiser le culte de la relique et est approuvée par le pape Paul V le . La relique est à l'origine de nombreuses processions et pèlerinages qui sont une manne financière pour l'abbaye d'Argenteuil, ce qui suscite des convoitises. Conservée dans une piteuse châsse de bois, la duchesse de Guise offre à l'abbaye une luxueuse châsse de vermeil et reçoit en remerciement un fragment du tissu. C'est à cette occasion qu'un morceau de la tunique en lambeaux est dérobé en 1687 pour être déposé à Saint-Corneille de Compiègne.

Pendant la Révolution, le prieuré bénédictin est supprimé et la relique remise le à l'église paroissiale qui date du . Le , face à la menace de la confiscation des biens de l'Église, le curé d'Argenteuil Ozet (1749-1816) la découpe en plusieurs morceaux et en confie certains à des paroissiens. Il enterre quatre morceaux dans son jardin avant d'être emprisonné durant deux ans. En 1795, il ressort la tunique et fait recoudre de son mieux vingt pièces différentes sur une étoffe de satin écru afin de reproduire approximativement la tunique. Quant aux morceaux confiés aux fidèles, ils se perdent dans la tourmente révolutionnaire et manquent toujours à l'appel. Les pèlerinages et les ostensions solennelles reprennent au , en principe tous les cinquante ans. C'est à cette époque que l'église paroissiale devenue trop petite et qui menace ruine est remplacée par l'église Saint-Denys construite par l'architecte Théodore Ballu de 1862 à 1865 dans le style néo-roman, afin de servir d'écrin à la tunique. C'est dans cette église qu'est placée la relique le et qu'elle est conservée dans l'« autel reliquaire de la Sainte Tunique » dans une chapelle latérale à droite du chœur. L'église paroissiale d’Argenteuil est érigée par le pape Léon XIII en basilique mineure, officiellement en raison de l'antiquité de ses origines mais en réalité à cause des pèlerinages liés au culte de la Sainte TuniqueAuguste Dives, « Inauguration de la basilique d'Argenteuil », dans Le Gaulois, 11 octobre 1868. Remise en 1892 à deux chimistes pour analyse, elle est reconstituée le à partir des morceaux qui ont pu être retrouvés. Une vingtaine sont fixés sur une étoffe de satin doré préparée d'avance et garantie par des antiseptiques contre toute détérioration, mais sans aucune certitude quant à leur disposition exacte.

Les temps présents thumb|upright=0.8|Le reliquaire de la Sainte-Tunique.